‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 81 sur 408 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

(Tett la deni}ère ressource de la nature, quand fesprit de religion est assez puissant pour nous Hure sacrifier notre Tolonté, de se réserver au noÎDS le pouToir de raisonner et déjuger. La vo- j knté embrasse avec respect les ordres qui nous sont légitiniement et juridiquement intimés: elle kiaeeepteet s*y soumet, et voilà son sacriQce. Mais la nature n*est pas encore, par ce sacrifice, qudqoe généreux qu'il puisse être , tout à fait détruite; elle a comme un asile où elle se retranche , et e*est rentendement. De là , de cette partie supérieure de rame, elle prononce ses arrêts et elle donne ses décisions. On examine la conduite des supérienres; et, selon les idées particulières qu'on s*en forme, on les approuve ou on les condamne. Si Ton se fsit une prudence et un devoir de n'en rien témoigner au dehors , on n'en pense pas moins dans l'intérieur; et si la langue se tait, l'esprit n'en derient que plus fécond en réflexions dont il aime à s'entretenir. Combien même ne peuvent se réduire à ce silence ? on parle , on blâme , on murmure ; on y trouve un vain soulagement : et, ce qu'il y a de plufl déplorable, on croit souvent y trouver, du nuNns y chercher, la gloire de Dieu et l'intérêt de la comnumauté. Or, mes chères sœurs , l'obéissance a un dernier sacrifice à faire , et c'est d'arrêter tous ces jugements de l'esprit, d'éteindre toutes ses lumières , et de lui ôter la faculté de voir; de ne lui pomettre nul usage de sa raison , que pour se soumettre à la raison du supérieur, estimant que tout ce qu'il ordonne est bien ordonné , et que tout ce qu'il défend est bien défendu. Voilà jusqu'où cette obétssanee, tant recommandée dans l'état religieox, doit monter; et sans cela elle ne peut être une obéissance parfaite.

Car, comme je vous l'ai déjà fait remarquer, la perfection de l'obéissance demande que tout rhooune soit soumis à Dieu. Or, ce qu'il y a dans rhomme de plus excellent , c'est la raison , c'est l'esprit. Par conséquent ne pas assujettir l'esprit , c'est ne pas assujettir tout l'homme, mais refuser à Dieu ee qu'il y a de meilleur dans la victime qui lui est offerte. Je conviens que le sacrifice de la volonté est un vrai sacrifice et un grand sacrifice; mais après tout, si vous n'y ajoutez le sacrifice de l'entendement, qui en est la consommation , votre sacrifice ne peut être cet holocauste que Dieu attend de f ons. Dans les sacrifices ordinaires de l'ancienne loi, une portion de Thostie était consumée, et l'autre réservée aux prêtres; mais dans Tholocauste, point de partage : tout passait par le feu , et la destruction était entière. Belle image de Pâme parfaitement obéissante! Victime toute dévouée au Seigneur qui l'a choisie et q^u'çlle a choisi elle-même,

elle ne laisse rien échapper au sacré feu qui la brûle. Sa charité ne se prescrit point de terme; et tant qu'il lui reste quelque nouvelle offrande à présenter, elle ne peut être contente qu'elle ne l'ait portée à l'autel.

Expliquons-nous, mes chères sœurs, et parlons plus simplement; je prétends que cette soumission et cette obéissance du jugement est d'une telle nécessité, que sans cela, toute autre obéissance , soit celle de l'action, soit celle de la volonté, ne peut se soutenir; et la preuve en est sensible. Car je vous l'ai dit , l'obéissance de l'action doit être prompte , doit être exacte , doit être universelle. Or, le moyen que j'obéisse avec cette promptitude , avec cette exactitude , avec cette plénitude , tandis que mon esprit se soulève contre le commandement qu'on me fait ; tandis que je désapprouve, et conséquemment que je méprise celui qui me le fait; tandis que je demeure persuadé qu'il se trompe dans ses vues, que ses mesures ne sont pas justes, que ses intentions ne sont pas droites, qu'il agit, ou par prévention , ou par passion , ou par défaut de connaissance et sans réflexion? L'obéissance de la volonté doit être une obéissance filiale et affectueuse. Or, comment mon cœur s'affectionnera-t-il à ce qui me paraît mal conçu, mal imaginé, mal disposé ; h ce qui me blesse et qui me choque ; à ce que je traite secrètement d'injustice, de mauvaise foi, de témérité, d'imprudence, de faiblesse; à ce qui excite ou mes plaintes , ou mes railleries ? Dès là donc que chacun dans une maison se donnera la liberté d'appeler en quelque manière les supérieurs à son tribunal , de leur demander compte de leur conduite, de dire comme le serpent disait à Eve : Cur prxccpUf (Gènes, , 3) Pourquoi cet ordre? pourquoi cette défense? dès que chacun s'attribuera le droit de censurer tout ce qui ne lui plaira pas, et de s'attacher là-dessus à ses sentiments, il ne peut plus y avoir de véritable obéissance.

Mais quoi ! fauMl que l'obéissance soit aveugle ? Appliquez-vous, mes chères sœurs : je vais vous répondre et vous développer un des plus beaux mystères de la vie spirituelle et de la sainteté religieuse : le voici. C'est qu'en effet la vraie obéissance est aveugle; mais d'ailleurs qu'elle est dans son aveuglement plus éclairée, plus droite, plus sûre, que toute la sagesse de l'esprit humain , quelque clairvoyant qu'il puisse être ou qu'il se flatte d'êtce. Je reprends , et je le répète : Oui , elle est aveugle cette sainte obéissance. Aveugle comme celle d'A- ; braham , lorsque , sans égard à la parole de Dieu , 1 qui lui promettait de multiplier sa race par Isaac, et sans entrer dans la moindre défiance touchant la vérité de cette promesM, il se mit en devoir d'Im-

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«ontre toute raison d*espérer : Contra spem fit tpem credidU. [Rom., 4.) Aveugle comme celle de saint Paul, lorsque Dieu, sans lui déclarer autrement ses volontés, se contenta de l'envoyer à Damas, où il apprendrait ce qu'il aurait à faire : Ingredere cicifateni, et ibl dicetur tihi quid te oporteat facere. {Jet,, 9. ) Aveugle comme celle de ces soldats que le centenicr de FÉvangile tenait sous son pouvoir, disant à l'un , Marchez, et il marchait; à l'autre. Venez, et il venait : Dico huie, Fade,etvadit; atii, f^eni,et venit. (Matth., 8.) Aveugle pour n'exiger jamais d'un supérieur aucune justiOcation ; pour ne s'engager jamais avec lui dans aucune recherche , dans aucune discussion, dans aucun éclaircissement; pour ne savoir que ces deux choses essentielles, Tordre qui est porté, et l'obligation de l'accomplir. Mon pas qu'en certaines conjonctures elle ne puisse découvrir ce qu'elle pense et le représenter, pourvu que ce soit avec humilité , avec simplicité , avec docilité. Voilà , dis-je, en quoi consiste cette obéissance aveugle dont les Pères nous font tant d'éloges, et dont le mérite devant Dieu est si relevé.

Cependant, mes dières sœurs, admirez-en l'avantage inestimable. Car autant qu'elle est aveugle d'une part, autant de l'autre est-elle éclairée. Cest cette lumière dont parle saint Pierre dans sa seconde épître : Habemusftrmioremprapheticum sermoneni ; cui benefacUis attendentes, quasi lucema iucenti in caiiginoso. (2. Petb., 1.) Vous avez les prophètes, vous avez les oracles de l'obéissance, mille fois plus assurés que toutes vos vues. Arrêtez-vous là, et si ce n'est encore qu'une lueur obscure et ténébreuse, elle vous conduira mieux néanmoins que toutes vos connaissances propres et tous vos raisonnements. En effet, il en est toujours ici, par proportion , de l'obéissance comme de la foi. Point de conduite plus sage ni plus sâre pour tout homme chrétien , que la conduite de la foi ; et point de voie plus courte ni plus droite pour tout religieux , que la voie de Tobéissance. En la suivant je ne m'égare jamais , parce que je suis dans la voie où Dieu veut que je marche. Mon supérieur peut se tromper en ce qu*il me commande , ou du moins peut toujours craindre de s'y tromper : mais moi je suis certain de ne me point tromper en l'exécutant, parce que Dieu veut que j*obéisse à ce qui m'est commandé. De se tromper ou de ne se pas tromper dans la disposition que mon supérieur fait de moi, c'est un soin qui le regarde, c'est son affaire : mais la mienne est de faire ponctuellement ce qu'il m'enjoint, dès que je n'y vois rien qui me paraisse évidemment criminel. Il est chargé de tout le reste; mais moi j'en suis quitte , et je ne réponds de rien autre chose que de ma soumission. S*il agit imprudemment dans les desseins qu'il forme et dans les

SUR L'OBÉISSArfCE RELIGIEUSE.

mesures qu'il prend, j'agis prudemment dans Tobéissance que je lui rends : et si le succès n'est pas tel qu'il l'espérait, il est toujours tel pour moi que je le dois désirer; savoir, de contenter Dieu « et d'en recevoir un jour la récompense.

Il y a plus, mes chères sœurs : car comme Dieu dispense ses lumières et partage ses grâces selon les divers ministères où il nous emploie, on peut dire qu'il éclaire plus abondamment ceux qui doivent éclairer les autres et les gouverner; qu'il les Inspire et qu*il les conduit lui-même. Ainsi , en agissant selon leurs vues , j'agis selon les vues de Dieu , je suis dirigé dans toutes mes démarches par la lumière de Dieu , je me mets à couvert de tous les égarements et de toutes les illusions do mon propre sens, et je me trouve en assurance contre tant d'écueils où il lui est si ordinaire d'échouer, lorsqu'il n'a point d'autre guide que ses idées toujours incertaines et trompeuses. Solide sagesse de l'âme obéissante! Fûtelle d'ailleurs dépourvue de tous les dons naturels et de tous les trésors de la science, fût-ce de tous les génies le plus petit et le plus borné, en se laissant conduire, elle est mille fois moins exposée à s'écarter du chemin et à se perdre, que ces prétendus esprits forts qui se confient en eux-mêmes, et qui se prévalent de leur vaine suffisance. N e le voyonsnous pas tous les jours? telle âme simple et peu pénétrante vit des quarante et des cinquante années dans une communauté sans aucun reproche. Elle est toujours discrète dans ses paroles, toujours circonspecte dans ses actions, toujours du bon parti : pourquoi ? parce que c'est un âme soumise, qui ne s'ingère en rien , qui ne dispute sur rien , qui ne prend jamais d'autres sentiments que ceux de ses supérieurs , qui ne suit point d'autre route que celle qu'ils lui ont marquée. Mais si c'était une de ces âmes présomptueuses qui , de leur autorité privée, se font arbitres de tout, car il n'y en a que trop de ce caractère jusque dans les plus saintes soci^ tés; si c'était une de ces âmes orgueilleuses qui ne croient pas qu'il y ait rien de bien , à moins qu'elles n'y aient eu part, et que ce ne soit par leur conseil qu'on l'ait entrepris; que lui serait-il cent fols arrivé, et que lui arriverait-il en cent autres rencontres ? ce qui arrive à ces esprits si habiles et si jaloux de leur fausse habileté. A les entendre parler et décider, ce sont les sages d'une mafson; mais dans la pratique, ce sont les plus inconsidérés et les plus déréglés : nn'lle fautes leur échappent qui font pitié, et qui vérifient le mot de l'Ëcriture, que Dieu confond les superbes, et qu'il renverse leurs projets : Dispersit superbos mente cordis sut, (Luc.,1.)

Mais enfin peut-on s'empêcher d'apercevoir Ifs erreurs d'un supérieur ou d'une supérieure , lorsqu'elles sont sensibles et qu'elles frappent les yeux?

SUR SAINTE THÉRÈSE

Toiià , mes dières sœurs , ce que tous pouvez m*opposer de plus apparent; mais comprenez la réponse goeje tous fais; car je vous demande , moi , quelle |»eove d certaine vous avez que ce supérieur se trompe, ou que cette supérieure est dans Terreur, reo juge, dites-vous, par ce que je vois : mais ce que tous voyez est-il toujours suffisant pour en bien juger? Vous voyez les dehors, mais voyez-vous le fond? Dans le même fait, et par rapport au même ftit, combien y a-t-il de choses que vous ne savez pas, et dont une supérieure est instruite? Est-elle obligée de vous en instruire vous-mêmes , et souvent , au contraire , n*est-elle pas obligée de les tenir secrètes et de vous les cacher ? Or, parce qu^elle en est instruite, elle n'ordonne rien qui ne soit très à propos; et vous, qui ne les savez pas, vous la condamnez très-injustement, et vous êtes inexcusables , quelque spécieuses que soient vos raisons , de ne pas faire cette réflexion , qu'il peut y en avoir d'autres plus importantes encore dont vous n'êtes pss informées, et qui changent tout l'état de l'afûire.

Ah! mes chères sœurs, que cette réflexion bien Élite et cette règle bien suivie arrêteraient de jugements précipités, de discours mal fondés, de bruits et de mouvements qui troublent la paix des communautés ! Les supérieures en souffrent , et ce n'est pas là sans doute pour elles une petite croix : mais leur consolation doit être dans le témoignage de leur conscience, et dans la promesse que Dieu leur a faite de prendre leur cause en main, parce que c'est sa propre cause. Car elles peuvent dire ce que disaient les conducteurs du peuple juif à cette nation opiniâtre et rebelle : Ce n'est pas contre nous que se tournent vos murmures , mais contre le Seigneur même, qui nous a mis à votre tête : Nec contra aoi ut mwrmur vestrum, sed contra Dominum. (Exod., 16.) C'est votre juge et le nôtre ; et puisque les outrages que nous recevons de vous retombent nr loi, craignez son juste ressentiment et ses vengeances.

Daigne Je ciel en préserver cette maison , et y maintenir toujours l'ordre en y maintenant l'obéisnnce! C'est par son obéissance que Jésus-Christ nous a sauvÀ, et c'est par notre obéissance que nous nous sanctiflerons et que nous nous sauverons : Non , ce n'est point précisément aux miracles du Fils de Dieu, ce n'est point précisément à ses pré* dîeations ni aux autres actions de sa vie les plus ^latantes que nous sommes redevables de notre salut , mais à son obéissance et à sa mort. Ainsi , mes chères sœurs, ce ne sera point absolument parles austérités que nous parviendrons à la'perfection religieuse, ce ne sera point par les jeûnes et par les veilles , ce ne sera pas noême par la prière ni par tous Ws autres exercices de piété ,. mais par l'obéissance

répandue en tout cela; ou ce sera, si vous voulez, par tout cela, mais autant qu'il se trouvera conforme à l'obéissance, et réglé selon l'esprit de l'obéissance. Tout cela, hors de l'obéissance, n'est rien devant Dieu; tout cela, contre l'obéissance, est rejeté de Dieu. Attachons-nous donc à une vertu qui doit être le principe de toutes nos vertus , qui en doit être la perfection, et qui, par une humble dépendance, nous fera mériter le royaume éternel , que je vous souhaite, etc.

EXHORTATION

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