‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 90 sur 408 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a , disent les théologiens , deux sortes de vertus : les unes, selon le langage de l'école, vertus affectives; et les autres, vertus effectives : c'est-àdire qu'il y a des vertus qui sont toutes renfermées dans le cœur, et qui ne consistent qu'en de simples complaisances, dans le désir, l'affection, le sentiment; et qu'il y a des vertus qui se produisent au dehors par des effets, et dont le mérite est d'exécuter, d'accomplir, de pratiquer. La conformité chrétienne et la soumission aux volontés de Dieu comprend Tuneet l'autre espèce : non-seulement elle nous fait aimer et accepter ce que Dieu veut ; mais dans la pratique elle nous fait agir conséquemment à ce que Dieu veut , et selon qu'il le veut. Voyons-le dans la conduite de notre divin Maître , et tirons de son exemple cette nouvelle instruction.

Il était marqué dans les décrets de la sagesse divine que cet Homme-Dieu serait livré à la mort. L'ange venait encore de lui annoncer là-dessus l'ordre du ciel : c'était un commandement exprès, et par l'effort le plus généreux il s'y était résigné, il y avait consenti. Mais dans l'extrême défaillance où il se trouvait, épuisé de forces, et ayant presque

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déjà perdu tout son sang, étalt-il en éut de se présenter si tôt à cette cruelle passion dont il avait ressenti si vivement les approches? La seule idée qu'il en avait conçue l'avait consterné , l'avait accablé, l'avait jeté dans un trouble et réduit dans une faiblesse où il se connaissait à peine lui-même. II avait été plus d'une fois obligé d'avoir recours à ses apôtres pour le soutenir; H les avait avertis de veiller, de se tenir prêts et sur leurs gardes , de ne le point abandonner : Sustinete hic, et vtgilate meam (Matth. , 26) ; comme s'il se fût défié de sa résolution, dit saint ChrysostÔme, etqull eût cm avoir besoin de leur présence. T avait-il donc lieu d'attendre qu'il osât entrer dans un combat où il semblait si mal disposé ; qu'il osât se mettre luknême entre les mains de ses ennemis ; que bien loin de prendre la fuite au bruit des soldats qui le cherchaient , il allât le premier à eux et qu'il les prévînt, tout cela , par un saint empressement de satisfaire à ce que son Père demandait de lui , et de se conformer à ses desseins sur lui? Non, chrétiens, à en juger selon les vues humaines, on ne pouvait guère l'espérer ;* mais c'est là même aussi que nous devons reconnaître, et que nous ne pouvons assfi admirer l'efiQcace toute-puissante d'une résignation parfaite , et secondée de la grâce. U n'y a rien à quoi elle ne nous porte ; rien , dis-je, de si pénible qu'elle ne nous fasse entreprendre, rien de ri nbotaot qu'elle ne nous fasse embrasser, rien de si ennuyeux et de si fatigant où elle ne nous fasse persévérer, jusqu'à ce que l'ordre de Dieu, que sa volonté ait tout l'accomplissement ipii dépend de nous, el que nous lui pouvons donner. En voici la preuve, et pour nous en convaincre , ayons toujours les yeux attachés sur Jésus-Christ , notre exemplaire et notre guide.

Quel prodige, en effet, et quel changement merveilleux ! quelle intrépidité dans cet homme auparavant si timide, à ce qu'il paraissait, et saisi de si mortelles alarmes ! quelle constance et quelle fermeté dans cet homme auparavant tout abattu ,jLout interdit , et prêt à succomber sous le poids de sa douleur! quelle promptitude et quelle activité dans cet homme auparavant tout appesanti selon les sens, tout atténué , étendu par terre et çur le point de rendre Tâme! Qu'est-il arrivé, et qui en a pu faire de la sorte comme un autre homme? Voici le mystère , chrétiens auditeurs, et Tune des plus salutaires instructions pour nous. C'est toujours le même Homme-Dieu , et ce l'a toujours été ; toujours pénétré des mêmes sentiments de soumission à la vo* lonté de Dieu; mais cette soumission demeurait renfermée dans le cœur, parce que ce n'était pas encore le temps de la prouver par les œuvres, et d'agir. Elle a été rudement attaquée , fortement eombattue, violemment agitée, et presque déconcertée;

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mais dans le fond elle ne fiit jamais altérée, ni jamais elle ne s*est démentie. De là Theure est-elle ▼enoe où il âiut enOn accomplir le commandement de Dieu ; c'est alors que cette soumission se montre dans tout son éclat, et qu'elle déploie toute sa vertu. A ce moment toutes les frayeurs de Jésus-Christ se dissipent, toutes ses inquiétudes se calment, toutes ses répugnances s'évanouissent; rien ne Tétonne, rien ne Farréte. A ce moment toutes les puissances de son âme se réveillent et se fortifient. Suivons-le, voyons-le marcher vers ses apôtres, écoutons-le parler. 11 ne leur dit plus : Ne vous endormez pas, ohservez exactement toutes choses, et ne. me quittez point, comme s'il eût voulu qu'ils fussent toujours attentifs à sa défense; mais. Dormez maintenant, leur dit-il, et reposez : Dormite jam et reqvUscUe (Mâtth., 26); voulant ainsi, selon la pensée de saint Chrysostôme, leur donner à coDuattre qu'il ne comptait point sur eux , qu'il n'y avait point pour lui à reculer, que son parti éûit pris, que son jour était marqué, que c'était cdui-Ià, et qu'il ne cherchait point à l'éviter : Ecce appropinquavU hora. ( Id. } Il ne leur témoigne plus ni tristesse, ni crainte, ni irrésolution; mais dans le feu et l'ardeur qui le transporte , il hausse la voix , il les presse, il les excite. Allons, reprend-il d'an ton vif et assuré , levez- vous , et avançons : SurgUe, eamus (Id.) : pourquoi? c'est que le perfide qui doit me trahir n'est pas loin , et que je œ veux pas qu'lt ait l'avantage d'avoir été plus promptàme trouver, que je ne l'aurais été à m'offrir moi-noéme. C'est que la troupe qu'il conduit va bientôt parattre, et qu'il ne convient pas qu'ils fussent plus détermina à se saisir de ma personne, que je ne l'aurais été moi-même à la leur abandonner : Surgiie, eamus : ecce appropinqttavU gui me tradeL (Id.) Il ne se retire plus à l'écart, ni dans le lieu du jardin le plus solitaire , comme s'il eût eu peur d'être découvert et aperçu de ses ennemis ; mais il va au-devant d'eux, mais il les aborde, il les interroge , il leur demande quel dessein les amène, et contre qui ils sont envoyés : Quem quaariUsf ( JoÀH., 18. ) S'ils lui répondent que leur commission regardeJésusdel^azareth, et qu'ils viennent à lui, il ne dissimule point, il ne se déguise point : Cest moi ; me voilà : Ego sum. ( Id. ) Si la majesté de son visage, si sa parole toute divine leur imprime d'abord du respect, et leur donne même une telle épouvante qu'ils en sont tous renversés , il leur permet de se relever, il leur parle une seconde fois : De quoi s'agi^il ? je vous ai dit que je suis ce Jésus que vous cherchez ; faites tout ce qui vous est ordonné; Dixi vobis, guia ego srnn. (Id.)S'il se met de la sorte en leur pouvoir, il leur défend de rien entreprendre contre ses apôtres , et de les arrêter avec lui, narce qu'ils ne lui sont point nécessaires,

et qu'il ne les considère point oomne des iqipuis. Pour moi, vous me traiterez de la manière qu'il vous plaira , puisque c'est à moi que vous en voulez; mais pour ces disciples, laissez-les aller : Siergo me quœriHs, sinUe hos abire. ( Joan., 18.) Enfin, quand par un excès de zèle pour son maître , Pierre tire l'épée et frappe un des gens du pontife, on dirait, selon la belle expression de Tertullien, que du même coup la soumission de Jésus-Christ et sa patience est blessée : PatienUa Domini in Maicho vulnerata est. Il condamne l'impétuosité de cet apôtre trop ardent, il lui retient le bras, et dans le moment même il fait un miracle pour guérir la blessure que Malchus avait reçue. Car il ne peut souffrir qu'on forme le moindre empêchement à ce que son Père désire de lui , et à l'ouvrage dont il est chargé. Il ne pense plus qu'à cela; il ne soupire plus qu'après cela, il ne s'occupe plus que de cela. Dès qu'il y envisage la volonté de son Père , il ne lui faut point d'autre motif, d'autre intérêt , d'autjre soutiefki : et c'est lui-même qui s'en déclare le plus hautement et le plus expressément dans cet admirable passage de l'évangile de saint Jean : ïjt cognosccU rmtndus quia diUgo Patrem, et sùmt mandatum dédit mihi Pater, sic fado : turgite, eamus. (Joân. , 14.) Ne balançons point, et ne différons point. Je sais ce q ui m'est réservé et à quoi je suis appelé; mais il n'y a rien de si rigoureux que je ne veuille subir, point de supplice si cruel que je ne sois résolu d'endurer, afin que le monde sache que j'aime mon Père, afin de faire voir au monde combien les ordres de mon Père me sont vénérables ^ me sont chers, afin d'instruire le monde, et de lui apprendre comment il doit respecter les volontés de mon Père, et s'y conformer dans toutes ses démarches : Ut cognoscat mundus quia diiigoPatrem, et sicut mandatum dédit mUU Pa^ ter, sic/acio .

Or, mes frères, ce monde que le Fils de Dieu a voulu instruire aux dépens de sa propre vie, c'est nous-mêmes. Il y a , comme vous l'avez pu déjà comprendre , il y a des volontés de Dieu qui n'exigent de nous autre chose que le gré du cœur, qu'une acceptation volontaire et libre, que la patience à recevoir et à supporter. Mais il y en a qui tendent à l'action, qui nous imposent certains exercices, certains devoirs, et qui nous obligent à les rem« plir : volontés de pratique, volontés dont il est présentement question : et là-dessus voici ce que nous enseigne l'excellent modèle que je viens de vous proposer; cardes qu'une fois elles nous sont connues, ces divines volontés , et que nous sentons le mouvement de la grâce qui nous presse de les exécuter et de les suivre, malheur à quiconque délibère et demeure dans une oisiveté lente et paresseuse! En vain d'ailleurs nous flattons-nous d'une préten-

oue résolution d*étre fidèles à Dieu ; du moment que cette résolution est sans effet, c'est une résolution chimérique et une erreur qui nous trompe. Dans Tordre de la grâce, vouloir et faire n'est qu'une même chose, puisque si la grâce, dit saint Augustin, n'est donnée de Dieu que pour vouloir, le vouloir n'est donné par la grâce que pour faire. Si donc ce vouloir dont nous nous prévalons n'opère rien, ce n'est plus qu'un vouloir imaginaire; et l'on ne peut mieux nous comparer qu'à oes idoles dont parle Moïse, qui ont des bras, mais qui n'agissent jamais; qui ont des pieds, mais qui ne marchent jamais; qui ont une bouche, et qui jamais ne prononcent une parole.

Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, le pitoyable aveuglement où tombent une inGnité de chrétiens. Ils disent cent fois le jour à Dieu : Fiat roluntas tua; Seigneur, que votre volonté soit faite : ils le disent, et se font un mérite de l'avoir dit; tellement que, a les en croire, ce sont autant d'actes de soumission et de résignation. Cependant que fon^ils de tout ce que Dieu veut , et de tout ce qu'il leur a prescrit dans leur état? à quoi se montrent-ils assidus et réguliers ? combien d'obligations indispensables négligen^i]s? et de celles mêmes qu'ils accomplissent peut-être en partie, que ne retranchent-ils point , et que n'oublient-ils point! Or, se dire soumis à Dieu , et toutefois ne se conduire presque en rien selon les vues de Dieu ; témoigner à Dieu qu'on est résigné à tout ce qui lui plaît, et ne pratiquer presque rien de ce qui lui plaît, et que nous savons lui devoir plaire; demander chaque jour à Dieu que tout se fasse dans le ciel et sur la terre, dans nous et hors de nous, conformément à sa volonté , et s'écarter sans cesse de cette volonté divine, et ne garder presque rien des règles que nous a tracées cette volonté divine, et vivre dans une omission fréquente , ordinaire , presque universelle de ce que nous inspire cette volonté divine , n'est-ce pas se jouer de Dieu même et vouloir faire un fantôme d*une des plus solides et des plus saintes vertus du christianisme?

Rendons-nous justice, chrétiens auditeurs, et jugeons-nous de bonne foi nous-mêmes. Nous professons une religion dont les maximes, les conseils , les préceptes , toutes les observances sont à notre égard des déclarations formelles et précises de la volonté de Dieu. Nous sommes dans des conditions, dans des ordres , dans des sociétés où Dieu nous a appelés, où Dieu nous a marqué nos voies, où Dieu nous a distribué nos fonctions et nos emplois. En mille occasions particulières et en mille conjonctu*. res nous nous sentons intérieurement touchés., sollicités , pressés de Dieu, qui nous fait connaître ce qai lui agréerait, ce qui l'honorerait, ce qui nous ait, ee qui coopérerait aux vues de misé-

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ricorde et de salut qu'il a conçues en notre faveur. Si nous l'écoutons, si nous entrons dans la route qu'il nous ouvre, et où il nous attire par sa grâce; si nous nous acquittons chrétiennement et constamment du ministère dont il nous a chargés , et que nous nous adonnions sans relâche à tout ce qui est de notre profession; si nous accordons nos mœurs et tout le plan de notre vie avec son Évangile, avec notre foi , avec le culte qui lui est dû , et que jusqu'au dernier soupir nous nous attachions à le servir comme il mérite de l'être, et comme il veut l'être : alors prenons confiance; nous pouvons avec quelque certitude nous répondre que nous lui sommes unis d'esprit et de volonté. Sans cela, nous avons beau nous humilier devant ses autels , nous avons beau le reconnaître pour le souverain arbitre et le maître de toutes choses , nous avons beau là-dessus, à certains moments , nous épancher dans les protestations les plus animées et les plus spécieuses : ce n'est qu'un pur langage , ce ne sont que de simples connaissances , qui , séparées des oeuvres qu'elles devraient produire , ne peuvent être réputâes devant Dieu ni comptées pour une véritable soumission.

Vous me direz que cette soumission en pratique et en œuvres demande bien de la contrainte et de la gêne ; qu'il y a des exercices très-laborieux et très-fatigants; qu'il y a des temps où ils sont supportables , et qu'il y en a d'autres où ils ne le sont plus; qu'on n'est pas toujours en disposition de se faire violence, et d'agir de la même manière, et avec la même promptitude et le même zèle , dans la même étendue et la même exactitude. Ah! chrétiens, en parlant de la sorte et voulant vous prévaloir de telles excuses , pensez vous au Maître a qui vous appartenez comme ses créatures, et dont vous relevez nécessairement et essentiellement? comprenez-vous sa grandeur et ses droits? u'est-il pas toujours votre Dieu? ne l'est-il pas partout et dans tous les lieux ? ne l'est-il pas en toutes rencontres , et en quelque situation , ou intérieure ou extérieure , que vous puissiez vous trouver ? La volonté de ce premier Être n'est-elle pas une volonté supérieure ? et par quel renversement (au* dra-t-il que cette volonté suprême, cette première volonté , dépende de nos faiblesses et de nos lâchetés, dépende de nos humeurs et de nos caprices, dépende de nos légèretés et de nos inconstances? Quoi donc ! ce Dieu si puissant et si digne d'être servi et obéi ne verra ses ordres suivis que lorsqu'ils nous plairont , que lorsqu'ils nous seront aisés et faciles, que lorsqu'ils ne nous exerceront point , qu'ils ne nous captiveront point , qu'ils ne nous mortifieront point ? il se conformera à nos changements et à nos variations? il attendra le temps favorable où notre ferveur se rallumera , et où

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nous serons touchés d'un attrait tout nouveau ; comme si c*était à lui de s'accommoder à nous, et non pas à nous de nous accommoder à lui et à toutes ses ordonnances? Non, Seigneur, il n'en doit pas être ainsi , et ce serait non-seulement un désordre, mais une indignité. Car pourquoi vous serais-je soumis plutôt aujourd'hui que demain, plutôt dans une occasion que dans une autre, plutôt sur tel sujet que sur tel autre? N'êtes- vous pas toujours pour moi le même Dieu , et ne suis-je pas toujours à votre égard dans la même dépendance ? Votre volonté est une volonté éternelle, et je suis l'iustabiiité même ; mais il faut que mon instabilité soit fixée par votre éternité, et qu'en tout ce qui sera de votre bon plaisir, ma volonté soit immuable par vertu , comme la vôtre est immuable par nature. Le même empire impose toujours la même obligation , et le même maître m'engage toujours à la même obéissance.

Sur cela , chrétiens , qu'avons-nous à faire ? C'est de rentrer en nous-mêmes et de nous examiner sérieusement nous-mêmes ; c'est de voir en quoi particulièrement nous sommes plus lâches à pratiquer U volonté de Dieu , et plus libres à nous affranchir des règles et des devpirs qu'il nous a prescrits. Estce dans les exercices de piété , dans la prière, dans la pénitence, dans l'usage des sacrements et dans les divins mystères? est-ce dans les soins temporels, dans les fonctions d'une charge, dans l'administration d'un bien, dans la conduite d'un ménage, flans l'éducation des enfants? De même, quels sont les accidents de la vie , les événements , les disgrôces , où nous sommes plus sujets à nous troubler et à murmurer? Sont-ce les maladies dont Dieu nous afflige , sont-ce les injustices que nous font les hommes, et les persécutions qu'il nous suscitent? sont-ce les pertes qui nous arrivent dans un commerce et dans les affaires que nous entreprenons ? sont-ce les mépris qu'on nous témoigne et les humiliations où nous sommes exposés ? sontce les travaux dont on nous charge, et les fatigues dont on nous accable , ou dont nous nous croyons accablés? Reconnaissons-le en la présence de Dieu; car il ne tient qu'à nous de le découvrir, et nous savons assez ce qui altère plus communément notre cœur, et ce qui nous fait plus de peine. Ne nous contentons pas de le savoir, mais prémunissons-nous contre cela même ; et toutes les fois que la chose en effet se présente, et qu'il faut mettre la main à l'œuvre , qu'il faut baisser la tête et porter le fardeau, qu'il faut se renoncer soi-même et s'assujettir, qu'il faut se réprimer, ou faire effort, imaginonsnous que nous nous trouvons à la place des trois disciples, et que Jésus -Christ, marchant devant Doas comme notre conducteur, nous dît : Surglte, eamtu : ecce appropinqvavU hora ; Hôte^-vous ,

BOimDALOUC. — T. Hl.

Ml

âmes chrétiennes, et ne tardez pas un moment. Voilà l'heure où votre Dieu vous appelle, et où vous devez me suivre. C'est dans cette ocx^asion, dans cette action, que vous avez à montrer votre amour, votre attachement, votre obéissance , et à en donner un témoignage certain. Gardez-vous de vous comporter ici avec négligence et avec un esprit chagrin et chancelant. Gardez-vous de faire un pas en ar<* rière , ou de vous tenir dans un lâche assoupisse^ ment et dans un repos oisif : Surgite , eamus. Souvenez-vous de la grandeur du Maître qui veut cela de vous , et qui vous l'enjoint. Souvenez-vous de la gloire qu'il en attend, et de la récompense que vous en recevrez. Souvenez-vous que vous l'aurez pour témoin , pour spectateur, pour juge. Souvenez-vous que c'est de là peut-être qu'il a fait dépendre votre sanctification, votre salut, votre prédestination éternelle. Souvenez-vous qu'il y a peut-être attaché les dons les plus précieux de sa grâce, et que peutêtre, manquant là-dessus de soumission , vous vous priverez de ses plus insignes faveurs et de ses plus abondantes bénédictions : Surgite, eamus. Figurons-nous, dis-je, mes frères, que c'est le Sauveur même qui nous presse de la sorte, et qui nous sollicite. S'il nous reste un degré de foi, y a-t-il rien à quoi ces motifs ne soient capables de nous déterminer? Plus résolus alors que jamais et plus résignés à toutes les volontés de uotre Dieu, nous nous écrierons comme saint Paul : Domine, quid me vis facereJ {AcLy 9.) Expliquez-vous, Seigneur, et me déclarez, ou me faites annoncer de votre part, c« que vous désirez de moi : quoi que ce soit j'y consens; je vous tends les bras , et mon cœur est prêt. Pour nous confirmer dans cette disposition , nous en reviendrons au sentiment du Fils de Dieu, et quelque victoire qu'il y ait à remporter, ou sur nous-mêmes, ou sur le monde, nous dirons : Ut rognoscat mundus quia diliyo Patrem; et sicut mandatum dédit mihi Pater, sic/acio. Ah! Seigneur, le monde n'a guère connu jusqu'à présent si. je vous aimais , et je ne l'ai guère connu moi-^ même ; mais il est temps enfin de l'en convaincre pour son édification , et de m*en convaincre moimême pour ma consolation. Car jamais je ne donnerai au monde , ni moi-ni(^me je n'aurai jamais de preuve plus convaincante que je vous aime sincèrement, efficacement, pleinement, que lorsque je me trouverai , et dans le sentiment et dans la pratique, comme transformé en vous par une inviolable et entière conformité de volonté. Ce ne sera pas en vain ; et jamais aussi n'aurai-je de meilleur titre pour aspirer à votre gloire , et pour être reçu dans votre royaume, où nous conduise, etc.

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,;., SUR LA TRAHISON DE JUDAS

EXHORTATION l PREMIÈRE PARTIE.

SUR

LA TRAHISON DE JUDAS

Adhuc eo loqtienle, ecce Juda» unus de duodecim venit, tt cum to lurùa muifa, missi a principibui sacerdotum. Qui uutem tradidenit cum, dédit itlu signum, dicens: Quem- : vumque osculatui fuero , ipse at, ttnete eum. I

Le Sauvear du monde n'av^t pas encore achevé de parler, ! que Judas, Tuo de» doaxc apôtres , arriva , et avin; lui une troupe d*tioiDines armés, qui étaient envoyés par les princes (les prêtres. Or, le disciple qui le trahissait leur avait donné ce signal , et leur avait dit : Celui que Je toiserai , est celui que vous cberchez; saisissez-le. Saint Matth., chap. 26

Que puis-je, chrétiens , ajouter à ces paroles ? et pour vous faire concevoir une juste horreur de la trahison de Judas , quelle autre image vous en tracerais-je, et en quels caractères plus marqués pourrais-je vous la représenter? C'est un disciple de Jésus-Christ, et c'est même un des disciples favoris, puisque c'est un des douze apôtres. Unus de duodecim. 11 paraît à la tête d'une troupe armée : contre qui? contre son Maître, et envoyé par qui? par les ennemis de son Maître : Et cum eo turba multa^ missi a principibiis sacerdotum. C'est luimême qui le trahit, cet adorable Maître, et luimême qui l'a vendu aux Juifs : Qui autem tradidcrat eum. Enfin le signal qu'il leur donne pour le connaître et pour le prendre, c'est un baiser : Quemcumque oscula tus fuero, ipse est, tenete eum. Voilà sans doute , entre les souffrances de Jésus- Christ dans sa Passion , ce qui lui dut être le plus sensible; et c'est de quoi je viens aujourd'hui vous entretenir. Je ne prétends point m'arrêter à une longue et inutile déclamation contre l'attentat de cette âme lâche et sans foi. Une simple vue en découvre d'abord toute l'énormité. Mais, afin d'en tirer des leçons qui nous soient profitables , nous devons considérer dans le crime de Judas surtout deux choses, savoir, ce qui en a été le principe, et ce qui en a été le comble. Or le principe de son crime , ce fut une passion mal réglée , vous le verrez dans la première partie ; et le comble de son crime , ce fut un aveugle désespoir, je vous le montrerai dans la seconde partie. De là nous apprendrons en premier lieu de quelle conséquence il est de ne sotiffrir dans notre cœur nulle passion qui le puisse corrompre ; et en second lieu , qu'à quelques excès néanmoins que la passion nous ait conduits, il n'y a jamais sujet de perdre espérance, et de se croire absolument abandonné de Dieu. Deux points que je vous prie de bien remarquer, et qui vont partager cet entretien.

Rien de plus dangeretix, chrétiens, ni rien qui t raiue après soi de plus funestes oonséquenoes qu'une passion mal gouvernée, et à qui peu à peu nous laissons prendre l'ascendant sur nous. C'est oniterpent qui se nourrit dans notre sein , mais qui n'en sort ensuite qu'en le déchirant. C'est une étincelle de feu qui s'entretient sous la cendre, mais qui peut causer un incendie général. C'est ce lion domestique et familier dont parle FÉcriture, qui, venant à croître , porte la désolation partout , et dévore tout ce qu'H rencontre. Vérité dont le perfide Judas sera dans tous les âges un exemple mémorable. Il a trahi le Sauveur du monde, en le livrant à ses ennemis : voilà de tous les crimes le plus abominable. Mais quel en a été le principe? Si l'évangéliste ne nous l'avait marqué en termes exprès, nous ne pourrions nous le persuader, et nous aunons formé sur cela mille conjectures, sans jamais découvrir la cause d'une si détestable entreprise. Car voyant un disciple se tourner contre son Maître, et travailler à le perdre , nous aurions cru qu'il s'était déterminé à cet attentat par quelqu'tin de ces violents transports qui aveuglent l'esprit et troublent les sens ; par un emportement de colère , par une ardeur de vengeance , dans le ressentiment vit et tout récent d'une offense reçue. Supposé même toute l'énormité du fait, du moins aurions -nous jugé qu'il y eut quelque chose en cela de plus qu'humain , et que Judas , en s'abandonnant a cette perfidie , était possédé du démon qui agissait en lui> et dont il n'était que l'instrument et le ministre. Mais non, chrétiens , ce n'a rien été de tout cela. Judas a trahi le Fils de Dieu sans emportement, sans ressentiment , sans vengeance, sans haine et sans aversion de sa personne. Car quel sujet en eût-il pu avoir ? Pendant les trois années de son apostolat, de quelles grâces ne l'avait pas comblé ce Dieu sauveur, et qu'était-il arrivé qui dût l'aigrir contre lui et l'engager à une si noire trahison ? Comment donc oublia-t-il tant de bienfaits, et sacrifia-t-il si indignement son bienfaiteur? Encore une fois, mes frères , l'eussiez- vous jamais pensé , si le Saint-Esprit ne vous l'avait pas fait entendre? Une avare convoitise, l'esprit d'intérêt, la passion d'avoir, voilà ce qui corrompit le cœur de ce traître, et ce qui le précipita dans le plus profond abtme de l'iniquité. Reprenons la chose d'un peu plus haut, et expliquons-nous.

11 avait été présent lorsque Marie-Madeleine vint ! répandre sur les pieds de Jésus-Christ un parfum ! de très-grand prix. Il en avait conçu de la peine , et s'en était hautement déclaré. Son avariée lui avait fait traiter de profusion et condamner une action \ si sainte. Ut qnid perdii^o fixe? (Matth., 26.)

SUR LA TRAHISON DE JUDAS

Pour justifier son sentiment, il l'avait coloré d'une apparence de piété et de charité : Hé quoi ! ne pouvait-on pas vendre cette liqueur ? on en eût retiré une somme considérable , et cette somme eût servi au soulagement des pauvres : PottUt enim istud cemautarimîdto, etdaripauperibus.Ç^kTm.^^^.) Rien de plus spécieux que ce prétexte : mais ce n'était qu^un prétexte ; et si vous voulez savoir la vraie raison qui le touchait, le texte sacré va .vous rapprendre. Car, dit saint Jean , il n'avait guère en vue les misères des pauvres; et, en parlant d'eux, ce n'était pas pour eux qu'il parlait. Mais il amassait et il thésaurisait; mais ayant soin de recueillir les aumônes faites à Jésus-Christ , il les gardait et se les appropriait : iVcm quia de egenis pertine» bat ad eum , sed quia fur erat et loculos habens, (JOAN ., 12.) De là, que fni^il Pet quelle résolution, et quelle affreuse extrémité ! Judas se voit frustré de son espérance; ce gain qui lui fût revenu de ce baume précieux qu'avait apporté Madeleine, ce gain sordide qu'il se proposait, lui échappe des mains. Il veut s'en dédommager, et parce qu'il en trouve l'occasion prompte et commode , en vendant son Maître même, ce parricide ne l'étonné point. Il en a bientôt formé le dessein , il se met bientôt en état de l'exécuter : le voilà dans le conseil des princes des prêtres ; du sacré collège des apôtres qu'il a quitté, le voilà dans la synagogue des Juifs avec qui il vient délibérer et négocier. Que me donnerezvous ? et je vous réponds de ce Jésus que vous cherchez : je vous l'amènerai : Quidvultls mihi daref elegoeumvobis tradam, (Matth., 26.) Ah! disciple ingrat, que promettez- vous? que ditesvous ? ou plutôt , mes chers auditeurs, que dis-je moi-même? et comment pourrais-je fléchir un cœur que la cupidité domine? Cette âme intéressée n'écoute que ce qui peut la satisfaire. On convient de part et d'autre : trente deniers sont offerts et sont acceptés : tout est conclu. Judas prend des mesures ; il agit , il livre Jésus, et ne s'estime pas moins heureux de pouvoir, aux dépens de cet adorable Sauveur, contenter l'insatiable désir qui le dévore, que les Jaî& de pouvoir, à si peu de frais, contenter leur animosité et leur envie.

Voilà , chrétiens , tout le fond de son crime , en voilà l'origine. C'a été un déicide, parce que c'était un voleur : Fur erat; et c'était un voleur, parce qu'il était avare. De son avarice sont venus tous ses larcins, et ses larcins ont enfin abouti jusqu'à mettre la vie et le sang d'un Dieu au prix des esclaves : car le prix des esclaves était de trente deniers. Faut-il s'étonner qu'étant avare il soit devenu traître? Non, certes, puisqu'il est comme essentiel à l'avare de n'avoir point de foi. Faut-il s'étonner qu'étant avare II ait violé lâchement tous les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié? Il n'y a rien en

cela que de très-naturel , puisque l'amitié et l'avarice sont incompatibles : car le caractère de l'une est de se communiquer et de vouloir du bien à autrui; au lieu que le caractère de l'autre est de se renfermer toute dans elle-même, et de ne vouloir que son propre bien. Faut-il s'étonner qu'étant avare il ait renoncé son Maître? Je n'en suis point surpris, répond saint Chrysostôme, puisque, selon l'oracle de la vérité éternelle , on ne peut servir deux maîtres, et que tout avare est asservi à son avarice. Faut-il même s'étonner qu'étant avare » il ait vendu jusqu'à son Dieu ? Je n'ai pas non plus de peine à le comprendre, poursuit saint Chrysostôme, puisque l'avare ne veut point d'autre dieu que son avarice, ou que son argent. Or, il n'est pas difficile de concevoir qu'on vende le Dieu véritable pour un dieu prétendu , quand ce dieu prétendu est le seul qu'on reconnaît et à qui l'on est dévoué. Tout cela, chrétiens, ce sont des réflexions solides : mais sans nous arrêter à ce point particulier, ni davantage insister sur la passion de l'intérêt , concluons , de l'exemple de Judas , trois choses qui regardent toute passion en générai ; et apprenons, premièrement, combien il est pernicieux de fomenter une passion dans notre cœur, et de s'y assujettir, puisqu'elle peut nous conduire aux plus grands désordres; secondement, de quelle importance il est de l'attaquer de bonne heure et de l'étouCfer dès sa naissance, puisque lorsqu'elle s'est une fois établie et fortifiée , il faut une espèce de miracle pour la détruire et la surmonter; en troisième lieu , combien il est nécessaire de n'en épargner aucune , quelle qu'elle soit , et de les réprimer toutes , puisqu'une seule suffit pour nous pervertir et pour nous perdre. Trois maximes d'une conséquence extrême dans le règlement de notre vie. Plaise au ciel que je puisse bien les imprimer dans vos cœurs, et que vous sachiez dans la pratique en profiter !

Car j'en appelle d'abord à vous-même, mon cher auditeur, et je vous demande ce que peut la passion , ou pour mieux dire , ce qu'elle ne peut point , quand elle s'est emparée d'un cœur? Quelles entreprises, et quels desseins criminels ne lui inspiret-elle pas? Elle a fait de Judas un apostat et uu homicide : que ne fera-t-elle point de moi ? Je n'ai qu'à rappeler ma conduite passée, et qu'à voir où m'a mené en mille rencontres une passion qui m'entraînait. N'est-ce pas là le principe de tous les dérèglements de ma vie? Si j'avais été guéri de cette passion , je n'aurais pas fait cent démarches dont je n'ai que trop lieu maintenant de me repentir; je ne me serais jamais engagé en telles et telles habitudes : je ne serais jamais allé jusqu'à ces excès; ma raison s'y serait opposée , ma volonté en eût eu horreur : mais la passion m'a tout persuadé, et

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SUR LA TRAHISON DE JUDAS

m'a fait franchir toutes les barrières qui pouvaient me retenir. Aussi quand Dieu a voulu punir les liommes sur la terre, et les plus grands hommes , il n*y a point employé de plus terrible châtiment que de les livrer à leurs passions : Tradidit illos Deus in desideria cordis eorum. {Hom., 1.) C'étaient des impies , dit saint Paul , parlant des philosophes païens : et c'est pour cela que Dieu les a abandonnés au gré de leurs désirs. Il ne les a pas . livrés aux afflictions et aux adversités temporelles; au contraire , il les a comblés d'honneurs et de prospérités. Il ne les a pas livrés aux démons, ministres de sa justice, et les exécuteurs de ses vengeances : à qui donc' à eux-mêmes et à leurs passions déréglées : pourquoi ? parce qu'une passion , répond saint Chrysostôme, est pire qu'un démon, et que Dieu se tient plus vengé par ce démon intérieur et naturel , que par tous les démons de l'enfer. Et en effet , poursuit l'apôtre , de quelles passions ont-ils été esclaves? des plus brutales et des plus honteuses : Tradidif illos in passiones ignominix, (Ibid.)

Or, ce que Dieu a fait au regard de ces infidèles par de si sales passions, il l'a fait au regard de Judas par la passion de l'intérêt ; et c'est ce qu'il fait encore tous les jours à notre égard par tant de passions différentes qui nous tyrannisent. Hé bien! dit Dieu dans l'ardeur de sa colère, vis donc, et agis comme tu le voudras ; suis le torrent qui t'emporte, et lâche impunément la bride à tes appétits les plus injustes et les plus désordonnés , Je t'avais jusques à présent arrêté par la force de ma grice : mais je te laisse désormais la carrière ouverte. Puisque tu veux être pécheur, sois-le tout à fait; et puisque tu veux obéir à ta passion, qu'elle te maîtrise, et qu elle te plonge dans tout ce qu'elle a de plus vicieux et de plus odieux. Car voilà, chrétiens, le vrai sens de cette terrible parole du docteur des nations , Tradidit illos in passiones ; et voilà ce que le Sauveur fit entendre à Judas, lorsque, après avoir tenté toutes les voies iH)ur le ramoner à son devoir, il lui permit enfin , ou sembla lui permettre d'exécuter son exécrable projet: Quod /acis,/ac c//tu5 (Jo AN., 13); Achève, perfide, achève ce que tu as médité et commencé. Depuis ce moment, ressentit-il la moindre peine au fond de son ûme? hésita-t-il à se rendre auprès des pontifes conjurés contre le Fils de Dieu? disputa-t-il quelque temps sur la convention qu'ils firent avec lui, et venditil au moins chèrement la sacrée personne de Jésus- Christ? Montra-t-il quelque répugnance à conduire lui-même les soldats dans le jardin, et fut-il ému de la présence du Maître le plus aimable , de l'ac- 1 qu'il en reçut, et dé ce reproche si tendre : i(MikTTH., 26) ; Mon ami : Juda, osculo FininU tradis? (JjVC. 22.) Quoi! Judas,

vous me trahissez, et c'est par un baiser? Ah! la passion soutient tout cela , dévore tout cela* i'endurcit sur tout cela. Vous en êtes effrayés : mais, chrétiens, n'y at-il eu qu'un Judas où la passion ait produit de si damnables effets? et combien voyons-nous encoredans le christianisme dliommes passionnés vendre Jésus-Christ, le trahir, le sacrifier à leurs aveugles convoitises? Supposez les crimes les plus énormes et les plus monstrueux attentats : rhoinme en devient capable dès que la passion le gouverne. Supposez l'homme le plus vertueux et le plus attaclié à ses devoirs : dès que la passion commencera à le solliciter, et qu'il lui prêtera l'oreille , il est en danger, et dans le danger prochain d'une ruine entière de sa conscience et de son âme. La raison en est que le caractère de la passion est de n'avoir point de bornes. Car les bornes que Dieu nous a prescrites ne peuvent nous êtres appliquées que par deux règles, qui sont la raison et la foi. Or, le propre de la passion est de prévenir la raison et la foi, et que, les prévenant, elle prend l'avantage sur l'une et sur l'autre , et rend inutiles toutes leurs lumières.

Quel remède , mes chers auditeurs ? Celui même que je vous ai marqué dans la seconde maxime, et que je trouve si bien exprimé dans ces belles paroles de l'Écriture : Beatus qui ienebU et allidei parvnlo8 tuas ad pelram (Psal/n. 136); Bienheureux celui qui écrasera tes petits contre la pierre. Expressions figurées : et voici, selon saint Augustin , ce qu'elles nous représentent. Ces petits , remarque ce saint docteur, sont les passions de l'homme qui commencent à naître , et qui n'ont pas encore pris leur accroissement. Or, c'est alors que nous devons les écraser, les briser, les mortifier, parce qu'elles sont faibles, et qu'il est par conséquent beaucoup plus aisé de les vaincre et de s'en défaire. Mais si nous leur permettons de s*établir et de se fortifier, si nous les laissons se former en habitudes, dans peu nous n'en serons plus maîtres, et jusques au dernier soupir de notre vie, elles nous tiendront sous le joug et nous feront éprouver leur malheureuse et cruelle domination : Beatus qui tenebU ei allidet parvulos tuas ad petram.

Ce que je dis, au reste, mes frères, regarde toutes les passions, sans en excepter aucune : pourquoi ? parce qu'il n'en faut qu'une pour faire en nous d'étranges ravages, et qu'une seule peut nous égarer de la voie du salut et nous damner; parce qu'il n'en faut qu'une pour susciter toutes les antres , autant qu'elles peuvent lui être utiles et servir à ses fins; parce que celle dont nous nous défions peutêtre le moins , est justement celle dont nous avons le plus à craindre , et qui souvent a des suites plus funestes. Troisième et dernière maxime, non moins incontestable que les deux premières. Judas n'était

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itîeox, ni impudique, ni sensuel, ni emporvangile ne lui attribue aucun de ces vices ; était intéressé, et c« fut assez pourPenga* 18 l'intrigue la plus criminelle, et la plus saconspiration. Cest donc fort mal raisonner dire : Je n'ai qu'une passion , et Dieu m*a ;râce d'être, du reste , peu sujet aux passions res qui régnent dans le monde : c'est comme aïs : Je n'ai qu'une maladie mortelle; et que, raiit en sûreté , je n'usasse contre cette ma- \ nulle précaution. Mais dès que c'est une ) mortelle, pourrait-on nie répondre , cela t-il pas, et ne devez-vous pas prendre tous s nécessaires pour en arrêter le cours? Car fond, qu'importe que ce soit de plusieurs s compliquées ensemble, ou d'une seule, s mouriez , si vous venez en effet à mourir.' de même , chrétiens , par rapport à la pas- *est une maladie de l'âme , et une maladie it nous donner la mort ; en faut-il davant qu'importe que d'autres raccompagnent le agisse seule? qu'importe que ce soit celleille-là , si nous périssons par celle-ci aussi 3 par celle-là , et s'il y a dans chacune sépaun poison assez malin et assez contagieux indredans nous tous les principes de la vie? e prière faut-il donc faire plus souvent et emment à Dieu que celle du prophète royal ? as bestiis animas confitentes, tibi, ( Psalm, ! Seigneur, je le reconnais devant vous , et ifesse; j'ai mérité mille fois, en merévol- Qtre vous, de ressentir la révolte de mes i contre moi-même. Ce sont des bêtes féli m'agitent, qui me tourmentent; et il est te qu'une âme qui n'a pas voulu obéir à vone soit pas elle-même obéie par ses propres ses. Mais après tout, mon Dieu, si vous ie châtier, que ce ne soit pas en me livrant désirs insensées : Ne tradas'. Que j'aie de t des combats à soutenir ; que j'aie , pour ister, des efforts à faire , et de grands efueje sois obligé, pour ne pas succomber à laques, de vivre dans une attention contiur moi-même et dans un renoncement permoi-même, c'est une peine qui m'est due; fue j'en serai là , et que vous voudrez m*épar là , je ne penserai qu'à me soumettre bénir votre souveraine justice. Mais , Seii jamais vous allez plus avant, et que dans lerre intestine vous m'abandonniez à ces de mon salut , que sera-ce de moi ? Tout lâtiment , mon Dieu , je l'accepte de votre vous en avez de toutes les sortes; et quel celui que vous choisirez, je m'y soumets : fatal abandonnement à mes passions , c'est, dire, Seigneur, à qiîpi je ne puis consen-

te!

tir; c'est sur quoi je ne cesserai point J'implorer votre miséricorde, et de vous adresser mes vœux : Ne tradas bestiis animas confitentes tibl. Ce ne seront point, chrétiens, des vœux stériles et sans fruit, pourvu qu'ils soient sincères. Dieu les écoutera : prenons conûance, et gardons-nous de l'autremalheur de Judas. La source de son crime, ce fut la passion; mais le comble et la consommation de son crime, ce fut son désespoir, comme vous le verrez dans la seconde partie.

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