‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 72 sur 408 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Comment une âme peut-elle être bien avec ellemême, lorsque dans elle-même elle est déréglée ; et le moyen qu'elle jouisse de la poix intérieure, tandis qu'elle entretient au irlilieu d'elle-même deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts? Or, voilà l'état d'une âme religieuse qui ne vit pas conformément à sa profession , et qui veut s'affranchir des observances de sa règle. Saint Bernard , parlant de lui-même , s'expliquait en des termes qui devraient nous surprendre, si nous ne savions pas que^ esprit les lui inspirait , et qu'ils partaient du fond de son humilité. Vous me voyez , mes frères , disait-il à ses religieux ; mais me connaissez-vous , et savez-vous qui je suis? Ahf

SUR L'0BSEa\AT10N DES RÈGLES.

poorsirivait cet humble serviteur de Dieu, J'aurais peine à le dire moi-même , et à me bien définir. Car de la manière que je vis, je ne suis , ni du monde , M de la religion. Je ne suis pas du monde , puisque fy ai renoncé; et je ne suis pas proprement àe la iriigioo, puisque toute ma conduite est si peu ri^li* gieuse. Tétais appelé de Dieu à la solitude, et U n*j a point d'homme si dissipé que moi. J*ai fait -vœu de vivre dans le cloître , et toute ma vie se passe au dehors, dans les voyages, dans les cours des princes, dans les assemblées publiques, ftlon emploi devait être de vaquer à la contempir.tion des choses du ciel, et Je me trouve chargé de toutes ks afiiaÂrcsde la terre. Qu'est-ce que tout cela, et, dans me telle disposition , ne dois-je pas me regarder eomme un monstre? Aiosi lepensaitcegrand saint, UDsi le eonfessait-il ; et c'était , encore une fois . •on humilité seule qui lui inspirait ce sentiment et toi fidsait tenhr ce langage. Car il n'agissait en tout qnepar Foidre de Dieu. S'il traitait avec les rois ex les potenUto du 'siècle, ce n'était que pour iravaillec à leur conversion. S'il se trouvait dans les phu célèbres assemblées , ce n'était que pour terminer les schismes et pour accommoder les différends. Occupations où la cause de Dieu l'engageait, et qui valaient mieux que le repos de sa solitude; outre qu'il la portait toujours dans son cœur, cette soVitode si chère , qu'il l'y conservait au milieude tous ks embarras, et que s'il sortait de son monastère, c'était pour aller répandre dans le monde l'esprit de la religion, et non point pour apporter dans la religion Tesprit du monde.

Mais nous, mes chères sœurs, quand nous néi^ligeons notre règle , et que nous en abandonnons la pratique, ne pouvons-nous pas dire, à notre confusion et avec vérité, ce que saint Bernard disait pour son instruction et pour s'humilier? Car, qu'est-ce qu'une personne reiigieusesans régularité? n'est-ce pas conmaenn fantôme et une ehimère? Elle est du corps de la religion, et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde, et elle en estv Prenez garde : elle est du monde, puisqu'elle a l'esprit du monde^ qui est de vivre sans règle; et elle n'est pas du monde , puisque son état l'en sépare. Elle est du corps de la religion, puisqu'ellea les engagements de la religion ; et néanmoins elle n'est pas membre de la religion , puisqu'elle n'est pas animée de Tesprht de la religion. Elle est l'une et l'autre tout à la fois; car elle tient quelque diose de l'un et de l'autre : et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre; car elle ne veut pas être l'un, et elle ne peut pas être l'autre. Or, dans cette contrariété, je prétends qu'il est impossible qu'elle ait la paix : pourquoi ? parce que de là doivent naître ddns elle des affections, des désirs, des sentiments tout opposés, et que cette diversité de sen*

timents, de désirs, d'affections, doit exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.

Vous savez ce qui faisait gémir saint'Paul. Malheureux que je suis, s'écriait ce grand apôtre, qui me délivrera de ce corps mortel , où j'ai tous les Jours de si violents combats à soutenir ? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever centre l'esprit, et l'esprit contre la chair ; tellementqu'ils ne s'accordent jamais , et que j'en porte toute la peine : Caro enim conatpiscU adversus spiriium, spiritus autem advertus camem : hœc enim sibi invicem adoé^antur. (GcUat, 5.) Hélas! mes chères sœurs, ne sommes-nous pas encore dans un état plus factieux , quand deux esprits contraires et absolument incompatibles se trouvent tout ensemble au milieu de nous pour nous tourmenter, l'esprit de la règle, et l'esprit de la liberté? l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle, si je puis m'exprimer de la sorte, c'est-à-dire dès notre entrée dans la maison de Dieu; et l'esprit de liberté , qui dans la suite a repris sur nous son empire , et s'est emparé de notre cœur : l'esprit de la règle, qui nous inspire la soumission; et l'esprit, de la liberté, qui nous porte à l'indépendance : Tesprit de la règle, qui nous captive, et par là nous devient insupportable; et l'esprit de la liberté, qui. nous flatte, et qui par là même nous corrompt. Car c'est bien alors que nous pouvons nous écrier, avec tout un autre sujet que le Docteur des nations : Infellx ego homo y quis me Uberavit de corpore mortts hujiisf {Rom.y 7.) Hé, Seigneur, jusques h quand serai-je dans le trouble, et en de si cruelles agitations ? Je ne suis plus d'accord avec moi-même. Je suis combattu par mes propres sentiments. Je condamne ce que j*aime , et j'aime ce que je condamne. Je veux, et je ne veux pas; et tant que je demeure ainsi partagé, puis-je avoir la paix et m'établir dans une situation tranquille?

Non, mes chères sœurs, nous ne l'aurons jamais; et quelles douceurs pourrions-nous goûter? Les douceurs du monde nous sont interdites , et nous nous privons des douceurs de la religion. Nous n'avons pas les joies apparentes du monde , parce que nous ne le pouvons pas ; et nous n'avons pas les joies solides de la religion, parce que nous ne le voulons pas. Le monde a ses divertissements et ses plaisirs; mais nous n'y pouvons prétendre, puisque nous l'avons quitté. La religion a ses consolations toutes spirituelles et toutes saintes ; mais elles ne sont pas pour nous, puisque nous vivons sans règle : car, de mépriser la règle et d'en ressentir l'onction, c'est ce qui ne fut jamais, et ce qui ne peut être. Or, n'ayant plus ni consolations ni douceurs dans la vie religieuse , n'est-ce pas une conséquence nécessaire que nous n'ayons plus ni calme* ni repos dans le cœur ? De sorte , mes chères soeurs^,

pardooDes-mol si j*applique ici ces paroles de saint Bernard, et si j'use de cette comparaison, dont vous pourriez justement être blessées, si je l'entendais à la lettre, et que je n'y misse pas toute la proportion convenable : de sorte que ce qui se passe î regard de Tâme réprouvée dans le lieu de son supplice éternel, se vérifie en quelque manière dès maintenant à Fégard de Tâme religieuse dans le lieu inéme où le centuple lui était destiné, et où elle devait trouver son bonheur. Voulant se soustraire à sa règle, elle ne veut jamais ce qu'elle devrait vouloir, et elle veut toujours ce qui lui est défendu et ce qu'elle ne peut avoir. Elle voudrait vivre à sa discrétion , ordonner elle-même selon son gré de toutes ses actions, ne faire que ce qui lui plaft, que comme il lui plaît, que lorsqu'il lui plaît; et c'est ce qui ne peut lui être permis. Elle ne voudrait point dépendre, se captiver, se gêner; et c'est à quoi néanmoins elle est ipdispensablement obligée. Or, dit saint Bernard , qu'y a-t-il de plus pénible qu'une volonté réduite à cette double nécessité? n'est-ce pas là rimage de l'enfer ? Quid tant pœnaie, quam semper velie gtiod numquam erit, et semper noUe quod nunquam non erilf quid (am damnatum, quam voiunias addic(a huic nécessitai f

Cependant que fait la conscience? ne parle*t-elle point ? n'agit-eile point? et dans ce désordre ne vientelle pas ajouter peine sur peine, et percer une âme de ses pointes les plus douloureuses ? Ah! mes chères soeurs, il n'y a que Dieu et nous qui soyons témoins de ce qu'elle nous fait sentir quand nous sortons des voies que notre règle nous a tracées, et que nous nous abandonnons a nous-mêmes. Si, peutêtre, à certains moments où les objets nous dissipent et nous entraînent, nous ne sommes point touchés de ses remords secrets , que ces moments sont suivis de retours amers, de traits vifs et piquants, de pensées tristes et aflligeantes! Car, au milieu de tant de bons exemples qu'on a devant les yeux » au milieu de tout ce qu'on voit et de tout ce qu'on entend, dans la confession, dans la communion , dans l'oraison , dans tous les exercices dont on ne peut s'absenter, et qù Ton assiste au moins de corps, si Ton n'y est pas de cœur, il n'est pas possible qu'il ne vienne à l'esprit mille réflexions qui Tinquiètent , et mille reproches qui le piquent : Je ne suis pas ce que je dois être , je ne vis pas en religieux , je n'en ai que Thabit. Pourquoi me distinguer ainsi des autres, et ne pa&fairece qu'ils font? Poiirquoim^exempler des lois communes? et qui m'autorise à prendre toutes les libertés que je me donne? Que serait-ce si chacun en usait comme moi ? et quelle forme de i^aligîoa y aurait-il dans une communauté? Mais

"ifia, à quoi 9t terminera la vie lâche que je mène , que DM servira d'avoir quitté le monde? Que

«rteodraîH® sî i>ieu m'appelait à lui , et quelle con-

sua L'OBSEBVATION DES RËGLES.

solation aurais-je de mourir en cet état! Est-ce an état de perfection? est-ce même, par rapport à moi et à mes engap;ements , un état de salut ? Tout cela , mes chères soeucs , ce sont autant de vues dont on ne peut se défendre , et qui nous causent malgré nous les plus mortelles alarmes. Car tous l'avfz sagement ordonné, mon Dieu, disait saiut Augustin; et c'est un effet de votre miséricorde aussi bien que de votre justice , que tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtimeot et sa peine : Jussistl, Domine, et sic est, utomnis inor* dinatus animus pœna sit ipsi sibi.

N'en cherchons point d'autre témoignage que Texpérience , elle suffit ici pour vous convaincre; et souffrez qu*outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part dès miennes . et de ce qu'un long usage doit m'avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres, et dont je tâche à m'acquitter, cette providence divine m'a conduit en bien des lieux différents; elle m'a fait oonnattie l'intérieur de bien des maisons religieuses; elle m'a confié bien des âmes , qui n'ont pas dédaigné de m'accepter pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs plus secrets sentiments. Ten ai été édifié, j'en ai été touché, j'ai eu mille occasions de me confondre moi-même, et maliieur à moi si je n'en ai pas profité! Mais au milieu de tant d'exemples édifiants et touchants , on trouve quelquefois de ces personnes mal contentes et chagrines, à qui tout déplaît dans leur profession, et dont la vie, par là même , n*est qu'amertume etqne dégoût. 11 y en a beaucoup moins que le monde ne veut se le persuader ; et c'est une injustice qu'il fait à notre état, de croire que ce soit là le grand nombre; mais enfin il y en a eu de tout temps , et il y en a encore. Or, voici , mes chères sœurs , ce que vous pouvez observer avec moi : c'est que de ces âmes ainsi rebutées et affligées, la plupart ne le sont que parce que ce sont des âmes paresseuses et négligentes, que parce que ce sont des âmes immortifiées et indociles , que parce que ce sont des âmes ennemies de toute contrainte, et qui n'ont jamais su se faire quelque violence pour se former à l'ordre d'une communauté et pour s'y accoutumer. Car, tout ce qu'il y a de religieuses ferventes et fidèles à leurs devoirs, bien loin de trouver le joug pesant et de se plaindre, ne cessent point au contraire de rendre gloire à Dieu et de le bénir de ses miséricordes envers elles : tout leur devient praticable, tout leur devient aisé ; elles se plaisent à tous les exercices de la religion , parce qu'elles aiment la règle, et que ce sont des exercices que la règle ordonne. Mais ces âmes tièdes , volages, dissipées, répandues au dehors, sans exactitude et sans fidélité k leurs pratiques et aux fonctions de leurs emplois ; voilà

SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES

eellet à qui Ifs moindres obsenrances paraissent insoateiiabies, et qui s'épanchent là-dessus en de si firéqofnts murmures.

D*autant plus aveugles que, par une erreur dont on ne peut presque les détromper, elles se persuadent que ee sera en se mettant plus au large, si je puis parler ainsi , en se rendant moins sujettes aux pratiques d*nne maison , et en s'attribuant comme de pldn droit des privilèges particuliers, qu*elles se procureront du soulagement et qu'elles diminueront leurs peines : illusion la plus spécieuse dans l'apparence, mais, dans le fond, la plus fausse et la plus .trompeuse. Car je dis, moi , que plus elles chercheront à 8*émanciper et à se licencier, plus elles seront exposées aux mécontentements et aux ennuis : la raison en est que tout ce qu'elles voudront avoir deeomnaodités et de vaines satisfactions aux dépens de leurs devoirs, ne servira qu'à les rendre encore plus sensibles, plus délicates; et que plus leur délicatesse, plus leur sensibilité augmentera, plus elles sentiront augmenter pour elles le poids de la règle. Il est vrai qu'elles se déchargeront d'une partie de cette règle; mais, quoi qu'elles fassent, il y aura toujours mille exercices dont elles ne pourront se dispenser; il faudra toujours garder certains dehors, il faudra toujours suivre un certain plan de vie; et, n'agissant alors que par nécessité et par contrainte, vous jugez assez ce que chaque pas , dans une voie si difficile et si contraire à leurs inclinations, leur doit coûter. Ce n'est donc point un paradoxe, de dire que dans l'état religieux plus on ôte de la charge qu'on a à porter, plus elle pèse ; que plus on élargit la route où l'on marche, plus on rétrécit; et que, moins on veut se mortiOer, plus on s'attire de mortiGcations. Et c'est en ce sens que nous devons entendre cette belle et consolante parole du Sauvdur du monde : ToUife fugttm meum super vos ; et invenietls requiem animabus vestris. (Match., II.) Voulez-vous vous établir dans un repos solide et véritable? En voici le moyen , et l'unique moyen : c'est de prendre sur vous mon joug , et de n'en rien retrancher : maxime que vous ne pouvez trop méditer, mes chères soeurs , et qui mérite toutes vos réflexions. Il y en a parmi vous qui depuis de longues années en ontfait l'épreuve, et la font tous les jours ; il ne tient qu'aux autres d'en connatlre fai vérité par elles-mêmes, et par la pratique encore plus que par les raisonnements : puissiez- Toos toutes en profiter, et bien comprendre enfin de quelle importance il est que vous vous attachiez à robsenration de la règle, pour avoir la paix avec le prochain. Je conclus par cette troisième partie.

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