‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 83 sur 408 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

H fout convenir qu'une vie austère et mortifié» a quelque chose de grand , et qu'eHe sert beaucoup à relever le lustre et le mérite de la sainteté. lious avons de la vénération pour ceux qui, dans leurs personnes, en portent les caractères ; et quelque indulgence que nous ayons pour nous-mêmes , nous admirons cette sévérité dans les autres , et nous ne croyons pas pouvoir mieux exprimer une vertu rare et singulière qu'en la représentant comme une vertu rigoureuse dans sa conduite, tout opposée aux ini^tuations dé la nature, et ennemie des sens et de la

chair. Et en effet, cette guerre que Hiomnie seftif à lui-même, ce détachement de son eorps, cette application infatigable à le contredire en tout , et cette généreuse résolution de le persécuter sans relâche, de le crucifier, de le détruire : ce sont autant de miracles qui surpassent la faiblesse de notre huma- . nité , et qui ne peuvent avoir d'autre prindpe que la grâce toute-puissante de Dieu. Jésus-Christ demandait aux Juifs ce qu'ils cherchaient dans le désert, quand ils y allaient en foule pour y voir son glorieux précurseur : Quid exUUs indesertum videref (Matth. ,11.) Prétendez-vous trouver, leur disait-il , un homme mollement vêtu .' vous vous trompez : c'est chez les grands que règne cette mollesse, et Jean-Baptiste n'a point appris à se traiter de la sorte. Peut-être même vous fera-t-il horreur sous l'habit dont il est couvert ; mais c'est en eda que vous devez le considérer, non-seulement comme prophète , mais comme plus que prophète : Etimn dico vobis etphts quant prophetam. (Id.) Parole, remarque saint Chrysostdme, qui leur fit croire que c'était le Messie , tant ils étaient prévenus en fiiveur d'une vie pénitente, et tant ils s'en formaient une haute idée.

Permettez-moi, mes chères sœurs , de vous taHre aujourd'hui la même demande : Quid exisfis in de^ sertum videref Vous voici assemblées au CarmeL Cest un désert et une sainte solitude; et conduites par Fesprit de Dieu , vous y êtes venues chercher Thérèse. Mais qu'avez-vous cru trouver en elle? une fille sujette aux délicatesses de son sexe , et qui , selon sa condition et sa naissance , ait su accommoder la piété avec les aises et les douceurs de la vie ? Ah ! vous le savez : c'est dans les cours des princes, c'est dans le grand monde que se trouvent ces dévotions aisées et commodes, ces dévotions que l'on veut accorder avec les maximes du siècle, et que l'on n'accorde jamais avec les maximes de Jésus-Christ : Ecce in domihus regum synL (Id.) Msâs ce n'est point à cela que Thérèse s'est bornée. Ce chemin étroit qui mène au ciel, et que nous a marqué l'Évangile, lui parut encore trop large, et toute sa vie elle s'étudia à le rétrécir autant qu'il lui fut possible. Je vais vous la représenter dans son image naturelle, ou plutôt, je vais vous la représenter dépouillée de toute la nature, et vous verrez que , si pour être à Jésus-Christ , comme dit Fapôtre, il faut crucifier sa chair : Qui ChrisH iunt, eamem suam cruciJtxennU {Calat.^ 5), elle a rempli toute l'étendue de son nom , et que ce ne fut point en vain qu'elle fut nommée Thérèse de Jésus. Car elle a levé, pour m'exprimer ainsi , l'étendard de la plus sévère austérité. Elle Fa portée, cette sainte austérité, sur son propre corps, elle Te fait triompher de tous ses sens, et jamais la pénitence n'eut de sujet plus soumis à toutes ses ri*

SUR SAINTE THÉRÈSE

t : Amper mor^ficationem Jesu in corpore t mitro tirewnferentes. (3. Car., 4.) 1

Yoiis n'ignorez pas, mes chères soeurs, l'essai • qu'elle en Toulait ùire. Le martyre, qui est la con* i «NDoiation de la charité et la dernière épreuve du i duritUanisme, fut le premier objet de ses désirs. Ihérèie était encore enfant quand elle le conçut; MUS si elle était à peine capable de raisonner et de dioiair, elle était déjà capable de souffrir. Allons , disait-elle à son frère, confident de son coeur et dépositaire de la sainte résolution qu'elle avait formée, allons diercher dans l'Afrique les palmes que FEsp^gne a cessé de porter. Jamais nous ne verserons de sang plus pur pour Dieu. Moins nous avons goûté de la vie, plus il nous en reste à sacrifier. Les premiers martyrs de TÉglise ont été des enfants, et le ael se plot à les couronner dès le berceau. Noos trouverons un persécuteur aussi bien qu*eux, et la faiblesse de notre âge sera une preuve invindbie de la force de notre foi. Ainsi parlait Thérèse, et si elle eut assez de connaissance pour former ces sentiments , elle avait plus de courage qu'il n'en fallait pour les eiécuter. Que fait-elle donc? Le Saint-Esprit animant cette jeune vertu, elle sort de la maison de son père, aussi dégagée de tout qu'Abraham lorsqu'il renonça à l'héritage de ses ancêtres, et aussi généreuse qu'lsaac lorsqu'il voulut être lui même la victime de son sacrifice.

Mais après tout, où va-t-elle, et qu'entreprendf Ile ? l'Afrique n'est pas le lieu de son martyre ; c'est dans l'Espagne même qu'elle le doit accomplir. Elle n*y trouvera ni tyran ni bourreau ; mais elle en fera elle-même et pour elle-même l'oflice. La Providence ne veut pas la frustrer de son attente; mais il y a un autre genre de martyre à quoi Dieu la destine, martyre qui ne dépendra ni de l'injustice ni de l'infidélité des hommes, mais de la seule charité qui la eonsume; martyre moins cruel dans son action présente, mais beaucoup plus rigoureux dans sa durée : c'est la mortification de la chair par où elle ne mourra pas une fois seulement, mais tous les jours, pcrar dire avec le grand apôtre : Quotidie morior. lu On*., 15.) Or, voilà, mes très-chères sœurs, le martyre, où vous avez vous-mêmes aspiré, et voilà de quoi je ne puis assez vous féliciter. Dès une première et florissante jeunesse, vous l'avez cherché; et, pour le trouver comme Thérèse, vous avez renoncé comme elle à toutes les espérances du siède. Remplies de l'esprit de TËvangile , vous ne regrettez point ce que vous avez quitté; et détrompées des fausses idées du monde , où faites-vous consister sur la' terre votre bonheur, si ce n'est à sacrifier au Maître qui vous a appelées , tout le bonheur humain, et à pouvoir, dans le même sens que votre sainte Mère, vous rendre le consolant témoignage que chaque jour vous mourez pour Dieu? car

votre vie, qu'est-ce autre chose qu'une mort? Quotidie morior.

Quoi qu'il en soit, ce fut là que Thérèse devint la plus implacable et la plus irréconciliable ennemie de son corps. Je ne dis point avec quel avantage et quelle victoire sur soi-même elle embrassa la pro-' fession religieuse. Dieu qui , selon la conduite ordinaire de sa providence, y fait entrer les âmes chrétiennes comme dans un lieu de délices sprirituelles, voulut qu'elle y entrât comme dans un purgatoire, et c'est d'elle-même que nous l'avons appris. Son corps, par un pressentiment de ce qu'il y devait soufifrir, résista longtemps à ce dessein ; mais c'était à ce corps mortel de recevoir la loi, et non pas de la donner. Thérèse lui en préparait une bien dure, mais c*est du ciel même que cette loi lui fut apportée; c'est, comme Moïse, par le ministère des anges qu'elle la reçut. Ce séraphin avec lequel on la dépeint, lui grava cette loi sainte dans le coeur, TVofi in tabulis lapideis, sed in tabulU cordig (3. Cor.^ 3); et pour cela , il se servit de cette flèche ardente, qui fut, pour user de ces expressions figurées, comme le style de l'amour détrempé dans le fiel du Calvaire, afin que tous ses traits représentassent mieux Jésus crudfié. Si vous me demandez pourquoi il n'imprima pas visiblement les sacrés stigmates sur la chair toute pure de cette vierge, ainsi qu'il les avait imprimés sur celle du séraphique François d'Assise, c'est afin que Thérèse le fit encore mieux par elle-même, et parce qu'en effet elle le devait faire, sans nul secours étranger, avec autant d'efficace et beaucoup plus de mérite.

Cest une merveille bien digne de notre admiration , mes chères sœurs, devoir par quels puissants attraits de la grâce. Dieu inspirait à cette grande âme l'esprit de pénitence, et par quels accroissements il l'entretenait sans relâche, et l'augmentait. Au lieu que David était continuellement prévenu par des bénédictions de douceur, il n'y avait pour Thérèse que des bénédictions de rigueur et de souffrances. Jésus-Christ daigne-t-il lui apparaître, c'est toujours tel qu'il était au Calvaire, et jamais tel qu'il apparut sur le Thabor ; c'est toujours couvert de plaies, et jamais éclatant de gloire. La choisitil pour son épouse (honneur réservé aux âmes (es plus pures), il veut qu'elle signe de son sang cette glorieuse alliance; et, sans rien perdre ni de l'amour ni du respect qu'elle lui doit, elle ose bien lui faire la même plainte que Séphora : «j^poiui» sangtdnum tu mihi es. (Exod.j 4.) 11 est vrai, lui répond ce divin Époux, la croix est comme le lit nuptial où vous devez prendre désormais votre repos ; mais je n'en ai point eu d'autre pour moi, et quelque part ailleurs que vous me cherchiez, vous ne me trouverez jamais. Ainsi , dis-je, lui parle cet i Homme-Dieu , et ce ne sont point là des \^CQdus^

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