‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 84 sur 408 · TS · texte numérisé non relu

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S13R SAINTE THÉRÈSE

lions de mon esprit, ni de vaines imaginations; ce furent des communications réelles et Téritables : Thérèse a pris soin elle-même de nous les marquer, et presque dans les mêmes termes. Nous devons à son obéissance le récit fidèle qu'elle nous en a fait, et la vérité de son témoignage n*est que trop sûrement garantie par le mérite de son éminente sainteté.

Telle fut Tessentielie condition de Talliance sacrée que lui proposa son Sauveur, et qu'elle accepta. En devenant l'épouse de Jésus-Christ, elle voulait épouser la croix ; et comme, par un sentiment de religion, nous rendons un culte à la croix aussi bien qu'à Jésus-Christ , elle se consacra également à Tun et à l'autre. On nous a dit cent fois quelle était sa grande maxime; mais la peut-on assez répéter, pour la gloire de cette sainte pénitence et pour notre instruction? Jutpati, aut mori; Ou souffrir, ou mourir. Voilà l'unique désir de Thérèse , et n'est-ce pas en cela que paraît toute la force de l'esprit évangéllque? Vaincre, ou mourir, c'est la maxime des conquérants, et du moins dans Tun des deux leur ambition se trouve satisfaite ; mais, entre souffrir ou mourir, quel choix do sagesse y a-t-il à faire, sinon de cette sagesse qui s'apprend à l'école de la croix, et dont Thérèse eut une si parfaite connaissance? Voilà, encore une fois , quelle fut sa devise ordinaire : Âutpati, aut mori: aussi était-elle persuadée que, dans le christianisme, souffrir ou mourir signifiait tout ce qu'exprime vaincre ou mourir : pourquoi ? parce qu'une âme chrétienne ne peut vaincre sans combat, et qu'elle ne peut combattre sans violence et sans effort.

Non, mes chères sœurs, dans cette guerre^que TOUS avez entreprise contre vous-mêmes, vous ne vaincrez jamais autrement; il y a dans la voie où vous marchez bien des assauts à donner et bien des assauts à soutenir. Malgré l'ardeur qui vous a conduites dans la maison de Dieu, et qui vous a fait surmonter tant d'obstacles, malgré ces renouvellements de zèle et de ferveur qui vous animent à certains temps, et qui semblent vous inspirer une fermeté inébranlable, il y a des moments où cette constance est rudement attaquée et dangereusement exposée; il y a desjours de tentation, des jours de tribulation, des jours de trouble et de désolation, où le cœur, sec et aride , tombe dans une défaillance qui l'abat ; où l'esprit , agité de pensées tristes et sombres, n'a que des vues affligeantes qui le déconcertent et le rebutent; où la nature se réveille tout entière et avec toute sa sensibilité. Or, vous ne sortirez victorieuses et avec avantage de ces combats, qu'autant que vous vous serez bien établies dans ce sentiment, et bien affermies dans cette résolution tout héroïque , et , si je l'ose dire , toute divine : ou souffrir, ou mourhr ; Autpati^ aut mori; c'est-

à-dire, qu'autant que vous vous serez bien déterminées à porter toute l'austérité de votre état, quoi qu'il exige de vous. , et quelque sacrifice quMI y ait à faire; qu'autant que vous aurez bien compris que la croix est tout votre partage en ce monde et qu'il n'y a ni conjoncture, ni occasion, ni exeràce, ni emploi où vous ne deviez la prendre avec courage et l'embrasser; qu'autant que vous vous trouverez disposées à renoncer pour cela au soin de votre santé, et même au soin de votre vie. Dès que vous viendrez à hésiter sur ce point capital, des que vous voudrez y apporter des tempéraments , des ménagements, des adoucissements, il n'y aura plus de victoires que l'ennemi de votre salut et de votre perfection ne remporte peu a peu sur vous ; aujourd'hui ce sera l'une, et demain l'autre : les inclinations naturelles, trop favorablement écoutées, ne nianqueront jamais de prétextes à vous suggérer; vous vous laisserez surprendre en mille rencontres aux illusions des sens , et plus vous leur accorderez , plus ils demanderont; plus vous les seconderez, plus ils se révolteront; plus vous leur permettrez de défendre leurs intérêts et de se fortifier, plus ils tous affaibliront, ou plus vous vous affaiblirez vous-mêmes. Il n'y a donc qu'un vrai moyen , qu'un moyen également court et infaillible de les réprimer, de vous délivrer de leurs retours fréquents et de leurs sollicitations importunes , de vous rendre invincibles à toutes leurs attaques; c'est de dire comme Thérèse , et de le penser comme elle : Jutpati, oui morL Oui , je vivrai sur la croix; et si je n*y puis vivre , j'y mourrai : l'un ou l'autre , voilà où je m'attache, et de quoi je ne me départirai jamais. Du moment que vous serez ainsi résolues , l'ennemi confondu se retirera , la nature désespérée se taira , les sens , n'ayant rien à prétendre, cesseront leurs poursuites; votre triomphe, ou plutôt le triomphe de la grâce dans vous , sera complet.

Qui l'eût cru , mes chères sœurs , qu'un tel amour de la gloire pût passer du cœur de Thérèse dans le cœur de tant d'autres? c'est néanmoins le prodige que nous voyons, et dont nous devons bénir le ciel. Non , cette fidèle amante de Jésus crucifié ne sera pas seule embrasée des saintes ardeurs qui la consu. ment : Adducentur virgines post eam {Psalm. 44) : un nombre presque infini de vierges brûleront du même feu , et leurs corps innocents seront immolés sur le même autel : Pro palribus Ms nati sunt tibi fila ( Ibid.) : l'alliance qu'elle a contractée avec Jésus souffrant, par une merveilleuse fécondité, lui donnera pour enfants, dans l'ordre de la grâce* ceux mêmes qu'elle honorait d'ailleurs comme ses pères. Expliquons-nous : il s'agissait de la r^ormation du Carmel; il fallait relever ou planter tout de nouveau la croix sur cette sainte montagne , et c'est à ce grand ouvrage que Thérèsedevaitêtreemployée.

sua SAINTE THÉRÈSE.

I piqua d*ane émulation toute religieuse pour ir randonne discipline de son ordre, et pour ser aux attentats de ces faux prophètes que Î0,daas ces temps ténébreux , souleva contre », et qui, sans avoir ni Tesprit d'Élie, ni celiaée, ne furent pas moins écoutés que Fun bre, ni moins suivis. Vains réformateurs ! je le Luther et de Calvin : à les en croire, ils députés de Dieu pour corriger les abus , pour les désordres , pour sanctifier le peuple chré- *est-à-dire, qu'ils étaient députés pour abolir Église les plus salutaires et les plus solides ances, les jeûnes, les abstinences réglées , la non des vœux, les mortifications de la chair; ette application àdécrier partout, dans leurs rs, dans leurs écrits, les austérités corporel- I là ces sanglantes satires contre le carême , le discernement des viandes à certains jours , les pratiques de pénitence les plus usitées saints , et même les plus autorisées par le [nage de rËcriture. Au lieu que les vrais produ Dieu vivant criaient sans cesse aux mides autels , quMIs prissent le sac et la cendre : fite vos, sacerdotes; et euhate in sacco, mL aUaris (Joël., 1) : ceux-ci les invitaient à ire leur cupidité , et à se permettre les plaili leur étaient le plus expressément et le plus mt défendus. Plus de célibat pour eux , plus tinence pour les personnes religieuses : voilà s'appelait réformer PÉglise , et la remettre I première pureté. Ah ! esprit d*Élie , où étiezans ce pressant besoin et dans cette déplolécadence? Autrefois vous vous élevâtes avec e zèle contre la fausse divinité de Baal; ne !£-vous point pour détruire cette idolâtrie de r, déguisée sous Tapparence de religion ? Dilieux , oh étiez-vous , esprit de Jésus, lorsque r et le vice conjuraient ainsi contre vous et la sévérité de votre Évangile?

lit, mes chères sœurs, dans le cœur de Thét c*est de là, comme d*une place d'armes, as parler de la sorte , qu*il allait faire de glosorties sur les ennemis de la croix. Pendant de! préparait de savants hommes, des hom- K»toIiques, pour confondre ces nouveaux rs par l'efficace et la vertu de la parole , Dieu dt cette sainte institutrice à les combattre forée de Texemple , et par une austérité de it toute rÉglise fût édifiée. Le Sauveur luise fit là-dessus entendre à elle. Hé quoi! lui adorable Maître, dans un de ces entretiens qu'il eut si souvent avec cette âme choisie estinée, vous souffrirez que, sans nul obse votre part , le scandale de ma croix soit f Ergo evacucUum est scandaium crucis ? ., 5) on fera des réformes au gré des sens ,

pour les affrandûr de la servftbde, et leur donner une pleine liberté, et Ton n*en fera point pour les assujettir et les tenir sous le joug de ma loi? pensée la plus touchante pour Thérèse ! Elle entreprend la réforme de son ordre; réforme que je pourrais appeler la ruine du corps humain; réforme qui, dans une règle étroite et mortifiante, ménageant à peine de quoi satisfaire à la loi naturelle , comprend toutes les rigueurs de la loi évangélique. Mais providence de mon Dieu , que faites-vous ? Je vois Thérèse déjà tout épuisée des austérités communes et ordinaires , et vous voulez qu*ellé en embrasse de nouvelles! Il y a vingt ans qu'elle est dans la religion, c'est-à-dire, dans la rigueur et dans Tinfirmité; vous Tavez jusqu'à présent accablée de maladies, sans qu'il lui soit jamais échappé une plainte; mais ici ne peut-elle pas s'écrier, avec le patriarche Job, que vous la faites souffrir d'une étrange manière? MirabilUer me crutias. (Job, 10.) Toute faible qu'elle est, vous la destinez encore à des exercices qui feraient trembler les plus robustes, et quoiqu'elle soit prête à succomber sous la croix dont elle est chargée, vous lui en présentez une autre plus pesante, et vous lui ordonnez de la porter.

Quedis-je, mes chères sœurs? c'est pour cela même que Dieu choisit Thérèse ; c'est parce que dans un corps infirme, la croix qu'on lui impose lui fera mieux sentir ses impressions; c'est parce que, dans sa faiblesse même, sa vertu se perfectionnera, et que, dans son infirmité, l'esprit de mortification dont elle sera animée paraîtra avec plus d'éclat; enfin, c'est parce que l'exemple d'une fille, et d'une fille déjà si exténuée, sera pour le monde sensuel un reproche plus pressant et une plus évidente conviction. De vous dire tout ce que l'amour de la pénitence lui inspira pour affliger sa chair, ce serait une matière infinie; et ce qui ne put lasser, ni ralentir sa charité , lasserait peut-être votre attention. Lisez ce que les Pères, sur ce point, ont écrit de plus singulier : saint Épiphane, de la vie des premiers pharisiens, religieux de l'ancienne loi; Tertullien, de la vie des premiers chrétiens; saint Grégoire de lYysse, de celle de saint Basile son frère; saint Jérôme, de celle de sainte Paule : tout cela ne vous retracera point encore l'idée des austérités de Thérèse ; je dis des austérités qu'elle a pratiquées et qu'elle a fait pratiquer dans le christianisme à tant d'imitateurs et d'imitatrices de sa pénitence : solitude profonde, clôture la plus exacte, rigoureuse sujétion du corps , jeûnes continuels , retranchement absolu de toutes les commodités et de toutes les aises, vêtements grossiers , nudité des pieds au milieu des froids les plus piquants, fréquentes macérations.

Ce n'est pas que dans rétab^Sùeiaent d'une règl» aussi austère que h ^îovc^s^lXvktt!» ^X^'t'^vsQk

SUR SAINTE THËBËSE.

la lut dicta, elle n*ait trouvé bien des difficultés et bien des contradictions. Le monde, dit saint Bernard, se contente de révérei la croix , en figure et zn représentation; mais il ne la peut soufiiir dans la réalité et dans Teffet. Or, cette parole, mes chères sœurs, ne se vérifia que trop à Tégard de vo* tre bienheureuse fondatrice. Jamais entreprise futelle plus*traversée que la sienne? Luther eut partout des approbateurs de sa réforme : où celle de Thérèse fut-elle reçue sans opposition et sans combat? A lire Phistoire de ses fondations, ne croirait-on pas lire les persécutions de saint Paul ? Combien de calomnies eut-elle à essuyer, combien d'outrages à dévorer? en quelles extrémités se vit-elle souvent réduite, en quelle disette? Ck)mbien de fois fut-elle citée devant les tribunaux , et obligée de répondre à de sévères inquisiteurs? On eût dit qu'au lieu de réforme, elle allait pervertir toutes choses. Mais c'est le caractère des œuvres de Dieu d'être ainsi contredites, et nous n'en devons jamais attendre un plus heureux succès que lorsqu'il y a moins lieu, selon les vues humaines, de Pespérer. Thérèse triompha de tout , vint à bout de tout, et exécuta tout.

Que reste-t-il , mes très-chères sœurs , pour rentière consommation de ce grand ouvrage? C'est que vous le souteniez vous-mêmes : car c'est en vos mains que cette glorieuse et sainte Mère l'a déposé. Or, vous ne le soutiendrez jamais que par le même esprit qui en a été le principe, je veux dire que par un esprit de sévérité pour vous-mêmes, et par une pleine abnégation de vous-mêmes. Esprit qui fut toujours le propre des Ames spécialement dévouées à Dieu. Esprit qui , par une grâce anticipée, forma ces héros de l'Ancien Testament, dont l'apôtre saint Paul disait un si bel éloge aux Hébreux, en décrivant leurs combats et leur souffrances : Circuierunt in melotis, in pellibus eaprinis, egentes, angusiiati,qfflic(i.{Hebr., 1 1.) Esprit qui dans le cours des siècles a rempli l'Église de martyrs, a peuplé Ves déserts d'anachorètes et de pénitents. Esprit de Tos pères, et de tous ceux qui, selon le langage du Docteur des nations, vous ont engendrées à l'Évangile. Maia en particulier, mes chères sœurs , et pardessus tout , esprit de Thérèse , dont vous faites gloire d'être les filles en Jésus-Christ, et par conséquent esprit de votre vocation.

Elle ne vous a point tracé une voie où elle n'ait elle-même marché avant vous. Elle ne vous a point chargées d'un fardeau dont elle n'ait pas elle-même éprouvé toute la pesanteur. Elle n'a point commencé par dire, mais par faire; et quel soutien pour vous que la vue d'un tel modèle! Si donc au milieu des violences et des efforts que demande nécessairement et incessamment une vie aussi mortifiée que la vôtre, et une observance aussi étroite et aussi contraire aux sens ^ si, dis-je, vous vous trouvez quel-

quefois dans ces découragements et cet itettements involontaires, où la plus ferme vertu est déeooeertée, et où le cœur, ce semble, est sur le point de socoomber : si la croix que vous avez choisie vouf pa-^ raft moins supportable; si l'amour-propre (car il s'introduit partout, et en vain nous flattons-nous de lui avoir donné la mort : il conserve toujours une étincelle de vie, qui se rallume bientôt jusque dans les lieux les plus consacrés à la pénitence); encore une fois , si cet amour de vous-mêmes se ranime et vous livre de dangereuses attaques, ce que vous avez à lui opposer, c'est l'exemple de cette conductrice que vous voyez à votre tête, et qui, d*un pas si assuré et avec tant de résolution, sut fournir tout» la carrière qu'eHe vous a ouverte.

Hé quoi ! doit se dire alors une âme qui veut s'encourager et se relever, Thérèse dont je porte rhabit, dont je professe la règle, dont je prétends suivre l'esprit et la conduite, avait-elle une obligation particulière d'embrasser la croix? lesuoémesmotifii qui l'y ont engagée ne me sont-ils pas communs avec elle? Que dis-je! et la croix avec toutes ses rigueurs ne m'est-elle pas encore plus justement due, à moi coupable de tant d'infidélité, à moi responsable au tribunal de Dieu de tant de lâchetés et de tiédeurs, de tant de chutes et de dettes, qu'à cette âme pure et innocente, qu'à cette âme enrichie de toutes les vertus, qu'à cette âme comblée de mérites ? Elle l'a portée par amour; ne la dois-je pas au moins porter par justice? Oui , c'est un devoir pour moi , et un devoir indispensable : il Êiut m'aoqttitter auprès de Dieu; et le puis-je mieux que par là? Mais à Dieu ne plaise que je m'en tienne là-dessus au devoir! ah ! ce sera comme Thérèse, ce sera par amour que je la porterai , cette croix; ce sera pour ne pas dégénérer des sentiments d'une telle mère; ce sera pour ne pas renverser ses desseins, pour ne pas ébranler le principal fondement du saint édifice qu'elle a bâti à si grands frais, pour ne pas dissiper le précieux héritage qu'elle nous a acheté si cher et qu'elle a remis dans nos mains; pour ne pas m'attirer le sanglant et l'accablant reproche d'avoir détruit, autant qu'il était en moi, par ma délicatesse, par ma faiblesse, par le soin de ma personne, ce qu'elle avait édifié par un abandonnement total d'elle-même.

Reproche, mes chères sœurs , à quoi vous expose» raient ces relâchements qui se glissent , je ne durai pas dans les communautés les plus r^lières, mais dans quelques-uns des membres qui les composent. Car dans les communautés les plus saines, si je puia parler de la sorte, il y a des membres infirmes et capables de gâter tout le corps, si l'on n'apportait à leur maladie le remède nécessaire, et si l'on don^ nait à la contagion le temps de se répandre. Or, le remède ici le plus prompt, le plus présent, le plus

SUR SAINTE THERESE

effieaee, c'est, à Foocasion de cette fête, un regard nr la glorieiue Mèreque vous honorez. U n'est pas possible qu'ayant devant les yeux sa vie pénitente et andfiée, uneâme trop indulgente pour elle-méme ne i^eo confonde en la présence de Dieu , et qu'elle ne eooçom un nouveau zèle pour l'accomplissement des plus rigoureuses pratiques de son état. Car voilà, dît saint Girysostdme , pourquoi nous célébrons les ftUi des saints, et pourquoi nous en rappelons h certaios temps la mémoire. Cest afin que le souvenir de ce qu'ils ont été nous apprenne ce que nous devons être ; et que , n'étant pas ce qu'ils ont été, ni ptr conséquent ce que nous devons être , nous nous esdtions à le devenir. Et ne serait-ce pas en effet imeeootradiction insoutenable de louer, par exemple, et de canoniser dans Thérèse ce renoncement par&it où elle a vécu , à tout ce qui peut flatter les sens, tandis qu'on cherche è les satisfaire; tandis qu'on ménage autant qu'on peut leurs intéréte; tandis qu'on imagine pour cela mille prétextes, qu'on prend pour cela mille détours, qu'on use pour eelâ de vaines dispenses, qu'on se trompe pour cela etsor cela soi-même, et qu'on tâche, sans y vouloir prendre garde, à tromper des personnes supérieures, que leur charité, peut-être trop aveugle, rend également faciles, et à convenir des besoins qu'on leur expose, et à condescendre aux soulagements qi^on leur demande! Ne portons pas plus loin cette morale, mes dières sœurs; vos réflexions particulières y pourront suppléer; et moi cependant, après TOUS avoir représenté dans Thérèse un corps sacriié à Diea par la mortification, je dois faire voir une âme transformée en Dieu par roraison : c'est la seconde partie.

DEUXIÊAiE PARTIE.

rentre, mes très-chères sœurs, dans un sujet de la plur haute élévation. Parler de l'oraison de Thérèse et de ses contemplations, c'est vouloir pénétrer dans le sanctuahre même de la divinité, où cette ' grande âme habitait, et entreprendre de découvrir ces profonds mystères, dont saint Paul disait qu'il n'était permis à nul homme mortel de révéler les secrets admirables et ineffables : Atcana verba, qusB nonUcHhomifdhqui. (2. Cor., 1 1 .) Je m'expliquerai, néanmoins, sans contrevenir en aucune sorte à la parole de l'apôtre; et ce qui peut-être vons surprendra, c'est que sur une matière si subUme par elle-même et si abstraite, je ne vous dirai rknqoc de pratique, rien que d'instructif, rien qui ne se fiuse aisément comprendre, et dont vous ne poiniez profiter dans votre état et selon votre état. 11 s'agit ici de cette oraison extraordinaire et excdlente, où l'âme suivant la doctrine de saint Denys, reçoit les opérations divines, plutôt qu'elle n'opère elle-niême. C'est à celle-là que Thérèse était

appelée de Dieu , et c'est en cela qu'elle s'est distinguée , et qu'elle va vous servir de modèle. Je sais que saint Thomas, au quatrième livre des Sentences, prétend et prouve solidement que ce genre d'oraison n'est pas une vertu, mais un don du ciel ; qu'il ne consiste dans aucun exercice des facultés humaines, mais dans une impression de Fesprit de Dieu; que l'homme n'y contribue en rien, mais qu'il le soufitre seulement et qu'il le ressent. Tout cela est vrai; et si vous concluez de là qu'on n'eu peut donc pas prescrire des règles, j'en conviens avec vous, et j'avouerai, comme je l'avoue en effet, qu'il ne nous appartient pas d'expliquer ce qui se passe dans ce commerce intime de Tâme avec Dieu, beaucoup moins d'en donner des préceptes et d'entreprendre de le réduire en art. Mais cela même n'empêche pas que je ne puisse vous faire trouver dans l'exemple de Thérèse , et dans sa conduite , de très-utiles histructions touchant cette vie contemplative. Car si cette oraison tout extatique est un don de Dieu, comme le docteur angéllque lereconnatt, il vous est important d'apprendre trois choses : premièrement, par où l'on doit s'y disposer; secondement, avec quel esprit il le faut recevoir; et en dernier lieu, comment on en peut faire le juste et vrai discernement pour se garantir des illusions de l'ange des ténèbres, et se mettre à couvert de ses prestiges. Saintes filles de Thérèse , voilà ce qui vous regarde encore plus particulièrement que le reste des fidèles. Dans la profession religieuse que vous avez embrassée, vos plus communs entretiens sont avec Dieu, ou y doivent être. J'ose même ajouter que le bras de Dieu n'étant pas raccourci , et que ses miséricordes n'ayant point de bornes ni de temps limités, il n'y a rien de si relevé dans Toraison, où sur les vestiges de votre bienheureuse Mère vous ne puissiez parvenir. Ecoutez-moi donc, etprofitezdes trois instructions les plus nécessaires dans le désir que vous avez conçu devons avancer, selon votre vocation et par le secours de la grâce, aux degrés les plus éminentsdela vie intérieure et spirituelle.

Avant que Thérèse eût paru au monde , i! y avait eu des visions, des ravissements, des extases. Ces grâces, dit saint Bonaventure, n'ont jamais manqué dans rÉglise; Dieu les y a toujours conservées; mais il semble qu'il réservait à notre sainte de nous faire connaître les dispositions qu'il y fiaut apporter. Tout gratuit qu'est le don de contemplation, il ne le fut jamais moins que dans la personne de Thérèse; et si Dieu peut être engagé par la fidélité d'une âme à Ten gratifier, nulle autre n'eut plus de quoi fâttirer dans elle , ni ne se mit plus len état de l'obtenir. Que faut-il pour cela : demande saint Bernard. Ah! répond ce Père , il faut être d'abord un Jacob luttant avec range,"afin d'être ensuite un

kraël voyant Dieu. Frappez assidûment à la porte du ciel par la prière, dit saint Augustin, et Ton vous ouvrira par la contemplation : PuUate orando, et aperieiur vobis ewUemplando. Voilà ce qu*a pratiqué Thérèse , et comment elle s'est préparée aux fieiveurs divines. Vingt-deux ans de persévérance dans Toraison commune et ordinaire, lui méritérent enfin le précieux avantage d*étre introduite dans la chambre de l'Époux.

Comprenez-vous bien, mes chères soeurs, ce que je dis? Ces paroles sont bientôt prononcées, vingtdeux ans de persévérance et d'oraison : mais pour une âme qui aime Dieu, et qui n'aime que lui , employer tout ce temps à le chercher, sans le trouva jamais, Qtauivi iUwn, et non inveni (Cmnt., 8 ), quelle éprouve et quelle matière de combats I N'examinons point pourquoi Dieu, qui fait ses délices de converser avec les enfants des hommes, la laissa tant attendre, et se refusa si longtemps à elle : sa sagesse a des vues supérieures aux nôtres, et c'est ainsi que sa bonté l'ordonne aussi souvent que sa justice. Mais admirons la constance de Thérèse à soutenir ces retardements. Jamais cette Chananéenne de l'Évangile ne se vit exposée à de tels rebuts : ni sentiment, ni goût, ni consolation; le ciel est fermé pour elle , et son cœur demeure toujours comme une terre sèche et aride : Anima mea sicut terra sine agita tibi. (Fsaim. 142.) Que fera-t-elle, et n'est-il point à craindre que cette âme désolée et sans appui ne vienne enfin à se démentir? Quelle foi si courageuse et si ferme ne serait pas ébranlée, et le moyen de suivre toujours un Dieu qui ne daigne pas la favoriser d'un regard? mais non, mes chères sœurs; Thérèse peut être éprouvée, mais les plus fortes épreuves n'épuiseront point son invincible patience. Quelque insipides que lui deviennent les choses célestes , elle s'y attachera, et elle en fera toute la nourriture de son âme; car, que serait-ce de moi, disait-elle, si je ne méditais incessamment la loi de mon Dieu? Nisl quodlex tua meditatio mea est, tune forte periitsem in humilitate mea. {Psalm. tl8.) Puis-je mieux employer ma vie, que de rendre chaque jour mes hommages à un si grand maître ? S'il ne m'écoute pas , du moins il souffre ma présence : et s'il ne pense pas à moi, du moins il me permet de penser à lui. Ainsi raisonnait Thérèse, et de là cette assiduité à la prière que les plus nombreuses occupations ne purent interrompre ; de là tant de jours et tant de nuits passés au pied de l'oratoire ou devant l'autel du Seigneur, de là ce soin de recueillir son esprit et de purifier son cœur, selon le conseil du Sage, avant que de se présenter à Dieu et d'approcher d'une si haute majesté. Préparation qu'elle estimait d'autant plus nécessaire , que Dieu se communiquait moins à die. Or, n'est-ce pas là se rendra digne de ses grâces \t^

SUE SAINTE THÉRÈSE

plus signalées? n'est-ce pas le forcer par une saiote violence, à rompra le voile qui le couvrait, et à an faire voir dans son plus bel éclat? Et 8*11 n*eût pas exaucé les vœux de Thérèse , s'il ne se fût pas laissé gagner à une telle persévérance, et qu*iJ y eât tonjoura paru insensible, comment la parole de saint Paul se serait-eHe vérifiée, qu'il est riche, et qu'il se montra infiniment libéral envera tous ceux qui l'invoquent? Dives in omnes qui invocani iHÛm (Hom., 10) : comment cet ordra qu'établissait le prophète royal entre la réflexion et la contemplation, fT^cat^ etvidete (Psalm. 45), n'eût^il pu été troublé et déconcerté?

Ne nous étonnons doqc point, mes chères sœurs, que Thérèse, dans la suite de ses aanées, ait fait des progrès si merveilleux, qu'elle ait été éclairée des plus pures lumières du del, qu'elle ait découvert les plus impénétrables secrets delà sagesse de Dieu , que par la sublimité de ses eonnaissanees elle ait vu presque jusqu'à l'essence divine. Mais étonnez-vous que dans tous les états, roéuie les plus retirés, même les plus religieux, il y ait maintenant si peu d'âmes contemplatives : ou plutôt n'en soyons point surpris, puisque dans tous les états, je ne dis pas seulement dans tous les états du monde, mais dans tous les états de l'Église, et dans tous ceux de la religion, il y en a très-peu qui prennent la voie nécessaire pour atteindre à ce sublime dégré ; car la voie qui conduit là , et par où tous les saints ont marché, ce sont les exeroices ordinaires de l'oraison : exereices solidement pratiqués, et constamment soutenus , malgré les stérilitèi , malgré les ennuis, malgré les vivacités naturelles de l'esprit, et les difficultés qu'il trouve à se captiver et à s'appliquer. Cest ainsi que Dieu veut être recherché; et n'est-il pas bien juste qu'il Icboit, puisqu'il est le centre de toute perfection? Quœrite Dominum.

Mais disons la vérité, mes chères sœun, et ne craignons point d'en porter devant Dieu la confusion salutaire : quoique dans toutes les maisons reBgieuses il y ait des pratiques d'oraison marquées et ordonnées , est-il rien néanmoins , même parmi les personnes religieuses, de plus négligé et de plus abandonné que l'oraison? On voudrait qu'elle ne coûtât aucune violence , aucune contrainte, aucone victoire sur soi-même. On voudrait du premier pas arriver à la terre de promission, et y être admis sans passer par le désert; On voudrait toujoan avancer dans la clarté d'un beau jour, et ne tomber jamais dans les obscurités et dans les ténèbres. On voudrait que d'abord et à chaque moment Pesprit de Dieu nous transportât ; qull nous enivrât de ses saintes douceun ; qu'il nous ravtt, comme saint Paul, au troisième ciel; qu'il nous donnât, d Je l'ose dire, dès cette vie, une claire vision de l^tre

SUR SAINTE THÉRÈSE

(brin el de ses adorables attributs. Mais parce que tt n'est point là Tordre de la Providence, et que foat s*élever au point où Ton aspire, il y a des défliarches à faire, FI y a des épreuves à essuyer, il ja des méthodes h garder, il y a des répugnances , des tristesses, des abattements, des langueurs, fflnieévagations, mille oistractions, mille légèretés d'une imagination inconstante et volage à supporter; de là Tient qu'on se rebute et qu*on demeure dès rentrée de la carrière. On conçoit pour Forai- SOQ an éioignement presque insurmontable, on la regarde comme une gène, comme un esclavage, comme un tourment de Fesprit et du cœur; on se persuade que tout ce qu'on y emploie de temps n*est qu'inutilité et qu*oisiveté; on se sert de tous les prétestes qui se présentent , pour l'abréger, pour en retrancher, pour s'en dispenser ; ou bien on satisfait eitérieurement à son devoir, on garde les apparences et les dehors, rien davantage; c'est-à-dire, qu'on fait Foraison sans la faire, qu'on y est présent selon le coutume, et de corps, tandis que l'esprit ou s'entretient dans une dissipation continuelle et volontaire , ou s'appesantit dans une Indolence paresseuse et lâche. Ni retour sur soi-même, ni réflexion, ni effort pour se recueillir, pour se relever et s'exciter. Après cela, plaignons-nous du peu d'utiion que nous avons avec Dieu : envions le sort do ces âmes bien-aimées et prédestinées , qui , dans la prière, semblent le voir face à face : tel est le fhût de leurs soins, telle fut la récompense de la fidélité de Thérèse. Au milieu de tout ce qui pouvait la détacher du saint exercice de Foraison , voilà par où elle s'ouvrit le diemin jusque dans le sein de Oieu, pour y jouir des plus insignes faveurs; et comme elle vous apprend par là même quelle disposition vous y devez apporter, elle va encore vous apprendre la manière dont vous les devez recevoir.

En effet, mes chères sœurs. Dieu, tout miséricordieux et tout bon , ne pouvait être insensible aux vcnix d'une âme qui le d^irait uniquement et si ardemment. Vingt-deux ans écoulés dans un travail perpétuel furent enfin suivis du repos. Dieu se communique à Thérèse avec toute la plénitude de ses dons; et sans vouloir s'égaler àMarie , elle peut bien dire, comme cette mère du Sauveur, que le Tout- Puissant a fait pour elle de grandes choses : FecU mM magna quipotens est. (Ldc, 1. ) Elle peut ajouter avec l'apôtre, que ni les sens, ni Fesprit, ni le eccur de l'homme ne peuvent pénétrer ces mystères, et qu'ils peuvent encore moins les exprimer : Quùd.oculu$ non vidit, nec auris audivit, nec in eorhamêniê ascendU. (t. Cor., 2.) Quelle abondaoee de lumières au-dessus de toutes les connaissances btunaines! Elle voit Dieu aussi clairement que les prophètes ; elle traite avec Dieu aussi fami-

lièrement que les patriarches de Dieu; elle parle plus hautement que Jes docteurs.

Il n'y a qu'à lire ces merveilleux ouvrages qu'elle nous a laissés. Ils ont autrefois servi à convaincre et à gagner des hérétiques. Ils enflamment encore tous les jours la piété des fidèles. Pour peu qu'on en> tre dans ce mystérieux château dentelle nous a tracé le plan , on se trouve tout investi des splendeurs célestes, et l'on croit être dans ces demeures éternelles où régnent les saints : M spiendorUms sanetorum. {Psalm. 109.) Ne i'avez-vous pas éprouvé cent fois, mes chères sœurs, que, sans bien comprendre la doctrine de ces excellents traités, on se sent néanmoins , à la seule lecture qu'on en fait , le cœur tout ému , et que l'on conçoit pour Dieu des ardeurs secrètes dont on ignore même le principe? C'est ce qu'avait remarqué avant nous ce savant mattre de la vie mystique, Jean Avila; et c'est sur quoi nous ne pouvons trop bénir le Seigneur, de ce qu'ayant mis souvent sa toute-puissance dans les mains d'une femme, Dradiditeum in manuifetninœ (Judith, 16), il a bien voulu combler celleci des trésors de sa science. Oui, grande sainte, nous le reconnaissons ; et abaissant l'orgueil de nos esprits, nous rendons hommage à la supériorité de vos vues , sans entreprendre d'y atteindre. La contemplation a été pour vous comme le char d'Eue, qui vous a transportée au-dessus de nous. C'est assez que nous demeurions au pied de la montagne pendant que vous conversez avec Dieu. Ce vol de l'esprit dont vous nous parlez , ce sommeil de toutes les puissances, cette quiétude, cette suspension de l'âme tout entière, ces assauts, ces blessures intérieures : tout cela ce sont des secrets que nous révérons. Mais après tout, j'ose le dire, voici ce que nous admirons encore davantage, et ce qui doit plus contribuer à notre édification : c'est que vous ne soyez point éblouie de tant de clartés , et que dans un rang si distingué où vous a portée la grâce de votre Dieu , vous ayez su ne rien perdre de vos plus humbles sentiments.

Chose étonnante! mes chères sœurs, toutes les bénédictions du ciel sont désormais pour Thérèse , mais elle ne les reçoit qu'avec crainte ; et quelque gage que Jésus-Christ lui donne de sa présence, jusqu'à lui dire comme aux apôtres , C*est moi , elle lui demande la permission d'en douter. Plus il redouble ses faveurs , plus elle se tient dans l'humiliation et dans la confusion. Elle ne peut se persuader qu'il n'y ait pas de l'illusion dans ce qu'elle ressent, tant elle s'en croit indigne , et tant elle est touchée de sa propre mi sère< Il lui faut des assurances ; et pour les avoir, toute instruite qu'elle est des voies de Dieu , elle ne fait point difficulté de prendre des guides et des conducteurs qui la dirigent. Elle se

sua SAINTE THÉRÈSE.

souvieat que Saul , converti par Jésus-Christ , fut toutefois envoyé auprès d'Ananias pour être formé au christianisme : Ingredere civitalem, et ibi dicetur tibiquid te oporteat facere. {Act., 9.) Saul obéit, et c'est dans le même esprit que Thérèse, quoique possédée et toute remplie de Dieu , se soumet à la conduite des hommes. Et comment s*y soumet-elle? Jusqu'à se laisser condamner par des confesseurs ignorants; jusqu'à résister par leurs ordres aux divines opérations; jusqu'à brûler par obéissance ce qu*elle avait tracé sur le papier, et qui lui avait été inspiré d'en haut; jusqu'à rejeter les visions de son Dieu comme les apparitions du démon. Fais ce qu'ils te diront , lui dictait intérieurement le Seigneur. S'ils se trompent, leur erreur perfectionnera ta soumission, et ta soumission te fera mieux encore , dans la suite, découvrir la vérité. Maxime qu'elle entendit dans le vrai sens où elle lui fut donnée, et qu'elle suivit avec toutes les précautions convenables; car ce n'est pas, du reste, que l'esprit de sagesse ne la portât à choisir toujours, autant qu'il était possible , pour la direction de son .âme, des hommes capables et d'habiles ministres. Elle n'eut rien plus à cœur dans toute sa vie, aimant mieux, disait-elle, plus de vertu dans elle-même que de lumière, mais dans un directeur, plus de lumière que de vertu ; et ajoutant même, ce que nous ne pouvons trop remarquer, qu'elle avait plus souffert du zèle aveugle de quelques personnes , que de leurs vises et de leurs passions. Ainsi en jugeait Thérèse ; et la Providence, en ce point comme dans les autres , ne lui manqua pas. Mais à quelque maître qu'il plût au ciel de l'assujettir, fut-il une âme plus docile , en fut-il une moins attachée à son sens et moins présomptueuse?

Humilité , mes dières sœurs , et docilité beaucoup plus rares que vous ne le pensez peut-être, dans les âmes que Dieu gratifie de certaines faveurs, ou qui s'en croient gratifiées. A-t-on, dans une retraite, dans une communion , entrevu quelque lueur d'une grâce passagère; a-t-on versé quelques larmes, poussé quelques soupirs; a-t-on senti quelques impressions de l'esprit divin et quelques transports d'un cœur sensiblement touché, il semble que tout à coup l'on soit monté jusqu'à la région supérieure du ciel, et qu'on ne tienne plus à la terre. Il semble qu'on ait droit de se regarder comme séparé du commun des chrétiens , et qu'on puisse , en se mettant au-dessus d'eux , dire comme le pharisien : Non sum ilcutcxteri. (Luc, 18.) Il semble qu'on n'ait plus besoin ni de règle, ni de méthode, ni de guide, n! de conseil, et qu'on se sufQse à soi-même. Il semble que ce serait se dégrader et se rabaisser au-dessous de son état, que de s'en tenir aux pratiques usitées , et de se borner à certains sujets plus con-

nus et plus sensibles. A peine même daigne4-mi s'occuper des mystères de la'vie de Jésus-Christ. L'être de Dieu, l'essence infinie de Dieu, sa présence toute simple et dégagée de toute image , telles au* très matières bonnes en elles-mêmes, mais dangereuses par leur subtilité, et très- souvent mal conçues; voilà où l'on s'élance d'abord , et la sphère que l'on se propose : voilà sur quoi l'on s'exprime dans des termes d'autant plus fastueux , et que l'on prononce avec d'autant plus d'ostentation , qu'ils sont obscurs et moins intelligibles. Tout cela veut dire qu'on s'évanouit dans ses vaines idées; et ce qui arrive de là, c'est que Dieu, qui donne sa grâce aux humbles et qui résiste aux superbes , laisse tomber ces âmes hautaines dans des égarements pitoyables : DispersU superbo* mente cordU suL (Luc.,1.)

N'est-ce pas ce qu'on a vu dans tous les siècles de l'Église; et quel autre principe a formé tant de sectes de faux illuminés et de visionnaires? Ah! mes chères sœurs, je ne puis douter qu'il n'y ait parmi vous bien des âmes que Dieu appelle par un attrait particulier aux plus sublimes exercices de l'oraison, c'est votre nourriture dans la sainte solitude où vous êtes enfermées, c'est votre aliment spirituel; et plaise au ciel de conserver toujours dans votre communauté cet esprit de prière! il en sera le soutien, il en fera tout le bonheur. Mais un avis sur lequel je I ne puis trop insister, et que vous ne devez jamais oublier, c'est de joindre à cet esprit de prière l'esprit de soumission , une défiance salutaire et un bas sentiment de vous-mêmes; c'est de vous souvenir toujours de cette parole du Sauveur du monde à ses apôtres, lorsquHs lui témoignaient quelque complaisance des miracles qu'ils avaient opères en soo nom : Fidèbam Safanam sicutfuigur de ceUo ca^ dent€m{Lvc.^ 10) ; J'ai vu Satan, ce premier ange, précipité du plus haut des cieux : c'est de rentrer dans votre néant à mesure que Dieu paraît vous eo tirer, de cacher dans le secret de votre cœur tout ce que la grâce y peut produire , et de n'en faire part qu'à Dieu même dans la personne de ses ministres; surtout de ne vous attacher à rien avec obstination, et d*avoir pour suspecte toute singularité, toute voie extraordinaire, tout ce qui éloigne des chemins les plus battus. Je ne veux pas dire que vous renonciez à toutes les faveurs du ciel, mais que vous les soumettiez au jugement de ceux que Dieu a constitués pour en juger; mais que vous appreniez enfin de Thérèse à les discerner. C'est la dernière leçon par où je finis, et qu'elle vous fait par son exemple.

Saint Paul exhortait les fidèles à ce discememeot des esprits, comme à un point d'une extrême conséquence -, et rien , en effet , mes chères sœurs , n'est

SUR SAINTE THÉRÈSE

plus important, soit en général pour le gouvernement de l'Église, soit en particulier pour la conduite des âmes. Or, à quoi votre sainte et glorieuse Mère reconnut-elle l*esprit de Dieu, qui lui parlait, qui ranimait, qui la dirigeait? Admirables instructions pour nous ! c'est qu'elle observa que , dans toutes les vues qu'il lui inspirait, il n'y eut jamais rien de eontraire ni aux coutumes , ni aux règles , ni aux vérités de la religion. C'est qu'elle remarqua que jamais elle ne sortait de ses extases , sans en être plus conGrmée dans la foi et sans brûler d'un nouveau zèle pour la propagation de TÉglise. C'est qu'elle s'aperçut que ces contemplations où Dieu rélevait, augmentaient en elle le désir de sa perfection et le soin de puriGer son âme, d'en effacer jusqu'aux moindres taches, de travailler à acquérir les vertus, et de chercher en toutes ses actions la pure volonté de Dieu , et ce qui lui devait plaire davantage. C'est qu'elle éprouva que Dieu ne lui communiquait ses lumières que dans le besoin , et selon le besoin qu'elle en avait pour l'avancement de quelque œuvre sainte, pour l'établissement de sa réforme, pour la conversion des âmes et pour leur sanctification. Témoignages solides, qui lui faisaient conclure avec l'Épouse des Cantiques, qu'elle avait heureusement trouvé l'Epoux qu'elle aimait : fnveni quem diligit anima mea. {Cant,, 3.) Non, non, pouvait-elle dire alors, comme le disciple bienaîmé, ce n'est point un fantôme ; c'est le Seigneur lui-même que je vois et qui me parle, c'est mon Dieu : Domlnus est. (Joan., 21.) Car le démon, cet esprit de mensonge, ne s'intéresse point pour le progrès de la vraie foi , ne porte point les âmes à la sainteté, ninspire point de combattre les vices, deeorriger les abus et de répandre le culte de Dieu. Ainsi Thérèse avait-elle de quoi se rassurer ; et voilà les principes certains qui doivent nous rassurer nous-mêmes : voilà par où nous pouvons connaître les dons du ciel. Car ne vous y trompez pas, mes chères sœurs , et faites-y toute l'attention nécessaire : il y a des dons du ciel apparents, et il y en a de véritables. De n'avoir que Tapparence sans la réalité, c'est illusion, d'autant plus dangereuse, que sous Timage d*un faux bien elle nous égare et nous perd. Il est donc d'une conséquence infinie de savoir démêler l'un de l'autre , et de ne prendre pas Fun pour l'autre. Or, encore une fois, je n'ai point là-dessus de règles plus sûres à vous donner ^ celles dont se servit si utilement et si sagement votre bienheureuse institutrice. Tant que l'oraison vous rendra plus fermes dans la foi de Jésus-Christ, plus respectueuses envers l'Église (le Jésus-Christ, plus sensibles aux intérêts del'ÉgUsede Jésus -Christ, plus soumises à ses décisions et plus ex ctes à ses observances et à ses pratiques ; tint que vous deviendrez par l'oraisou plus zélées

MCKLAUWB. — T. Ol.

pour Paccomplissement de vos devoirs, plus assidues à vos fonctions, plus attentives à mortifier vos désirs, vos inclinations, vos passifs; plus vigilantes sur vous-mêmes et plus appliqut^es à vous perfectionner selon l'esprit de votre état; tant que vous proûtercz de l'oraison pour avoir plus de charité envers le prochain, plus d'obéissance aux ordres des supérieurs , plus de patience dans les contre-temps et les chagrins de la vie, plus de douceur, de modération , de retenue, d'empire sur les mouvements de votre cœur et sur les paroles de votre bouche : à ces caractères, je reconnaîtrai le sceau de Dieu , et sans faire do longues perquisitions de la méthode d'oraison que vous gardez , ni de tout ce qui s'y passe, je vous dirai d'abord et sans hésiter : Ke craignez pas, le Seigneur est là : Dominvs est.

Mais par une raison toute contraire , en vain me dira-t-on de celle-ci ou de celle-là que c'est une âme privilégiée, une âme prévenue de grandes grâces, que c'est une fille d'oraison : si je sais d'ailleurs que c'est une fille d'une foi équivoque, attachée à ses propres idées, infatuée de doctrines étrangères et d'opinions réprouvées de l'Église, n'écoutant rien de tout ce qu'on lui veut faire entendre pour la guérir de ses erreurs , et ne cherchant qu'à en infecter les autres , bien loin d'y renoncer elle-même ; si je sais que c*est une fille de parti, engagée dans des cabales et dans des intrigues qu'elle est aussi ardente à soutenir qu'elle le devrait être à les attaquer et à les combattre; si je vois qu'après tant d'oraisons et de contemplations , elle n'en est ni plus charitable, ni plus condescendante aux faiblesses d'autrui, ni moins maligne dans ses jugements , ni moins aigre dans ses discours , ni plus régulière, ni plus fidèle à la discipline domestique, ni plus souple aux volontés et aux avis des personnes qui la conduisent; en un mot, qu'elle est toujours sujette aux mêmes imperfections et aux mêmes défauts, sans prendre nul soin de se réformer et de changer : ah ! mes chères sœurs, eût-elle tous les transports d'Élie, tous les ravissements de saint Paul, toutes les révélations des prophètes, ou parût-elle les avoir, je me défierai de tout cela, et Ton ne me convaincra jamais que l'esprit de Dieu s'y trouve, ni qu'il en soit l'auteur : pourquoi? parce que l'esprit de Dieu est un esprit de religion, et d'une religion pure et sans tache ; parce que l'esprit de Dieu est un esprit de charité, un esprit d'obéissance, un esprit de règle, un espritde sainteté, et que je ne découvre aucun de ces fruits dans ces vides spéculations et dans ces contemplations prétendues.

Mais que fais-je, et qu'est-il nécessaire de m'éteiw dre davantage sur un point qui ne peut regarder une maison aussi sainte et aussi édifiante que celleci ? Quoi qu'il en soit, il était tmiiourt bQfL^\\\^ chères sœurs, ^ ^Mia^

SUR LA DIGNITÉ ET LES DEVOIRS DES PRETRES

et des désordres qui se glissent partout, et dont il y a partout à se défendre. Du reste , que l'esprit de Thérèse vive parmi vous, qu'il s'y ranime aujourd'hui , et qu'il fasse sans cesse de nouveaux progrès. Sans cet esprit de mortiûcation, l'oraison dégénère dans un pieux, mais vain amusement; et sans cet esprit d'oraison, la mortiBcation ne peut subsister, et tombe enOn dans la langueur et le re- , lâchement. L'un et l'autre fait la perfection de l'âme religieuse, et l'unit étroitement à Dieu dans ce monde, pour lui être encore plus inséparablement et plus intimement unie dans la félicité éternelle, que Je vous souhaite, etc.

EXHORTATION

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