PREMIÈRE PARTIE
Pour comprendre ce que c'est qu'une résignation parfaite aux ordres de Dieu, et que cette soumission du cœur qui consiste dans le sentiment , nous n'avons, chrétiens , qu'à contempler le Fils de Dieu prosterné en la présence de son Père, et lui adressant lïiumble prière que les évangélisles ont pris soin de rapporter. C'est là que ce Dieu sauveur nous donne la plus haute idée d'une sainte conformité aux arrêts du ciel et à toutes les dispositions de la divine providence ; c'est là qu'il nous fait connaître toute l'étendue qu'elle doit avoir, et à quel degré de dépendance elle nous doit réduire; telle ment qu'il n'y ait ni circonstances si rigoureuses , ni répugnances si vives et si naturelles , ni temps, ni conjonctures, où notre volonté ne soit soumise, et où nous ne réprimions toutes ses révoltes. Remarquez ceci , mes chers auditeurs ; car voilà, j'ose le dire, un des points les plus importants de la morale chrétienne et un des plus salutaires enseignements.
Que fiaiitdonc notre adorable Maître ^ retiré dans le jardin de Gethsémani , et se disposant à consommer, par une mort également ignominieuse et violeiite, le grand ouvrage de notre rédemption? Il prie, non pas pour une fois, mais jusques à trois fois;. non pas pour quelques moments, mais penilMl trois heures entières. Et dans tout le cours de
cette oraison si souvent réitérée et si longtemps prolongée , que demande-t-il ? Une seule chose, et rien de plus; une chose qu'il préfère à toutes les autres; une chose pour laquelle il esc descendu sur la terre ; une chose qu'il a cherchée dans toute sa vie mortelle, et qu'il ne cessera point de chercher jusques à son dernier soupir : c'est, ô mon Dieu, Père tout-puissant. Père souverainement sage. Père souverainement juste, souverainement saint, que votre volonté soit faite, et non la sienne : yerumiamen, non sicut ego volo, sed sicut tu. Prenez garde, chrétiens : il se soumet, ce Fils unique de Dieu , au bon plaisir deson Père; il s*y soumet dans ledernier accablement de l'aflliction, et lorsqu'il semble qu'un déluge de maux ait inondé son âme ; il s'y soumet dans un temps où ce Père même, qu'il veut glorifier par sa soumission, s'est retiré sensiblement de lui, et paraît l'avoir abandonné; il s'y soumet, sans trouver nulle consolation auprès des créatures; et il s'y soumet enfin de telle sorte , qu'il agrée tout, sans exception et sans réserve. Je reprends et je m'explique, pour vous faire encore mieux connaître tout le mérite d'une résignation si généreuse et si héroïque.
Il se soumet au bon plaisir de son Père.: car le bon plaisir de son Père était qu'il souffrit, qu'il mourût, et que, par ses souffrances et sa mort, il procurât le salut de l'homme. Or, voilà ce qu'/J accepte, malgré la nature qui s'y oppose , et malgré tous les sentiments contraires qu'elle lui inspire. En vain se révolte-t-elle; en vain, par la violence de ses révoltes, lui fait-elle dire : Transeat a me calix iste; Que ce calice passe, et que je ne sois point réduit à le boire. La grâce , par un effort supérieur, prévaut et l'emporte : le retour est prompt, et, sans ^ard à la parole que les sens lui ont en quelque sorte arrachée, il en revient bientôt au point capital qu'il s'est tracé comme la grande règle de sa vie, et qui est de ne vouloir que ce que le ciel a résolu , et que ce qu'il a déterminé dans ses immuables décrets : f^erumtamen, non sicut ego volo, sed sicut tu.
Il se soumet; et en quelles conjonctures? Ah! chrétiens, en pouvons-nous imaginer de plus tristes et de plus désolantes, c'est dans un soulèvement générai de toutes ses passions contre lui-même; c'est au milieu des plus rudes combats que lui livrent tour à tour, tantôt la douleur la plus mortelle, Cœpit contristari (M atth., 26) ; tantôt l'ennui le plus profond, Cospit txdere (M abc .,14); tantôt la crainte et les plus vives frayeurs, Cospit pavere (Id.); c'est au plus fort de son agonie, et dans une telle défaillance que le sang coule de tous les membres de son corps , et que la terre en est arrosée : Foetus est sudor ^us sicut guttœ sanguinis decurrentis inierram (Luc. , 22) : c'est , à ce qu'il semble , dans un délaissement total , et de la part du ciel , et de la
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. Il s^adresse à son Père, et son Père ae lui répond rien; les trois apôtres qui l*ont aeeompagDés'eodonnent et le laissent seul dans la plus sombre nuit et la plus affreuse solitude. De la donc il se soumet sans recevoir nulle consolation , smtomnalle consolation humaine. S'il persiste dans la prière, ce n'est pas en vue d'y trouver un soulagement à sa peine, mais dans le dessein d*y prendre de nouYelles forces pour la supporter. Aussi Fange que le ciel lui envoie ne lui rend-il point d'autre office qae de le soutenir et de Tencou rager : Àpparuit mUemangelus de codo ca^fortans euni . (Luc, 2 .) Observez cette parole, dit saint Augustin : TÉvangéliste ne noos fait pas entendre que Vange le consola , mais seulement qu'il le fortiûa : Confortons eum. Enfin, il se soumet : et a quoi ? A tout : c'està-dire, non-seulement à la chose , mais à toutes les drconstanees qui y doivent être jointes ; non-seulement à la substance de ce que ce Dieu veut, mais à la manière dont il le veut ; non-seulement à la croix, mais à tous les opprobres et à toutes les ignominies particolières de la croix. D'où vient qu'il ne se contente pas de dire. Que ce que vous voulez se fasse ; osais il ajoute : Qq'il se fasse , et qu'il en soit comme fons le voulez : Non siciU ego volo, sed sicut tu. Voilà, mes chers auditeurs, le vrai modèle de la soumission chrétienne; voilà en quoi consiste cette eonformité de cœur et de sentiment qui nous tient toujours unis à Dieu , quoi qu'il ordonne de nous, et en quelque situation qu'il lui plaise de nous mettre. Être soumis dans l'adversité comme dans la pro8périté,dansle trouble de la passion comme dans la paix; être soumis quand Dieu nous traite en apparence dans toute la rigueur de sa justice , qu'il ne prend nul soin de nous, ou plutôt qu'il en use avec nous comme s'il n'en prenait nul soin, et qu'il nous edt absolument oubliés; être soumis sans recourir au monde* à une famille, à des proches, à des amis qui pourraient nous être de quelque soutien , et apporter quelque remède au mal qui nous presse , sans rien même attendre de la grâce , je dis rien de sensible, qui puisse nous adoucir l'amertume du calice que Dieu nous présente ; sans avoir d'autre ressource, ai d'autre asile, que l'autel et que l'oratoire, non pas pour y demander à être déchargé , mais à être secondé et conforté , et du reste pour y témoigner une fidélité inébranlable et une pleine résignation ; être soumis avec une détermination entière à tout ce que Dieu voudra , comme il le voudra , et dans l'ordre qu'il le voudra, c'est là, encore une fois, ce que J'appelle une véritable conformité d'esprit et de volonté avec l'esprit et la volonté de Dieu. De tous ces points qu'il en manque un seul , je n'ai plus cette soumission que mon Sauveur m'a enseignée par son exemple, et je ne satisfais pas au devoir de la religion que jeprofesse, ou je n'y satisfais qu'àdemi.
Car, pour en venir au détail, de me conformer au bon plaisir de Dieu quand rien ne me mortifie , quand rien ne contredit mes inclinations , quand je me vois dans un état commode par lui-même, etqu'il nem'arrive rien de désagréable et de fâcheux , est-ce là une vertu de chrétien, et serait-ce même une vertu de philosophe et de païen? Il est vrai néanmoins que je dois, en cet état comme en tout autre, me soumettre au gré de Dieu ; mais en même temps ma soumission me doit être bien suspecte : j'ai bien lieu de m'en défier , et je dois dire à Dieu : Seigneur, je veux maintenant ce que vous voulez; mais après tout, parce que vous ne voulez que ce qui me plaît, je n'ose presque compter sur une résignation si douce et si aisée : car c'est plutôt vous qui vous conformez à moi, que moi qui me conforme à vous; et selon que les choses succèdent, c'est vous qui faites ma volonté, plutôt que je ne fais la vôtre. Cest trop, mon Dieu, c'est trop me ménager et trop m'épargner; mais afin de me connaître, afin de voir si je suis en effet dans la disposition d'un cœur solidement et chrétiennement soumis, éprouvezmoi , frappez-moi , affiigez-moi : Proba me. Domine, et tenta me. {Piolm. 25). Faites-moi passer par le creuset et par le feu de la tribulation : Ure renés meos et cor meum (Ibid. ) : c'est ainsi que je pourrai savoir si ce n'est point par un effet de mon amour-propre quo j'accepte ce que vous m'envoyez et que je m'y résigne; si ce n'est point parce qu'il m'est utile selon le monde, parce qu'il m'est honorable et agréable. Sans cette épreuve de l'affliction et de la souffrance, je n'oserais vous répondre de mon cœur , ni en être garant : PtoIm me. Domine, et tenta me.
De même, chrétiens, si je ne me trouve docile et souple sous la main de Dieu que lorsque mes passions sont dans le calme, que lorsque je ne sens eu moi nulle agitation , que lorsqu'il ne s'élève dans mon âme nul mouvement qui me porte au murmure et à la résistance, quel sacrifice fais-je à Dieu , et ma patience peut-elle être à ses yeux d'un grand prix? Je n'ai nul ennemi à vaincre, je n'ai nulle victoire à remporter, je n'ai presque qu'à suivre le sentiment naturel qui me conduit. Il ne m'est pas difficile alors de m'écrier dans la ferveur de la méditation : Que votre volonté s'accomplisse , ô mon Dieu : Fiat voluntas tua. ( Matth.,26. ) Maisquand je suis dans l'ardeur d'une passion violente, qui s'est emparée démon esprit; quand toutes les puissances de mon âme sont dans le désordre et dans la confusion; quand la raison elle-même paraît choquée, et que toutes mes réflexions , que toutes mes connaissances ne servent qu'à m'aigrir davantage et à m'animer : au milieu de cette tempête et de ces soulèvements involontaires, m'arracher en quelque sorte à moi-même, me renoncer moi-même, pouc
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rendre hommage à la providence de Dieu , et pour lui dire : Non sicut ego voie y sed sicut tu : Il n'importe, Seigneur; n'ayez point d'égard à ce que je souhaiterais, ni à ce qui me semblerait même plus raisonnable, plus juste, plus saint; vous Pavez autri^ment réglé, cela me sufGt : demeurer ferme dans cette disposition, et ne m'en pas départir un moment, c'est ce qui me distingue devant lui et ce qui m'élève auprès de lui : pourquoi? parce que c'est ce qui l'honore, parce que c'est ce qui le fait triompher dans moi de tout moi-même , en le faisant triompher de tout ce qu'il y a de plus vif et de plus intime dans mes inclinations et dans mes désirs. Heureux qu'il m'en coûtât une agonie pareille à celle de mon Sauveur! heureux que , tout couvert comme lui de mon sang, je pusse mille fois redire après lui : rerumtamen, non sicut ego volo, sed sicut tu! Mais si Dieu , dans l'orage dont nous sommes assaillis, s'éloigne de nous, ou, pour parler plus juste, si Dieu se comporte envers nous comme s'il s'était éloigné de nous ; car voilà quelquefois comment il traite une âme affligée, la livrant en apparence à elle-même, ne lui donnant ni vues, ni lumières, ni goûts : tout la rebute, tout contribue à lui faire sentir le poids de sa peine. En quel abattement elle combe! Cœpit contristari; quel ennui la saisit et la désole! Cospit /a?rf^c; quelles sombres réflexions l'inquiètent et la tourmentent ! Cœpit pavere. Sa foi vient au secours, et lui dicte intérieurement d'aller à Dieu : elle y va ; mais elhe le cherche et ne le trouve point. Elle frappe à la porte ; mais il semble que le ciel est fermé pour elle, il semble qu'il n'y a point de Dieu qui l'écoute : du moins c'est ce que les ennemis de son salut lui reprochent ; c'est ce que la nature et les sens ne cessent point de lui suggérer : Dum dicitur mihi quolidie : IJbi est Deus tuus, {Psalm, 41. ) Peut-être se rencontre-l-il un ministre du Seigneur qui , comme Tange envoyé •d'en haut, la relève, la rassure, la ranime : .Épparuitei angélus confortans; mais c'est seulement un appui pour ne pas succomber, et non point un adoucissement qui lui rende la paix et qui fasse couler sur elle quelques gouttes de l'onction divine. Or, dans cette sécheresse et dans cet accablement, puis-je être bien résigné aux ordres de Dieu? Oui, je le puis , et je le dois. Car quand on me dit qu'il faut être soumis au bon plaisir de Dieu , il ne s'agit pas du temps de la consolation spirituelle, lorsque Dieu me remplit des douceurs de son esprit et de l'abondance de ses gnices. On sait assez que rien ne nous est pénible en cet état , et que nous disons avec la même confiance que David : Ego dixi in abuiulantia mea : Non movebor in xternum, {Psalm. 29.) Combien de fois dans une communion où Dieu se faisait sentir à moi , dans les saintes ardeurs a une prière oij je m'entretenais avec Dieu , dans
un ravissement de mon cœur que Dieu touchait, que Dieu embrasait, que Dieu transportait, lui ai-je protesté que je n'aurais éternellement d'autre volonté que la sienne! et fallait-il beaucoup prendre sur moi pour lui parler de la sorte ? qu« dis-je! était-ce moi qui parlais alors , ou n'était-ce pas l'esprit de Dieu qui parlait en moi et pour moi ? En quoi donc je puis bien marquer ma soumission, mais une soumission ferme et constante, mais une soumission solide et de quelque valeur dans Pestime de Dieu , c'est lorsque toutes les lumières qui m'éclairaient viennent à s'éteindre ; c'est lorsque toute la ferveur qui m'excitait et qui m'emportait vient à se refroidir ; c'est lorsque toutes ces larmes qu'une certaine tendresse de cœur et de dévotion me faisait répandre sont venues à sécher , et que toutes ces douceurs secrètes qui m'attachaient se sont tournées en aridités et en dégoûts. Car voilà l'écueil où les âmes qui paraissent le mieux affermies ne sont que trop sujettes à échouer : c'est là qu'elles commencent à se démentir : Avertlstifaciem tuam , et factus sumcoîifiwbatiis. {Psalm, 29.) Mais c'est en ce temps d'épreuve que je dois m'armer de toute la force chrétienne , et faire à Dieu une sainte violence pour m'approcher de lui , malgré ses rebuts apparents : yerumiamen, non sicut ego voto, sed sicut tu. Vous me délaissez , mon Dieu, mais je ne vous délaisserai point. Vous me délaissez en me privant de cette présence sensible dont vous favorisez vos élus ; mais je ne vous délaisserai point en perdant cette union inviolable et essentielle que vos élus ont avec vous et qu'ils doivent toujours conserver. Au contraire, plus je me verrai abandonné de vous, ou plus je croirai l'être , plus je m'abandonnerai à vous ; et avec les simples vues de la foi qui me restent , je vous dirai tout ce que je vous disais en ces jours de bénédiction et de paix, où vous daigniez vous communiquer à moi et me gratifier de vos plus doux entretiens et de vos plus consolantes visites : / erumtamen, non siaitego volo, sed sicut tu.
De là , sans chercher les vaines consolations du monde, et sans avoir recours à des parents, à des amis qui pourraient la dissiper, et en quelque manière la dédommager de ce ce qu'elle ne trouve point auprès de Dieu, une âme soumise ne veut que Dieu; et de quelques épines que la voie où elle marche soit semée , il lui suffit de savoir que c'est la voie de Dieu , et qu'elle y est par la volonté de Dieu. Cette seule pensée lui inspire un courage qui la dispose à tout , et qui lui fait accepter tout. Je dis tout, sans restriction et sans choix. Car à quoi je ne puis trop prendre garde, c'est que ce ne serait point encore assez, et même que ce ne serait rien pour moi de me soumettre , si ma soumission n'était universelle., et si je prétendais me résigner à une chose el non à l'autre. Dès que l'une et l'autre se trouvent
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également marquées du sceau de la volonté de Dieu , rune et Fautre , sous cet aspect , me doivent être également sacrées , puisque la volonté de Dieu est dans Tune comme dans l'autre également respectable et adorable. Quel calice le Fils de Dieu consentil à boire? Celui que son Père lui présente, 'Celui que son Père lui a choisi , celui que son Père lui envoie par le ministère de Fange, et non pas celui qu'il s'est préparé , ni qu'il a choisi lui-même : Cch licem quem dédit mihi Pater, ( Joan. , 18. ) Si j'avais moi-même à me prescrire mes peines, mes disgrâces, mes mortifications, mes humiliatious ; si je pouvais, à m.on gré et selon mon goût, prendre Tune et laisser Tautre , autant qu'il y aurait de mon goût et de mon gré, autant y aurait-il de ma volonté, j'entends de ma propre volonté. Or, ce qui s'appelle ma propre volonté ne peutcomfpatir avec la I volonté de Dieu , ou plutôt avec une sincère et véritable soumission a la volonté de Dieu : pourquoi? pareeque l'essence de cette soumission est que toute propre volonté soit anéantie dans moi , et comme absorbée dans la volonté de Dieu.
Ainsi je dois reconnaître Fillusion de ce langage si commun dans le christianisme, et que tiennent tant d'âmes pieuses du reste, et régulières dans leur conduite. On dit : Je veux bien souffrir, puisque Dieu l'ordonne; mais je voudrais que ce ne fût point ceci ou cela. On dit : Que Dieu m'afflige d'une infirmité, d'une maladie, je la porterai sans me plaindre : mais je ne puis vivre dans l'abaissement où je suis, ni digérer les outrages que je reçois et les traitements indignes qu'on me fait. On dit : Que Dieu me frappe dans mes biens; je les lui offre tous , et il est le maître : mais que ma réputation soit attaquée, mais que cet homme l'emporte sur moi, et que mes droits soient si injustement bles-
Isés; mais que le repos de ma vie soit sans cesse troublé par les chagrins, par les humeurs, par les contradictions perj)étuel!cs de cet esprit bizarre et inquiet, c'est ce qui ne me parait pas soutenable. Voilà comment on s'explique, et le sentiment où l'on s'entretient : mais c'est en cela même qu'on s'égare et qu'on perd toute soumission, parce qu'on n'en a qu'une imparfaite et bornée. Car ce calice qu'on rejette, c'est justement celui que Dieu nous a destiné par sa providence, et par conséquent celui qui nous doit sanctifier, celui qui doit être la matière de notre obéissance et qui en doit faire le mérite : Calicem quem dedlt mihi Pater. Tout autre nous serait inutile, parce qu'il ne nous viendrait pas de la main de Dieu , et que ce n'est point par celui-là qu'il lui a plu d'éprouver notre soumission , ni à celui-là qu'il .'I voulu attacher notre salut et notre perfection. i)'où il s'ensuit que, si je veux être soumis à Dieu, jo ne dois rien excepter : rien, dis-je, non-seulement par rapport aux choses, mais même par rap-
port aux moindres circonstances des choses. Et en effet, remarque saint Thomas, ce que Dieu veut, hors des conjonctures où il le veut, et sans les circonstances avec lesquelles il le veut, n'est plus, à le bien prendre, ce qu'il veut. Dire donc : De \?. part d'un autre, je supporterais cette parole, ce mépris , ce refus ; mais de la part de telle personne, c'est ce que je ne saurais dissimuler ni tolérer. Dire : En d'autres rencontres et dans un autre temps, je me tairais; mais maintenant, il faut que je me contente et que j'éclate : penser de la sorte, et être ainsi disposé, n'est-ce pas vouloir faire la loi à Dieu ? Cette circonstance du lieu , du temps , de l'occasion, de la personne, est-elle moins dépendante de lui et de sa suprême volonté que tout le reste ?
Ah! Seigneur, que la nature est ingénieuse poiur défendre ses intérêts! et que le cœur de l'homme, jaloux de sa liberté et impatient sous le joug, devient adroit à s'autoriser contre vous et à justifier ses révoltes ! Trop longtemps , mon Dieu , et trop souvent j'ai moi-même écouté les faux prétextes d'un esprit aigri, d'un esprit animé , d'un esprit rebelle, et j'en ai suivi les mouvements : mais il faut enfin qu'il plie ; et après un exemple comme le vôtre, il ne lui est plus permis d'avoir d'autre sentiment que celui d'une humble et d'une aveugle soumission. Soumission dans les plus fâcheux reverset dans les plus tristes accidents; soumission dans les calamités, dans les besoins, dans les traverses, dans toutes les misères de la vie; soumission malgré les répugnances , malgré les soulèvements de cœur, malgré tout le bruitettous les retoursdes passions les plus vives et les plus ardentes; soumission au milieu des plus profondes ténèbres, au milieu des découragements, des désolations, des langueurs, et sans nulle goutte de cette rosée céleste que vous faites cou 1er, Seigneur, à certains moments H sur certaines âmes; soumission toute pure et toute surnaturelle , où ne se mêle rien d'humain , rien de tout ce que le monde me peut offrir pour me soulager ou pourme distraire; soumission générale et complète qui embrasse tous les événements, quels qu'ils soient ou qu'ils puissent être, et dans chaque événement jusques aux plus légères particularités. Car telle est, mon Dieu, la soumission que je vous dois, et dont je ne puis me départir sansoublier ce > que vous êtes et ce que je suis. Elle a pour moi bien des difficultés , et j'y trouve dans moi bien des obstacles! Tout ce qu'il va de charnel dans mon cœur y forme de continuelles oppositions, et cette guerre intestine m'expose à de rudes assauts. Mais avec votre grâce. Seigneur , la raison et la religion réprimeront la chair ; ou si elles ne peuvent lui imposer silence au milieu de ses cris, et sans prêter l'oreille à ses murmures, je ne cesserai point de répéter cette parole que je f oos ai déjà bien des fois
adressée et dont je comprends aujourd'hui le sens mieux que jamais : P"erumiamen,non9kutegovoh, sed sicut tu. Quand je ne chercherais que le repos démon âme, c'est dans cette disposition que je le trouverai ; et sans cette disposition , je ne puis l'avoir ; car vous êtes , Seigneur, le centre de mon repos; et par conséquent, il n'y a de repos à espérer pour moi qu'autant que je serai uni à vous. Le supplice des damnés dans l'enfer est d'avoir une volonté contraire à la vôtre, et, par là même, de vouloir éternellement, ce qui jamais ne sera , et de ne vouloir jamais ce qui sera pendant toute l'éternité. Le bonheur des prédestinés dans le ciel est de n'avoir qu'une même volonté avec vous. Ils vous voient, ils vous aiment, ils vous possèdent; mais cette vision, cet amour, cette possession ne les rendent bienheureux que parce que ce sont les principes de cette admirable et ineffable conformité qu'ils ont avec vous. De sorte que si quelqu'un de ces bienheureux n'était pas content de l'état où vous l'avea mis , et qu'il désirât un autre degré de gloire que celui qu'il a reçu, il ne serait plus bienheureux. Or, n ne tient qu'à moi d'entrer dès à présent, par une soumission chrétienne , en participation de ce bonheur, et d'acquérir par choix et par mérite cet avantage dont les bienheureux jouissent par récompense et par nécessité. Soumission dans le sentiment, pour vouloir tout ce que Dieu veut , et soumission encore dans l'action, pour faire tout ce que Dieu veut : c'est ce que j'ai maintenant à vous expliquer.