TROISIÈME PARTIE
Tous les hommes, de quelque condition qu'ils soient, nous tiennent lieu de prochain ; et quand
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ce docteur de la loi, dont il est parlé dans FÉvanpile, vient demandera Jésus-Christ qui il devait regarder comme son prochain : Et guis est meus proximusf (Luc, 10) que lui répondit ce divin Maître? Il lui représenta le prochain sous l'idée d'un pauvre inconnu, d'un voyageur, d'un passant trouve par hasard dans le chemin de Jéricho, d'un homme sans nom , Homo quidam (Id.); voulant par là nous apprendre, remarque saint Jérôme, que la charité ne faisait aucune distinction, et qu'il ny avait point d'homme sur la terre à qui elle ne dût s'étendre, parce qu'il n'y en a point qui ne soit notre prochain. Mais il faut après tout convenir que, dans la profession religieuse, il y a deux sortes de personnes qui nous appartiennent et auxquelles nous appartenons plus particulièrement, vous et moi, en qualité de prochain : savoir, nos frères ou nos sœurs qui vivent avec nous sous le même habit, et nos supérieurs, que Dieu a revêtus de son autorité pour nous conduire. Or, je prétends que , sans une fidélité parfaite et une sainte soumission à la règle, nous ne pouvons bien conserver la paix ni avec les uns, ni avec les autres; et que, dès l'instant que la règle est négligée, la paix en doit étr& nécessairement altérée. Encore un moment d'attention.
Et d'abord, violer la règle et être en paix avec les supérieurs , n'est-ce pas une contradiction ? car, qu'est-ce, dans une communauté religieuse, qu'un supérieur? c'est le protecteur et le tuteur de la règle qui, par une obligation propre et spéciale, doit la soutenir, doit l'autoriser, doit la défendre et la venger; qui doit, dis-je, la défendre, et contre qui? contre ceux qui voudraient entreprendre sur elle et la transgresser; qui doit la venger, et de quoi? de ces transgressions et des transgresseurs. Voilà pourquoi Dieu l'a choisi; et, comme dit saint Paul, ce n'est pas sans cause qu'il a le pouvoir en main : IVon sine causa gladium portât, {liom,, 13.) II a droit de me commander, il a droit de me punir, et je dois obéir à ses ordres; je dois subir telle peine qu'il lui plaît sagement et utilement de m'imposer : tout cela fondé sur la commission qu'il a reçue de maintenir cette règle, qui lui a été confiée et dont il est responsable. Si donc je ne la garde pas , et surtout si je m'obstine à ne la pas garder, il doit s'élever contre moi; il doit s'opposer à l'injuste possession où je voudrais m'établir de l'enfreindre impunément; il doit me déclarer une espèce de guerre, m'avertir, me reprendre, et user d'une salutaire correction : car c'est à quoi l'engage indispensablement son ministère ; et s'il manquait là-dessus de fermeté, il serait encore plus criminel que moi, parce qu'il nuirait plus à la règle par sa molle condescendance que je ne lui puis nuire par ma déso^ béissaoce. Or, il ne peut inc contredire de la sojrU^
sans qu*il y ait de la division entre lui et moi : ainsi je le mets dans la nécessité , ou de m*étre contraire , ou de se rendre coupable : s*il me souffre dans mon irrégularité, et qu'il la tolère, le voilà prévaricateur; s'il parle , s'il agit, et qu'il veuille me réduire, le voilà mon adversaire et ma partie; et parce qu'il doit toujours préférer la règle, qui est Tordre de Dieu, à toutes mes volontés et a tous mes intérêts , il se trouve obligé en mille rencontres de me traverser, jusqu'au péril même de me voir moins uni que je ne Tétais et moins attaché à sa personne : c'est ce que saint Bernard témoigne avoir éprouvé lui-même dans le gouvernement de ses religieux, et ce qui lui faisait déplorer la condition des supérieurs.
Ce n'est pas que leur exactitude et leur sévérité à tenir la règle dans sa première vigueur et à ne la pas laisser déchoir, dtlt jamais nous aliéner d'eux et nous causer à leur égard la moindre altération. Je dis plus , et je préteuds que c'est même par là qu'ils nous devraient être plus respectables et' plus chers, puisqu'en cela ils ne travaillent que pour notre avancement et pour notre bien. Mais qu'arrive-t-il? Ah ! mes chères soeurs, ce que nous n'avons peut-être reconnu et expérimenté que trop de fois ; c'est que notre imperfection nous fait prendre, pour ainsi dire, ce zèle des supérieurs à contre-sens, et qu*au lieu de l'approuver et de Taimer comme moyen de sanctiûcation par rapport à nous, nous le condamnons et nous nous en choquons, parce que nous sommes mal disposés à y correspondre : de là tant de plaintes , tant de fausses idées et de malignes interprétations; ce qui est zèle, et zèle le plus pur, nous le traitons de caprices, de. prévention, d'imprudence, d'excès : si, pour nous redresser, un supérieur nous fait une juste et sage réprimande, nous nous excusons, nous disputons avec lui; s'il est forcé d'en venir à quelque punition qui nous humilie et qui nous mortifie, nous nous révoltons, non pas toujours d'effet et d'action , mais de cœur, mais de paroles ; quoique ce soit une charité toute paternelle qui Tanime, nous nous mettons dans l'esprit que c'est une mauvaise volonté, et cette persuasion dont nous ne pouvons revenir, combien fait-elle naître de dépits, d'animosités , de desseins même et d'intrigues secrètes? Autrefois nous agissions simplement avec ce supérieur, et nous lui marquions (le la conGance; mais maintenant ce n'est plus pour lui, de notre part, qu'indifférence et que froideur; autrefois nous nous comportions avec lui comme avec un père : mais maintenant nous ne l'envisageons plus que comme un censeur incommode; nous nous retirons de lui, nous nous en défions, et si nous gardons quelques mesures pour ne le pas offenser ouvertement , ce ne sont que des dehors affe<ués et detrompeuses apparences. Lui, cependant.
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
témoin de notre conduite , ne peut plus se confier en nous; et c'est, de part et d'autre, une défiance mutuelle : or, dans cet état, est-il possible qu'il y ait entre lui et nous de l'intelligence et de la eoncorde?
Quel remède? Vous le savez, mes chères soeurs : Tesprit de régularité. Soyons fidèles à nos règles, nous serons soumis à nos supérieurs; et nos supérieurs , touchés de notre soumission , s*uniront à nous et ne penseront qu'à nous contenter : voilà le nœud qui nous rapprochera d'eux et qui les rapprochera de nous ; toute autre liaison que nous aurions ensemble ne pourrait être que Teffet d*une politique humaine et de la prudence de la chair. Entrons dans leur cœur par la voie de la sainteté; quand ils nous verront aussi zélés pour la règle qu'ils le sont euxmêmes , ils nous estimeront et ils honoreront notre vertu. Pïous ne devons rechercher ni cette estime , ni ces éloges; mais, sans que nous les recherchions, ce sera nécessairement le fruit de notre assiduité et de notre vigilance. Je dis, nécessairement : car, prenez-y garde , à peine verrez-vous jamais une fille régulière être mal avec sa supérieure ; et à peine voiton jamais une supérieure être bien avec une fille qui se dérange et qui ne vit pas selon la r^le : vous voyez néanmoins de quelle conséquence cela nous doit être devant Dieu. Pour moi , disait un safnt religieux de notre compagnie, c'est le bienheureux Louis de Gonzague , j'aimerais mieux encourir la disgrâce de tous les hommes, et m'entretenir dans un parfait accord avec mon supérieur, que de m'en séparer, et de m'attacher par là tout ce qu'il y a d'hommes au monde : pourquoi ? parce qu'un supérieur et Dieu , ajoutait-il , ne sont, à mon égard ^ qu'une même chose : or, pourvu que je sois bien avec Dieu, que m'importe tout le reste? Ainsi en jugeait, dès la fleur de son âge, et ainsi parlait ce jeune serviteur de Dieu , encore plus illustre par sa rare piété que par la noblesse de son sang et Téclat de sa naissance.
Mais moi, mes chères sœurs, je vais même plus loin , et je soutiens que sans Tobservation des rè* gJes, outre qu'on ne peut avoir la paix avec ses supérieurs, on ne peut non plus la faire subsister entre les particuliers et les divers membres qui composent une maison religieuse. Écoutez-en la preuve : car il n'est rien , dit saint Bernard, de plus efficace et de plus puissant, pour lier les hommes ensemble, que la pratique d'une même règle. Aussi voyons-nous dans l'état religieux tant de personnes qui ne se connaissaient point, dès qu'elles oui Caubrassé le même institut et les mêmes oLservunces, s'affectionner comme frères ou comme sœurs, et contracter une alliance spirituelle plus forte que toutes les alliances de la nature. Qui fait cel», demande saint Bernard? c>st Tengagemc.ii au même