SUR L'OBEISSANCE RELIGIEUSE
dont j*ai à vous entretenir dans la seconde partie. DEUXIÈME PARTIE.
C'était pour la consolation des apôtres, et pour leur inspirer des sentiments dignes de leur ministère et conformes* à la sainteté de leur vocation, que le Fils de Dfeu leur disait qu'il ne les regarderait point désormais comme des esclaves, ni comme des serviteurs , mais comme des amis : Jam non dicam vos seroos, vos auteni dlxi amieos, (JoAN., 15.) Et c'est pour relever votre obéissance et pour la sanctifier, que vous ne devez pas seulement , mes très-chères sœurs, vous considérer comme servantes de Dieu, pas même seulement comme amies de Dieu , mais comme enfants de Dieu, qualité commune à tous les chrétiens unis au corps mystique du Sauveur et adoptés de Dieu par la grâce du baptême : mais qualité spécialement attribuée aux personnes religieuses, que des nœuds encore plus étroits attachent à Jésus- Christ, et qui n'ayant plus sur la terre, h proprement parler, ni pères , ni mères , ni parents , ni familles, puisqu'elles y ont renoncé, peuvent dire avec un droit particulier et dans le même esprit que le séraphique François d'Assise ; Notre Père, qui êtes dans les cieux : Pater noster, qui es in codis. Or, s'il est vrai que Dieu est singulièrement votre père, et que vous êtes singulièrement les enfants de Dieu , il s'ensuit que vous devez donc à Dieu une obéissance toute filiale , je veux dire une obéissance du cœur, une obéissance de la volonté, qui, jointe à l'obéissance de l'action et aux œuvres, les anime et les vivifie.
Car ne vous y trompez pas, je vous prie, et gardez-vous d*une des plus dangereuses illusions où vous puissiez tomber, en vous persuadant que d'agir, c'est obéir. Nous pouvons encore raisonner ici de l'obéissance comme de la foi. Si je me fiatte d'avoir la foi dans le cœur, et que dans la pratique je n'en aie pas les œuvres, l'apôtre saint Jacques m'annonce que cette foi oisive et stérile n'est qu'une foi morte; si je pense être obéissant dans la disposition intérieure de l'âme, et que dans l'effet je laisse des ordres que je reçois sans les accomplir, mon obéissance n'est qu'un fantôme qui s'évanouit de lui-même, et n'a rien de solide. Principe universellement reconnu parmi les pères et les maîtres de la vie spirituelle. Mais, par une règle toute contraire et par un autre principe tout opposé, de même aussi que les œuvres ordonnées par la foi, mais faites sans l'esprit de la foi, ne sont plus dès lors des œuvres de foi , ni des vertus chrétiennes ; ainsi tout ce que je puis faire de conforme à l'obéissance , mais sans l'esprit d'obéissance et sans la soumission de ma volonté, ne doit point être réputé pour obéissance, et ià'eat devant Dieu de nulle valeur. C'est la lettre.
c'est le corps de Tobéissance ; mais selon St. Paul, la lettre tue, Littera occUlU{2. Cor., 8); et ce corps n'est qu'un cadavre , si l'âme ne lui donne la vie : Spiritus auiem vivificat. (Ibid.)
Disons autrement, mes chères sœurs : c'est obéissance ^ si vous le voulez , mais une obéissance d'esclave. Or, je vous ai déjà fait entendre, et ce serait bien dégénérer de la dignité de votre état si vous ne le compreniez pas, que l'obéissance religieuse est l'obéissance des enfants. Dans l'une, la volonté n'a point de part ; et dès là ce n'est plus une vertu, mait une servitude , mais un esclavage dont Dieu ne vous peut savoir aucun gré : et dans l'autre, c'est la volonté qui domine, non pas en s'élevant, mais en s*abaissant, mais en s'immolant et se sacrifiant : sacrifice plus agréable à Dieu que tous les sacrifices de l'ancienne loi : car, dans les sacrifices de l'ancienne loi, remarque saint Grégoire, on n'offrait à Dieu qu'une chair étrangère, au lieu que, par le sacrifice de l'obéissance religieuse, c'est ce qu'il y a dans l'homme de plus noble qu'on présente à Dieu, puisque c'est le cœur et la propre volonté : Fer vicUmas aliéna caro, per obedientiam voluntas propria maclatur.
Vérités importantes, mes très-chères sœurs, vérités d'où je tire des conséquences qui demandent toutes vos rénexions,et qui sont autant de maximes fondamentales pour la conduite de votre vie. Les voici réduites en quelques articles plus essentiels. Écoutez-les : vous n'y trouverez rien d'outré, et qui ne vous paraisse solidement établi.
De là donc, première conséquence, il s'ensuit que je dois trembler, quand un supérieur m'ordonne des choses selon mon inclination et selon mon goût : pourquoi.' parce que je dois craindre alors que ma volonté ne soit pas sacrifiée, et que le fruit de mon obéissance soit perdu pour moi. Mais, dites-vous, ce qu'on me couunande étant selon mou goût et mon inclination , je l'embrasse avec plaisir, je m*y porte avec plus d'ardeur, et j'ai certainement l'obéissance de volonté. Il est vrai ; mais ce n'est pas en ce sens que l'obéissance de volonté est une obéissance religieuse et méritoire : c'est dans un sens tout différent, et concevez, s'il vous plaît, ma pensée. Quand on me demande une obéissance de volonté, on me demande une obéissance où ma volonté acquiesce k b volonté de mon supérieur, et non pas à mes propres désirs ; on me demande une obéissance où ma volonté s'affectionne à ce que veut mon supérieur, précisément parce qu'il le veut et non point parce que je le veux moi-même d'ailleurs, et que, le commandement qu'il me fait s'accommode à mon penchant naturel , et à mes desseins. Car si ce penchant naturel , si cette inclination et ce goût ^ient le principal motif de mon obéissance , ce ne serait plus la volonté de mon supérieur, ni la volonté de Dieu que je ferais, mais la mienne. Or vous voyez néanmoins
SUK L'OBEISSANCE RELIGIEUSE.
eombien il est aisé que ce soit ce penchant, que ce iojt e^te inclination , ce goût qui me détermine et qui m^engage, quand il se trouve en effet dans Fexercjoe auquel on m'applique, et dans Tobservauce particulière dont on me charge.
De Ii« seconde conséquence, iIs*ensuitquejedois me réjouir selon Dieu et en Dieu quand il arrive qu'un supérieur, sans examiner dans les vues qu*il a «r moi si elles m'agréeront ou si elles ne m'agréeront pas , mais comptant sur mon obéissance et ma dodiîté, m'emploie à des fonctions qui me mortiient, qui me gênent et à quoi répugnent tous les MoUinents de la nature. La raison en est évidente : ear c^est alors que le sacrifice de ma volonté , si je inesoumetsintérieurementet de bonne foi, est beau- OMip plus certain, beaucoup plus pur, beaucoup plus excellent : plus certain, parce qu'il ne peut être sojet à mille illusions de l'amour de moi-même , puisque je me renonce moi-même; plus pur, parce qu'il n'y entre rien d'humain , et qu'au contraire tout ce qu'il y a d'humain dans mon cœur y est contredit; plus excellent, parce qu*il me coûte davantage et que je me ùAs plus de violence. A chaque pas, il (aut un nouvel effort , et tout acte , tout effort nouveau ajoute sans cesse un nouveau mérite. Les martyrs n'ont donné leur vie qu'une fois, et la mort dans un moment a fini leur peine et commencé leur éternelle béatitude : mais dans la conjoncture où je supposel'âme religieuse et obéissante, son martyre est continuel. On ne vit plus longtemps que pour avoir à se combattre soi-même et à se vaincre plus longtemps et plus souvent. Que de triomphes, et que de couronnes! Or, est-il rien, mes chères acnirs, que nous devions souhaiter avec plus d'ardeur, que d'avoir ainsi occasion de grossir notre trésor pour l'éternité? De sorte que, dans la comparaison et dans le choix, un religieux qui n'aurait .^ard qu'à ces iniérêts personnels , devrait préférer on supérieur qui le contrarie, un supérieur qui l'éprouve et qui l'exerce, un supérieur ferme et sévère à un autre plus modéré et plus indulgent. Cette morale est bien parfaite, je l'avoue, mais elle est fondée sur les principes de la sagesse de l'Évangile, et c'est cette sagesse que je dois prêcher à des ibnes que leur état appelle à la plus haute perfection.
De là, troisième conséquence, il s'ensuit qu'une des plus grossières erreurs dans les personnes religieusesestdecroirequ'elles pratiquent l'obéissance, lorsque, par elles-mêmes , ou par d'autres, par des soUldtatîons et des poursuites ouvertes , ou par des intrigues secrètes et des ressorts cachés, elles travaillent à gagner une supérieure , et qu'après mille mouvements, elles ramènent enfin à ce qu'elles veulent. Abos, dit saint Bernard : ce n'est pas vous qui obéissez à cette supérieure, c'est cette supérieure qui vous obéit : comment cela? parce que ce n'est pas
VOUS qui suivez la volonté de cette supérieure, laaia cette supérieure qui suit la vêtre. Vous en répondrez l'une et l'autre à Dieu : vous, d'avoir si fortement pressé, et peut-être si adroitement engagé votre supérieure; et elle, de n'avoir pas eu plus de vigilance et plus de fermeté. Mais si je me suis procuré de sa part tel emploi, direz-vous, c'est que je m'y sentais plus de disposition , c'est que j'espérais y mieux réussir; et en effet, le succès répond assez à mes espérances. Tant de succès qu'il vous plaira : ce n*est point ce que Dieu voulait de vous. Ce succès, dans le fond, lui importe peu, et il ne le demande pas absolument; mais ce qui lui importe, c'est que sa volonté soit faite et que la vôtre lui soit en tout subordonnée : voilà ce qui l'honore, voilà l'hommage dont il est jaloux; car voilà en quoi paraît sou suprême domaine, et par où vous le devez glorifier comme souverain maître. Du reste, que vous réus* sissiez ou que vous ne réussissiez pas, c'est un soin dont il vous décharge en quelque sorte, et qu'il faut abandonner à sa providence. Faites ce qui dépend de votre travail, de votre application, de votre fidélité; cela suffit. Mais ce que j'ai entrepris est une œuvre sainte. Point de sainteté qui ne soit réglée par la volonté de Dieu, et par la volonté de ceux qui nous tiennent la place de*Dieu : c'est une œuvre sainte; mais il y aurait encore pour vous quelque chose de plus saint, et ce serait de renoncer à vos volontés même les plus saintes en apparence, dès qu'il s'agit de la volonté du Seigneur et de celle de vos supérieurs. Qu'y a-t-il de plus saint que le sacrifice? cependant, sans l'obéissance , le sacrifice perd aux yeux de Dieu tout son mérite, et devient une abomination. Allez, répondit le prophète à Saûl, en le rejetant, toutes vos victimes sont réprouvées du ciel avant que de les offrir, et plutêt que de les offrir, il fallait obéir : Melior est obedim' Ha quant victimas. (1. Reg., 15.)
Obéissance de volonté, dont nous avons le parfait modèle dans la personne de notre adorable Maître. S11 est descendu de sa gloire, et s'il a vécu parmi nous, c'est qu'il l'a voulu : Deus meus, voiui{Psalm. 39); mais pourquoi l'a-t-il voulu? parce que son Père le voulait. Car je ne suis pas venu, disait-il , pour faire ma volonté, mais la volonté démon Père qui m'a envoyé : Descendi de cœlo, nou ul/aciam voluntalem meoin, sed voluntatem ^us qui misU me. (JOÂN., 6.) Toutefois la volonté de cet Homme- Dieu était toute sainte ; mais c'est pour cela même qu'elle ne devait jamais être séparée de la volonté de son Père. Nous l'avons voulu comme lui, mes chères sœurs; c'est-à-dire, nous avons dit« en. entrant dans la religion, ce qu'il dit en entrant dans le monde : Deus meus, voùU : Ordonnez, mon Dieu , ou immédiatement par vous-même, ou par Torgane de vos ministreset de vos substituts ; je recevrai toib