‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 356 sur 408 · DE LA TIÉDEUA DANS LE SERVICE DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA TIÉDEUA DANS LE SERVICE DE DIEU

chementestiminrétexte pour s'en exempter, du moins pour les interrompre, pour les différer et les remettre à un antre temps, c'est-à-dire pour ne les point dire du tout. Combien de fois cela m'est-il arrivé? combien de fois ai-je quitté Dieu pour le monde? combien de fois pour de vains sujets , et souvent sans nul sujet, al-je abandonné mes pratiques? Doisle m'étonner, après cela, sijesuis tiède; et comment ne le seraîs-je pas? Quand un homme du monde se plaint d'avoir peu de foi : Le moyen que vous en ayiez , lui dit-on ; vous ne faites rien de tout ce qu'il faut pour la fortifier et pour l'animer. De même dois-je nse dire : et le moyen que je ne perde pas l'esprit de dévotion Et de ferveur, lorsque je ne m'assujettis à rien de tout ce qui peut le conserver.

On ne va pas néanmoins d'abord jusqu'à se dispenser de tous ses exercices et de tous ses devoirs; mais on ne s'en acquitte qu'avec négligence, et c'est une autre cause de la tiédeur. On vit, à ce qu'il parait, comme les autres, et l'on se conforme à l'ordre d'une communauté , mais sans recueillement et sans esprit intérieur. On est dans une disposition habituelle à se répandre au dehors et à se dissiper. Or, est-il possible que dans ce trouble et dans cette diversité d'objets dont on se remplit, on ne laisse pas peu à peu s'éteindre le zèle de sa perfection, et qu'à mesure que ce zèle s'amortit , on ne vienne ]>as à se ralentir et à déchoir? Je n'en puis que trop bien juger, et mon exemple ne m'en convainc que trop sensiblement.

Mais ce n'est pas là encore la première source du mal, et il tire son origine de plus haut. La cause essentielle de la tiédeur, quoique la plus éloignée, c'est le mépris des petites choses. Voila par où l'on commence à dégénérer. Au lieu de se souvenir qu'il n'y a rien de petit en ce qui concerne l'honneur de Dieu et le culte qui lui ^^ <^û, que la perfection ne consiste pas tant dans les grandes choses que dans lee petites , que c'est même une grande chose que d'être fidèles dans les petites choses , et que c'est enfin par les petites choses que les grandes se maintieoneat ; au lieu d'envisager tout cela , on se lasse de ces menues observances, on ne les croit bonnes «jue pour les commençants, on n'y prend plus garde, et de ce degré l'on descend bientôt à un autre , jusqu'à ce qu'on en soit venu à un attiédissement partit. Ahl si depuis ces jeunes années où je suis entré au service de Dieu , j'avais toujours eu la même a^ tention et la même vigilance sur les moindres manquements et les moindres infidélités , que j'aurais laîtde progrès I Hélas ! bien loin d'avoir ainsi avancé, ce serait beaucoup pour moi, si j'étais au moins tel présentement que je l'ai été dans ce premier temps d'épreuve et de noviciat!

Tboisièms point. La tiédeur n'est point , après

ess

tout, absolument irrémédiable. Il est difficile d'en guérir; mais, avec l'assistance divine, ce n'est point une guérison au delà de mon pouvoir. On en voit peu d'exemples ; mais on en voit, et Dieu veut que je sois du nombre. Voilà pourquoi il m'a inspiré le désir de cette retraite ; et quels sont les remèdes dont je puis user ? lisse rapportent tous à deux chefs : run de pure réflexion, et l'autre de pratique.

Quant à la réflexion : 1* C'est de considérer souvent la grandeur du Dieu que je sers : ce qu'il m'est, et ce que je lui suis. Ce qu'il m'est : mon souverain , mon juge , mon créateur; comment mérite-t-il donc d'être servi? Ce que je lui suis : son sujet, son esclave, sa créature; comment exige-t-il donc que je le serve? C'était le motif par où saint Paul excitait la ferveur des premiers chrétiens : Je twMs conjure de marcher dans la voie de Dieu d^tme manière digtie de Dieu. (Colos. , 1 .) Règle excellente, et remède infaillible contre la tiédeur: penser, parier, prier, s'occuper, vivre toujours (Tune manière digne de Dieu. T C'est de considérer comment on sert les grands du monde. Car la conduite du monde est pour moi une leçon continuelle; et je dois rougir en me comparant avec tant de mondains que l'intérêt ou l'ambition attachent aux puissances du siècle. Je dois m'humilier et me confondre d'avoir si peu de zèle pour Dieu, tandis qu'ils témoignent tant d'ar« deur pour des hommes et des maîtres mortels. 8** C'est de considérer dans chaque action religieuse son importance et le bien inestimable qu'elle me peut procurer. Cette action que je fais ou que je vais Caire, c'est l'œuvre de Dieu. Selon que je l'aurai faite plus ou moins saintement, j'en aurai une récompense plus ou moins abondante. Elle peut me mériter une gloire éternelle. Ce sont ces pensées et d'autres semblables, qui chaque jour et presque à chaque moment embrasaient d'un feu nouveau ces saints religieux du même ordre et de la même profession que moi, dont on m*a raconté les vertus, et que je dois me proposer pour modèles.

Quant à la pratique , le remède le plus efficace pour me réveiller de mon assoupissement et de ma tiédeur, c'est d'en détruire les causes et de leur opposer des principes tout contraires : car les eon* traires se guérissent par les contraires. Par exemple, c'est de reprendre tous les exercices dont l'omission m'a été si pr^udiciable, et de m'y rendre désormais plus exact et plus assidu. Cest d'y apporter tout le soin et toute l'application qui dépend de moi, et dont je suis capable. Cest de ne manquer à rien, pas même aux plus petits devoirs et aux plus petites règles; surmontant toutes les difficultés, m'élevant au-dessus de toutes mes répugnances, consentant, s'il le faut, à servir Dieu toute ma i^ie sans consolation et sans onction : trop heureux qall daigne bien encore à ce prix me recevoir.

tu

DE L'ABUS DES GRACES

Conclusion. Dans ce sentiment , ô mon Dieu, et dans cette préparation de mon cœur, je reviens à vous avec confiance. Malgré toutes mes lâchetés et toutes mes tiédeurs, j*ose encore me flatter que vous ii*avez point retiré de moi votre miséricorde. Vous le pouviez ) Seigneur, vous m'en aviez menacé , et je le méritais : mais vos menaces jusques à présent, n*ont été que des avertissements pour moi; et puisque vous m'appelez aujourd'hui tout de nouveau et plus fortement que jamais , je ne puis douter que vous ne vouliez me Caire rentrer dans la voie de vos fidèles serviteurs, et me remettre dans la sainte ferveur que j*ai perdue. Qu'il en soit, mon Dieu, comme vous le souhaitez et comme vous Tordonnez ; et qu*il en soit comme je le veux moi-même et comme j'en forme devant vous le dessein.

Ce n'est pas, Seigneur, pour la première fois que j'ai pris de pareilles résolutions , ni pour la première fois que je vous ai fait de telles promesses. Celles-ci ne seront-elles point comme les autres ? A consulter le passé ,j*ai tout à craindre de ma faiblesse dans Tavenir : elle est extrême. Mais quoi, Seigneur, languirai-je donc toujours? rs'est-il donc pas temps d'être à vous comme j'y dois être ? ^estil pas temps d'agir en religieux, puisque j'en porte l'habit, et que j'en ai contracté l'engagement solennel ? Ne vous ai-je pas assez dérobé de mes années ? Ne m'en suis-je pas assez dérobé à moi-même ? Car c'est me les dérober à moi-même, que de les dérober à mon avancement et à la sanctification de mon âme. Faudra-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite, sans régularité, sans fruit, sans mérite? Vous me faites encore entendre sur cela votre voix. Seigneur, et les reproches de ma conscience : mais si je n*en profitais pas , si je ne prenais pas une bonne fois mon parti , où en viendrais-je peut-être? A tomber dans l'état de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et à l'endurcissement où vous livrez certains pécheurs. Que dis-je, mon Dieu? Vous ne le permettrez pas : vous m'aiderez à me relever, vous me donnerez la main, et vous me seconderez dans mon retour. Cest par votre grâce que je vais embrasser une vie toute nouvelle, et par votre grâce que je la soutiendrai.

SECONDE MEDITATION

DE L'ABUS DES GRACES

Bortamur votne in vacuum groHam Dei recipiatis.

Noos vous exhortons de nejMs recevoir en vain la gréœ de Dieu. I Cor., cbap.6.

Pbsmisb point. Il est de la foi , que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues , et que je reçois continuellement de lui. Car

ces grâces sont des talents qu'il me confie, niaisqu'il veut que je fasse profiter. Ce ne sont point des grâces sans retour; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu, et cela s'entend de toutes sortes de grâces, de quelque nature qu'elles soient. Il est encore de la foi , que plus j'en reçois , plus j'aurai de comptes à rendre; car chaque grâce, par Tusage queje suis obligé d'en faire, doit fructifier en moi , et rapporter à Dieu un degré de gloire. Fota m'avez donné cinq talents, dît le bon serviteur à son maître; en voilà cinq autres quefy ai ajoutés et que j'ai gagnés, ( Matth. , 25. )

De là il s*ensuit, que plus Dieu me favorise de ses grâces, plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble, parce que je les reçois et que j'en dois répondre à Dieu : car peut-on se glorifier d'un bien qu'on ne tient pas de soi , et dont on est comptable? Fervent, parce que c'est uniquement par là que je puis m'acquitter envers Dieu des dettes immenses dont je suis chargé, en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or, il est évident, qu'en qualité de religieux j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières , que les chrétiens du siècle. Je serais le plus aveugle et le plus ingrat des hommes, si je n'en convenais pas. 11 est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu que les chrétiens du siècle, et qu'il attend beaucoup plus de moi.

Je tremble quelquefois pour ceux d'entre les gens du monde à qui Dieu donne de grands biens de fortune , et qu'il élève à de grands honneurs. Hélas! je dois plutôt trembler pour moi-même, aphès tant da biens , non pas temporels , mais spirituels et d'un plus grand prix, que Dieu m*a mis dans les mains, et sur quoi il me jugera. Pourquoi Jésus-Christ pleura-t-il sur Jérusalem ? Ce ne fut point en vue du supplice qu'il y allait endurer, mais en vue de tant de grâces dont cette nation înfidèle avait été pourvue , et dont elle avait abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion , parce qu'il prévit de quelles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces serait suivi. Ne lui ai-je pas donné plus de sujet encore de répandre sur moi des larmes? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâces quils auront perdues : ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte, et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. Il faut que leur exemple m'instruise, et que leur désespoir même serve à ranimer mon espérance. Tandis que par le bon emploi des grâces présentes, je puis ré> parer l'abus des grâces passées, il faut que mon espérance , soutenue de ma pénitence , soit ma ressource auprès de Dieu.

Second point. Il y a plus d'une sorte de grâces. Il y en a d'extérieures , et il y en a d'intérieures.

DE L'ABUS DES GRACES

Sans (Kirler des dons naturels, les grâces extérieures ee sont les moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m*ont jamais manqué , ou pour mieux dire, Dieu me les a prodigués en quelque manière dans Tétat religieux. A quoi m'ont-ils servi ? A quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions , d'exhortations , de remontrances, d'avertissements charitables, tant de bons exemples.' J'ai abusé de tout cela , et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé , en me rendant n tout cela inutile, et me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu et dans l'amertume de mon âme.

Oui , Dieu me reprochera Tinutilité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanctifier. Qu'on le coupe, dit le maître de l'Évangile parlant du figuier infructueux, et qu'on Var^ roche, Pourquoi occupe-t-U la terre inutilement. (Luc.,13.) Ce figuier n'est-ce pas moi-même, et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi je suis menacé, si je continuée ne point profiter de tant de secours que la religion me donne, et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui serait bien mieux occupée par une âme fidèle.

En effet tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié des millions d'âmes religieuses; et moi, depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus mortifié, ni plus détaché du monde et de moimême. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut, ni ne m'ont pas fait acquérir une vertu. Malheur à vous , Corozaîn, parce que si Tyr et Sidon avaient vu les mêmes miracles que vous, il y a longtemps que ces villes criminelles se seraient reconnues et qu'elles auraient fait péniience. (Matth., 11.) Cette malédiction me regarde, et Tapplication en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'inutilité de ces moyens si salutaires, mais Tabus formel que j'en fais, lorsque, par ma faute, ils me deviennent même une matière de péché. Car ces moyens si fréquents et si présents dans ma profession , ne peuvent être des moyens indifférents. Du moment qu'ils me sont inutiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant cette mesure, quel trésor de colère ai -je amassé contre moi , et ne dois-je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas! bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours!

Tboisième point. Outre les grâces extérieures, il y eo a d'intérieures; et ces grâces intérieures,

■OURDALOUB. — T. Hl.

c'est tout ce que le Saint-Esprit opère en moi , pour me faire connaître les voies de Dieu , et pour me les faire aimer : tant de lumières dont il m'éclaire , tant de vues qu'il me donne de m/ss devoirs , tant d'inspirations secrètes, tant de bons désirs, tant de remords de ma conscience, tant de mouvements par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces , qu'ai-je fait ? Selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint-Esprist même, qui est l'esprit de grâce; je lui ai fait outrage, j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti par rapport à moi le mérite de sa croix, dont la moindre grâce a été le prix.

Abus que Dieu punit dès à présent par la soustraction de ces mêmes grâces. Je les néglige, et il me les ôte ; je les méprise, et il me les retire. N'estil pas en cela , comme en tout le reste , souverainement équitable? Châtiment sans miséricorde, puisque cette soustraction de grâces est un mal pur et sans mélange d'aucun bien. Châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé, et que j'éprouve : car n'est-ce pas de là que je n'ai plus certains sentiments de Dieu que j'avais autrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle me faisait? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'y vis tranquille et en paix. Cette paix est pire que tous les troubles.

Mais châtiment à quoi surtout nous expose l'abus de certaines grâces d'élite , qui font dans l'ordre du salut et de la sanctification de l'âme comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans Tordre de la nature et dans les maladies du corps. Car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu , tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude et de retraite.

Abuser de ces sortes de grâces, c'est la chose la plus dangereuse , et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saint Augustin, et une infinité d'autres comme lui , étaient perdus, s'ils n'eussent profité des moments où , par une providence singulière , Dieu avait attaché la grâce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égarements, pour n'avoir pas, en certaines conjonctures, répondu à Dieu , qui les appelait, et qui les sollicitait de reprendre le soin de leur perfection, qu'ils avaient abandonné?

Conclusion. Vous me parlez encore , Seigneur, et ce que j'entends au fond de mon cœur, ce que]'/ ressens , ne peut être l'effet que de votre grâce. Heureux que vous ne m'ayez pas délaissé après tant d« résistances, ni fermé le sein de votre miséricorde ! Mais pour cette fois, ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglément à ma perte^ lorsque

DE LA PERTE DU TEMPS

vous travaillez si charitablement et si constamment à mon salut?

Soyez mille fois béni , mon Dieu , de tous les moyens que j*ai eus, par votre providence, dans mon état, pour m'y avancer et pour en acquérir toute la sainteté. Je ne puis vous en glorifier assez , ni assez vous en témoigner ma reconnaissance trèssincère et très-affectueuse. Mais ce qui fait à votre égard le sujet de mes actions de grâces et des louanges éternelles que je vous dois, c'est, par rapport à moi , le sujet de ma douleur, et plaise à votre bonté infînie que ce ne soit pas dans Téternité le sujet de ma confusion et de mon repentir!

Je croyais. Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes péchés ; mais je vois que vos grâces sont encore plus h craindre pour moi que mes péchés mêmes, ou plutôt, que mes péchés ne sont à craindre pour moi qu'à cause de vos grâces. Car si je n'avais reçu de vous nulle grâce, mes péchés ne seraient plus péchés ,'et je serais à couvert de votre colère et de vos vengeances. Dois-je vous demander pour cela que vous me les enleviez , toutes ces grâces , et que vous en interrompiez le cours ? Hé 1 Seigneur, où en serais-je alors , et que ferais-je sans vous? Non, mon Dieu, ne m'en retranchez rien, et daignez au contraire les redoubler : c'est toute ma richesse et tout mon espoir. Mais voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en effet : de les faire toutes désormais valoir, autant qu'il dépendra de ma fidélité et d'une pleine correspondance ; de n'en plus arrêter les divines impressions, et de ne leur plus prescrire de bornes dans les vues saintes et les desseins qu'elles m'inspireront; d'agir tout le reste de ma vie , et de vous servir selon toute l'étendue et toute l'efficace des moyens dont vous avez bien voulu me gratifier, et dont vous voulez bien ne me pas priver. Ainsi je le promets, ô mon Dieu ; et dans la même résolution que votre prophète, ainsi j'en fais entre vos mains le serment, et je le jure en votre présence.

TROISIÈME MÉDITATION

DE LA PERTE DU TEMPS

Devm tempus hnbemus, operemvr bonum.

Faisons le bten , tandis qae nous en avons le temps Galat. chap. 6.

Peemieb point. Il n'est rien de plus précieux que le temps , puisque c'est le prix de l'éternité. Selon que j'aurai bien ou mal usé du temps que Dieu me donne dans la vie, je serai après la mort , ou récompensé, ou condamné : car chacun recevra suivant ce qu'il aura fait dans le temps. (2. Cor. , 5.) Si bien que tout mon salut dépend du temps; et

comme Dieu en nous créant et nous mettant sur la terre, nous impose à tous une obligation étroite de travailler à notre salut, il nous fait par là même à tous un commandement absolu de profiter du temps que nous avons , et de le passer utilement.

Ce n'est pas seulement pour nous, mais encore plus pour lui-même et pour sa gloire , que Dîeo nous a donné le temps. Il veut que nous l'employions à le servir et à le glorifier, et que ce soit même là notre première vue dans l'emploi que nous en faisons. Ainsi ne le pas rendre à Dieu par un saint usage , et le dérober à son service , c'est tomber à l'égard'de Dieu dans le même désordre qu'un serviteur qui refuserait son temps à son maître. Suis-je en effet moins coupable, quand je laisse vainement couler un temps que je dois à Dieu , et que je me dois a moi-même; et puisje me tenir en assurance, parce que dans tout le reste ma vie paraît assez unie, et qu'il ne m'échappe aucune faute grossière ? Sans autre mal, la seule perte du temps n'cst-elle pas un grand mal? ^

D'autant plus grand , que le temps une fois perdu ne revient plus. Où sont pour moi tant d'années déjà passées.? Chaque jour, chaque heure, chaque moment pouvait avoir son mérite , et me rapporter au centuple; mais que m'en reste-t-il, et quel fonds ai-je amassé.? Où seront à la mort les années que Dieu voudra bien dans la suite m'accorder.? Si ce sont des années aussi stériles que les autres, qu'aurai-je dans les mains, et qu'emporterai-je avec moi.' Je les regretterai ; mais tous mes regrets les rappelleront-ils.? Je comprendrai toute la grandeur, et du gain que je pouvais faire, et de la perte que j'aurai faite; j'en gémirai : mais malgré mes gémissements, il en faudra toujours revenir à ce point essentiel et à cette triste réflexion , que ces années auront été, et qu'elles ne seront pins ; quece gain était en mon pouvoir, et qu'il n'y sera plus; que j'aurai pu me garantir de cette perte, et que je ne le pourrai plus. Oh! que ne suis-je assez heureux pour bien concevoir dès aujourd'hui combien, dans un sujet aussi important que celui-là, ces deux paroles sont affreuses et désolantes ; Je pouvais , et je ne puis plus ! J'aurai recours à Dieu; je lui protesterai mille fois, que s'il lui plaisait encore de me donner quelque temps, j'en voudrais ménager jusqu'à la moindre partie. Belles résolutions! Mais Dieu les écoutera-t-il ? Ah! qu'il vaudrait bien mieux les prendre dès maintenant, loipsqu'elles me peuvent être saluUires, et que j'ai le temps de les mettre en pratique!

Second point. On peut perdre le temps dans l'état religieux, comme on le perd dans le monde; et communément même, les personnes religieuses sont plus exposées à ce désordre qu'on ne Test dans le monde, parcequ'elles sont plus dégagées des aH^dies

DE LA PERTE DU TEMPS

hamaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.

Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées , et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu'elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle, à quoi s*en vont presque toutes leurs journées? Souvent à ne rien faire. Fréquents entretiens , conversations toutes profanes , longues et inutiles visites de la part du monde , curiosité de savoir tout ce qui se passe au dehors et de s'en informer, voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que eelle-là?

D'autres agissent davantage, et sont plus dans Tezercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvements ? Est-ce l'esprit de leur vocation ? Est-ce la volonté de Dieu et l'ordre de leurs supérieurs? Bien loin de cela , ce serait assez que l'obéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles font, pourquoi leur devint ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille affaires, soit domestiques , soit étrangères , qui ne les regardent point. Elles voudraient être de tout, et vaquer à tout, hors à leur devoir. Est-ce là employer le temps , ou n'est-ce pas le dissiper?

Enfîn plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper, dans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs moments sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou que dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est employé selon le bon plaisir de Dieu , et qu il sert à notre profit spirituel : or, ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement, peut-il être «igréable a Dieu; et dès qu'il ne peut plaire à Dieu , quel avantage devant Dieu en pouvons-nous retirer ?

De tout ceci je dois apprendre : J" Qu'après avoir satisfait à mes observances , et h tout ce qui est de mon ministère , s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le maître, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusements. Il n'y a point de loi particulière qui me détermine l'emploi que j'en dois faire ; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi. 2"* Qu'une vie très-laborieuse me peut être trèsinfructueuse, parce que les soins dont elle est remplie ne sont point tant de ma profession que de mon choix, et que c'est moi qui volontairement, et aux dépens même de la régularité , me les suis imposés. & Que pour un saint usage du temps, ce n'est point

assez que toutes mes occupations soient saintes el religieuses dans leur substance, si elles ne le sont dans leurs circonstances; et qu'en gardantma règle, je puis perdre mon temps, dès que je n'en prends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'oii il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusques à cette heure, et si je puis même faire fond sur un seul jour.

Tbotsième point. Quoique, dans un sens, le temps perdu soit irréparable, il ne l'est pas dans un autre, car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôtre : Rachetez le temps. (Ephes. , 5.) Ces ouvriers de l'Évangile qui vinrent les derniers et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers , qui avaient travaillé dès le matin : pourquoi? parce que dans le peu de temps qu'ils eurent, ils firent plus de diligence, et qu'ils redoublèrent d'autant plus leur activité, qu'ils étaient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.

II faut que je répare tant de mauvais jours oh je n'ai rien mérité auprès de Dieu , ni rien acquis pour le ciel. Ce sont là proprement mes mauvais jours; car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi, ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des infirmités h endurer. Au contraire , ces jours pénibles et fâcheux selon les sens, ces jours d'épreuve, sont pour les âmes vraiment chrétiennes et religieuses de bons jours : mais tant de jours d'une vie lente et paresseuse , d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification , voilà encore une fois les mauvais jours que j'ai à racheter. Heureux que Dieu m'en donne le temps. C'est une grâce des plus précieuses; mais, pour profiter de cette grâce, il n'y a point à différer : tout retardement serait è craindre, puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps avenir, je puis suppléer au temps passé ; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien que Dieu m'accorde le présent , que j'ai ; mais je ne sais s'il m'accordera l'avenir, que je n'ai pas. II est donc de la sagesse de faire valoir , autant qu'il me sera possible f ce présent que j'ai, et de me hâter làdessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand même je me tiendrais assuré de cet avenir que je n'ai pas , serait-ce trop de le consacrer tout à Dieu , et en aurais-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes? Marchons pendant que la lumière nous éclaire (Joan. , 12) : to nuit vient y cette nuit eter-

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