DEUXIÈME PARTIE
Il n'est pas surprenant que l'attentat commis contre la personne de Jésus-Christ ait été la cause de la réprobation de Judas ; car, selon que saint Chrysostôme l'a très-judicieusement remarqué, un homme perdu, un homme réprouvé de Dieu, est quelque chose de bien moins qu'un Dieu trahi et un Dieu vendu. Mais ce qu'il y a de plus étrange et de plus effrayant pour nous, c'est qu'un apôtre de Jésus- Christ se soit porté jusqu'à cette perOdie, et que par une telle perfidie, il soit tombé dans l'affreux état d'une danmation éternelle. Voilà ce que nous pouvons regarder comme un abîme des jugements de Dieu. Ces deux termes d'apôtre et de réprouvé joints ensemble, et néanmoins si opposés , sont capables de jeter la terreur dans tous les esprits. Car qu'estce qu'un apôtre? Un élu de Dieu, un ministre de Jésus-Christ, un dépositaire de ses secrets, un dispensateur de ses mystères, un prédicateur de l'Évangile, un prince de son Église , un pasteur de son troupeau, un homme rempli des plus ridies dons de la grâce. Et qu'est-ce qu'un réprouvé ? L'abomination de Dieu, l'objet de la colère et de la vengeance de Dieu , une victime de l'enfer, un vase d'ignominie, selon l'expression de saint Paul, un homme frappé de la malédiction du ciel et livré à sa plus rigoureuse justice. Or, qui peut sans effroi voir tout cela réuni dans un même sujet? La réprobation d'un homme, quel qu'il soit et en quelque état que je me le ligure, est sans doute bien terrible ; celle d'un juste qui, de l'état de grâce oir îhétait élevé, tombe dans l'état de perdition, est encore plus affreuse : que sera-ce de la réprobation d'un disciple du Sauveur, qui de l'éminenee du trône apostolique, si je puis parler de la sorte, est précipité dans un feu qui ne s'éteindra jamais , et condamné à un opprobre que rien jamais ne pourra effacer?
C'est là toutefois, mes frères, que 8>stterminée la trahison de Judas. Elle en a ta\x d'abord un apostat; son apostasie l'a conduit au désespoir ; son désespoir lui a inspiré la pensée d'attenter lui-même à sa propre vie ; et cette mort pleine d'horreur, en mettant le comble à son crime, a mis le comble à la damnation de son âme, et doit être suivie d'une
SUR LA TRAHISON DE JUDAS
éternité de supplice. Encore uue fois, n*est-ce pas i là qu*il faut s'écrier avec le maître des gentils : O altitudo! ( Rom. , 11 ) ô profondeur impénétrable! et jamais cette parole fut-elle mieux appliquée et véîlfiée plus à la lettre? car une profondeur suppose une élévation : or, que concevons-nous , dans Tordre du salut et de la grâce, de plus relevé que Tapostolat? et par conséquent, que pouvons-nous concevoir de plus profond et de plus bas que la chute et la réprobation d'un apôtre? O altitudo! O profondeur! mais de quoi? non pas des richesses de la miséricorde et de la bonté de Dieu , mais des trésors de la justice et de la colère de Dieu : O altitudo diviliarvm! (Ibid.) Car Dieu a des trésors de colère comme des trésors de bonté , et les uns et les autres sont également des trésors de sagesse et de science , SapierUix et scienfix Dei (Ibid.), parce que Dieu n*estpas moins sage, ni moins éclairé en réprouvant qu'il Test en prédestinant. 11 a voulu nous découvrir ses trésors de colère dans la personne de Judas, pour nous apprendre a les craindre et à nous en garantir. Voyons donc encore plus en détail les circonstances de la réprobation de ce malheureux.
Après avoir traité avec les princes des prêtres, il renonce à Jésus-Christ et à sa compagnie ; d'où vient (;u'il est appelé par saint Ambroise le chef des apostats, jépostatarumcaput,et que, selon le cardinal Pierre Damien , tout ce qu'il y a de chrétiens qui perdent la foi et qui apostasient, sont comme les descendants et la postérité de Judas : Jifdx execranda progenies. Et ne fallait-il pas en effet qu'il portât dès lors le caractère des réprouvés, puisqu*au moment qu'il communia de la main du Fils de Dieu , il fut possédé du démon , qui entra dans lui ; et c'est ce que saint Jean nous déclare expressément : EtpostbucceUam introivitineumSatanas. (Joan., 13.) Or, qu'était-ce, mes frères, demande saint Cyrille d'Alexandrie , qu'un homme qui venait tout à la fois de recevoir dans son cœur Satan et Jésus- Christ? Satan, pour l'y faire régner; et Jésus- Christ, pour l'y faire mourir : Satan, à qui il donnaltdans lui-même un empire absolu, et Jésus-Christ, qu'il y cruciûait : Satan , qu'il exaltait au-dessus de Jésus-Christ; et Jésus-Christ, qu'il lui présentait comme une victime et qu'il lui sacrifiait ! n'était-ce pas là le sceau de la réprobation ? n'en étaitce pas le dernier terme?
Mais cette réprobation, après tout, ne fut pas l'effet nécessaire ni du sacrilège de Judas , ni de son apostasie, ni de sa trahison. Car, après avoir abandonné Jésus-Christ, après avoir trahi Jésus-Christ, après ravoir livré au pouvoir des Juifs , il y avait une ressource pour lui dans la miséricorde de Dieu ; ft s*U edt bien ménagé les grâces qui lui restaient , ^Ajourait encore rentrer dans la voie de la justifica-
tion , et par là même dans la voie du del. Que ne fit point le Fils de Dieu pour l'y rappeler? Comment lui parla ce Dieu sauveur et quels retours ne lui donna-t-il pas occasion de faire sur luimême? Mais le cœur de cet apostat et de ce traître s'était fermé pour jamais aux grâces divines ; et de là son désespoir. Non pas qu'il ne reconnaisse son crime : au contraire, c'est parce qu'il le reconnaît , parce qu'il le déteste, mais par une fausse pé4iitence, qu'il se désespère. Il le reconnaît , mais il ne le reconnaît qu'à demi. Il le reconnaît comme une production de sa malice, mais il ne le reconnaît pas comme un sujet capable encore d'exciter la bonté de Dieu. Le voilà touché de repentir : Pcenitentia ductus ( Matth. , 27 ) ; mais repentir, disent les Pères, qui outrage Dieu , bien loin de Tapaiser : pourquoi ? parce qu'il procède d'un faux jugement, que Dieu est moins miséricordieux qu'il n'est juste; et parce que ce jugement faux et erroné, au lieu d'attendrir le pécheur pour Dieu et de le toucher d'un saint amour, ne lui inspire que de l'aversion et de la haine.
L'eussiez-vous jamais cru, mes chers auditeurs, que le démon , qui est l'auteur du péché, pût être l'auteur de la pénitence, et que la pénitence, qui doit réconcilier l'homme avec Dieu , ne dût senir qu'à l'en éloigner? Voilà néanmoins le mystère qui s'est accompli dans Judas. Sa pénitence a été Touvrage du démon : c'est le démon qui la lui a suggérée, le démon qui lui en a donné les règles, le démon qui la lui a fait exécuter. Car tout y a été de son esprit. Ce fut une pénitence sincère , puisque Judas se repentit véritablement de son péché ; ce fut une pénitence vive et affectueuse, puisqu'il conçut une sensible douleur de son péché; ce fut même une pénitence beaucoup plus efficace que ne le sont communément les nôtres, puisqu'il alla trouver les princes des prêtres , qu'il leur témoigna l'innocence de Jésus-Christ, et qu'il leur rendit l'injuste salaire qu'il avait reçu : Pœnitentia ducfus, retuUt MgMa argentées ( Matth., 26) : mais avec toutes ces qualités, ce fut une pénitence de démon; comment cela ? parce qu'elle ne fut pas animée de l'espérance chrétienne. Il y a près de six mille ans que tous les démons, dans l'enfer, font une pareille pénitence : ils reconnaissent toujours leur péché, et le reconnaîtront toujours , mais sans nul amour pour Dieu, ni nul sentiment de confiance en Dieu. Le grand artifice de l'esprit de ténèbres, est de nous inspirer cette pénitence défectueuse et de nous porter i faire par volonté ce qu'il fait par une sorte de nécessité.
Ainsi Judas proteste qu'il est pécheur, il s'en déclare publiquement : J'ai péché, dit-il, j'ai vendu le sang du juste : Peccavi tradens sanguinem justum, (Id.) Mais ce n'est point assez ; repcud
SDR LA TRAHISON DE JUDAS
Bernard, de confesser que tu es pécheur; il (onfesser que Dieu est bon, et joindre cette sien de la miséricorde de ton Dieu à la con-
I de ton crime, parce que c'est dans ces deux 8ions que consiste le retour de la grâce. Juit Tun, mais il laisse Fautre; et de là il se , mais il ne se convertit pas. Il jette dans le ) les trente deniers dont on a payé sa tramais il n'a pas recours au trésor inépuisa-
rînfinie bonté du Dieu qu'il a trahi ; il jette le )ur lequel il a vendu son Maître , et il ne conis le prix dont son Maître l'a racheté : Pretddit quo vendiderat Dom'mum, ces paroles e saint Augustin; non, agnoscit pretium quo plus est a Domino, Enfin , confus et interdit , raot rien de la part de Dieu , il se tourne coni-méme; et dans Thorreur qu'il conçoit de luiy il devient lui-même son propre bourreau, tiarisiens et les scribes l'avaient renvoyé , et aient dit en le renvoyant, qu'ils ne se mépoint de ce qui le regardait , et qu*ils n'y pre-
aucun intérêt : Que nous importe? c'est à le voir ce que vous avez a faire : Quid ad nos f eris. (Matth., 27.) Il y pourvoit, en effet, le la manière que lui dicte son aveugle fureur, îroit indigne de vivre, il se condamne à la : mais à quelle mort.' à la plus infàilie. De la
main dont il a reçu le prix du sang : Prelium Ms (Id.) , il forme le nœud qui doit finir le de ses années et lui ravir le jour. Il meurt , et iQt par un nouveau crime, il laisse sa mémoire k^ration à tous les siècles , Et suspensus cre- \edlas.{.4ct.^ t.)
fut le sort de cet apôtre, déchu de son apos- >t dépouillé de toutes les grâces qui y étaient lées. Or, la-dessus, mes frères, que de ré- [I8 à faire , que de conclusions à tirer , que de liions à prendre ! Appliquons-nous bien à cet île, pour le considérer et l'étudier. C'est l'exemuo réprouvé; mais l'exemple d'un réprouvé !tre pour nous une leçon aussi salutaire que les pies des saints ; et la vue des damnés peut nous •à connaître les voies de notre prédestination. \ s'est perdu aux côtés de Jésus-Christ, et au
II des apôtres; il n'y a donc plus d'état dans le le qui soit assuré, il n'y a donc plus de lieu où K>it à couvert du péril ; on peut donc se damosque dans les plus saintes professions ; on ne doDC plus compter sur rien. Et en effet, sur compterais-je.' est-ce sur les grâces de Dieu? B en a eu de plus abondantes que moi. Est-ce 'usage des sacrements? Judas a vécu et coniavec l'auteur même des sacrements ; il a mangé table de Jésus-Christ, et y a eu la même part es autres disciples. Est-ce sur ma pénitence? s en a fait une infructueuse, et puis-je me pro-
mettre que la mienne aura plus de mérite et filus de pouvoir auprès de Dieu? Sur quoi donc encore iin«> fois, ferai-je fond? Ah! Seigneur, mon plus solide appui sera la crainte de vos jugements ; car voilà par ou vous voulez que le juste se soutienne aussi bien que le pécheur, et c'est en cela que votre grâce est admirable, d'avoir fait de la crainte, dont le propre est d'ébranler, l'affermissement de toutes les vertus. 11 n'appartenait qu'à vous, ômon Dieu! de lui donner une qualité si rare et si excellente. Dans l'ordre naturel, la crainte affaiblit, mais dans l'ordre du salut, elle fortifie; et c'est par cette raison, remarque saint Ambroise, que le Fils de Dieu a souffert Judas , et qu*il l'a admis au nombre de ses disciples. Car ce choix n'a pas été sans un dessein particulier de sa providence : EUgitur Judas , non per imprudentiam, sed per providentiam. Dieu a voulu que sa chute nous fût une preuve sensible de cette grande vérité, que nous devons opérer notre salut avec tremblement : Cum melu et iremore, ( Philip, , 2. ) Le premier ange nous avait déjà servi sur cela d'exemple , en se pervertissant dans le ciel ; mais son exemple, dit saint Bernard, n'était pas assez sensible pour nous. Le premier homme nous en avait donné un témoignage plus touchant en se perdant luimême, et toute sa postérité avec lui , dans le paradis terrestre ; maïs c'était un témoignage trop éloigné de nous : il en fallait un qui nous fdt plus présent, et qui nous fît voir que dans le christianisme même où la grâce abonde , et dans les sociétés du christianisme les plus régulières et les plus parfaites, il y a toujours des dangers et des écueils à éviter. Or, c'est de quoi nous avons la plus évidente conviction dans la personne de Judas; et si nous présumons encore des miséricordes de notre Dieu , si nous oublions ses jugements redoutables^ pour nous entretenir dans une vaine confiance; si nous négligeons l'affaire du salut, et que nous nous en reposions sur la providence du Seigneur qui ne manque point aux hommes en cette vie , n'est-ce pas un aveuglement criminel , et une témérité sans excuse?
Mais devons-nous tellement craindre, quo nous bannissions de notre cœur toute espérance? A Dieu ne plaise , chrétiens ! craignons , mais d'une crainte filiale : or cette crainte des enfants , bien loin d'exclure l'espérance, la demande au contraire, et la su|)pose comme une compagne inséparable. Judas a désespéré, et c'est son désespoir qui a consommé sa condamnation ; d'où il s'ensuit qu'il n'y a donc point de désordre, point d'habitudes! invétérée, où il soit permis de se défier de la bonté divine , et de n'en plus attendre de grâce. Quand je serais aussi coupable, et même plus coupable que Judas , tant que je suis sur la terre, je suis toujours dans la voie; et tant que je suis dans la voie, Dieu veut que je le re«
SUR LA TRAHISON DE JUDAS
éternité de supplice. Encore une fois, n'est-ce pas i tion, et par là même dans la voie du ciel. Que ne
là qu'il faut s'écrier avec le maître des gentils : O altitudol ( Rom. , 1 1 ) ô profondeur impénétrable! et jamais cette parole fut-elle mieux appliquée et véilGée plus à la lettre? car une profondeur suppose une élévation : or, que concevons-nous , dans Tordre du salut et de la grâce, de plus relevé que Tapostoiat? et par conséquent, que pouvons-nous concevoir de plus profond et de plus bas que la chute et la réprobation d'un apôtre? O altitudo! O profondeur! mais de quoi? non pas des richesses de la miséricorde et de la bonté de Dieu , mais des trésors de la justice et de la colère de Dieu : O altUudo divitiarvm! (Ibid.) Car Dieu a des trésors de colère comme des trésors de bonté, et les uns et les autres sont également des trésors de sagesse et de science , SapierUiœ et scienfiœ Dei (Ibid.)t parce que Dieu n*estpas moins sage, ni moins éclairé en réprouvant qu'il Test en prédestinant. Il a voulu nous découvrir ses trésors de colère dans la personne de Judas, pour nous apprendre à les craindre et à nous en garantir. Voyons donc encore plus en détail les circonstances de la réprobation de ce malheureux.
Après avoir traité avec les princes des prêtres, il renonce à Jésus-Christ et à sa compagnie ; d'où vient ({u'il est appelé par saint Ambroise le chef des apostats, Apostatarmicaput ,eX que, selon le cardinal Pierre Damien , tout ce qu'il y a de chrétiens qui perdent la foi et qui apostasient, sont comme les descendants et la postérité de Judas : Judx execranda progenies. Et ne fallait-il pas en effet qu'il portât dès lors le caractère des réprouvés, puisqu'au moment qu'il communia de la main du Fils de Dieu , il fut possédé du démon , qui entra dans lui ; et c'est ce que saint Jean nous déclare expressément : EtposthucceUam introioitineumSatancu, (Joan., 13.) Or, qu était-ce, mes frères, demande saint Cyrille d'Alexandrie , qu'un homme qui venait tout à la fois de recevoir dans son cœur Satan et Jésus- Christ? Satan, pour l'y faire régner; et Jésus- Christ, pour l'y faire mourir : Satan, à qui il donnaitdanslui-roémeunempireabsolu, et Jésus-Christ, qu'il y cruciGait : Satan , qu'il exaltait au-dessus de Jésus-Christ; et Jésus-Christ, qu'il lui présentait comme une victime et qu'il lui sacrifiait ! n'était-ce pas là le sceau de la réprobation ? n'en étaitce pas le dernier terme?
Mais cette réprobation, après tout, ne fut pas l'effet nécessaire ni du sacrilège de Judas , ni de son apostasie, ni de sa trahison. Car, après avoir abandonné Jésus-Christ, après avoir trahi Jésus-Christ, après l'avoir livré au pouvoir des Juifs , il y avait une ressource pour lui dans la miséricorde de Dieu; «t s'il eût bien ménagé les grâces qui lui restaient , il pouvait encore rentrer dans la voie de la justifica-
fit point le Fils de Dieu pour l'y rappeler ? Comment lui parla ce Dieu sauveur et quels retours ne lui donna* t-il pas occasion de faire sur luimême? Mais le cœur de cet apostat et de ce trahre s'était fermé pour jamais aux grâces divines; et de là son désespoir. Non pas qu'il ne reconnaisse son crime : au contraire , c'est parce qu'il le reconnaît , parce qu'il le déteste, mais par une fausse pénitence, qu'il se désespère. Il le reconnaît , mais il ne le reconnaît qu'à demi. Il le reconnaît comme une production de sa malice, mais il ne le reconnaît pas comme un sujet capable encore d'exciter la bonté de Dieu. Le voilà touché de repentir : Ponùtentia ductus ( Matth. , 37 ) ; mais repentir, disent les Pères, qui outrage Dieu , bien loin de Tapaiser : pourquoi ? parce qu'il procède d'un faux jugement, que Dieu est moins miséricordieux qu'il n'est juste; et parce que ce jugement faux et erroné, au lieu d'attendrir le pécheur pour Dieu et de le toucher d'un saint amour, ne lui inspire que de l'aversion et de la haine.
L'eussiez-vous jamais cru , mes chers auditeurs, que le démon , qui est l'auteur du péché, pût être l'auteur de la pénitence, et que la pénitence, qui doit réconcilier l'homme avec Dieu, ne dût servir qu'à l'en éloigner? Voilà néanmoins le mystère qui s'est accompli dans Judas. Sa pénitence a été l'ouvrage du démon : c'est le démon qui la lui a suggérée, le démon qui lui en a donné les règles, le démon qui la lui a fait exécuter. Car tout y a été de son esprit. Ce fut une pénitence sincère, puisque Judas se repentit véritablement de son péché; ce fut une pénitence vive et affectueuse, puisqu'il conçut une sensible douleur de son péché; ce fut même une pénitence beaucoup plus efficace que ne le sont communément les nôtres, puisqu'il alla trouver les princes des prêtres , qu'il leur témoigna l'innocence de Jésus-Christ, et qu'il leur rendit l'injuste salaire qu'il avait reçu : PœnitenUa ductus, retulU tfiginta argenteos (Matth., 26) : mais avec toutes ces qualités, ce fut une pénitence de démon; comment cela? parce qu'elle ne fut pas animée de l'espérance chrétienne. Il y a près de six mille ans que tous les démons, dans l'enfer, font une pareille pénitence : ils reconnaissent toujours leur péché, et le reconnaîtront toujours , mais sans nul amour pour Dieu, ni nul sentiment de confiance en Dieu. Le grand artifice de l'esprit de ténèbres , est de nous inspirer cette pénitence défectueuse et de nous portera faire par volonté ce qu'il fait par une sorte de nécessité.
Ainsi Judas proteste qu'il est pécheur, il s'en déclare publiquement : J'ai péché, dit-il, j'ai vendu le sang du juste : Peccavi tradens sangutnem justum, (Id.) Mais ce n'est point assez ; repcud
SUR LA TRAHISON DE JUDAS
nard, de confesser que tu es pécheur; il esser que Dieu est bon, et joindre cette 1 de la miséricorde de ton Dieu à la coni ton crime , parce que c'est dans ces deux [)s que consiste le retour de la grâce. Juun, mais il laisse Tautre; et de là il se lais il ne se convertit pas. Il jette dans le s trente deniers dont on a payé sa tralis il n'a pas recours au trésor inépuisainie bonté du Dieu qu'il a trahi ; il jette le lequel il a vendu son Maître , et il ne conc prix dont son Maître Ta racheté : Prelu quo vendiderat Dominum, ces paroles lint Augustin; 71011 agnosclt pretium quo testa Domino. EnGn, confus et interdit, t rien de la part de Dieu , il se tourne con- !me; et dans Phorreur qu'il conçoit de luidevient lui-même son propre bourreau, siens et les scribes l'avaient renvoyé, et it dit en le renvoyant, qu'ils ne se méat de ce qui le regardait , et quils n'y preicun intérêt : Que nous importe? c'est à )ir ce que vous avez à faire : Quid ad nos f r. (Matth. , 27. ) Il y pourvoit , en effet, i manière que lui dicte son aveugle fureur. t indigne de vivre, il se condamne à la lis à quelle mort? ù la plus infâine. De la in dont il a reçu le prix du sang : Pretium t (Id.) , il forme le nœud qui doit unir le ses années et lui ravir le jour. Il meurt , et )ar un nouveau crime , il laisse sa mémoire ition à tous les siècles , Et suspensus crelus, ( .-/c/. , 1 . )
le sort de cet apôtre, déchu de son aposépouillé de toutes les grâces qui y étaient . Or , la-dessus , mes frères , que de réfaire, que de conclusions à tirer, que de is à prendre! Appliquons-nous bien à cet pour le considérer et l'étudier. C'est l'exemréprouvé; mais l'exemple d'un réprouvé pour nous une leçon aussi salutaire que les des saints ; et la vue des damnés peut nous >nnaître les voies de notre prédestination. 8t perdu aux côtés de Jésus-Christ, et au 8 apôtres; il n'y a donc plus d'état dans le ni soit assuré, il n'y a donc plus de lieu où à couvert du péril ; on peut donc se damje dans les plus saintes professions ; on ne c plus compter sur rien. Et en effet, sur ipterais-je? est-ce sur les grâces de Dieu? a eu de plus abondantes que moi. Est-ce ge des sacrements? Judas a vécu et conc l'auteur même des sacrements ; il a mangé e de Jésus-Christ, et y a eu la même part lUtres disciples. Est-ce sur ma pénitence? a fait une infructueuse, et puis-je me pro-
mettre que la mienne aura plus de mérite et plus de pouvoir auprès de Dieu? Sur quoi donc encore nn^ fois, ferai-je fond? Ah! Seigneur, mon plus solide appui sera la crainte de vos jugements; car voilà par ou vous voulez que le juste se soutienne aussi bien que le pécheur, et c'est en cela que votre grâce est admirable, d'avoir fait de la crainte, dont le propre estd'ébranler, l'affermissement de toutes les vertus. Il n'appartenait qu'à vous, ômon Dieu! de lui donner une qualité si rare et si excellente. Dans l'ordre naturel, la crainte affaiblit, mais dans l'ordre du salut, elle fortiGe; et c'est par cette raison, remarque saint Ambroise, que le Fils de Dieu a souffert Judas, et qu1l l'a admis au nortibre de ses disciples. Car ce choix n'a pas été sans un dessein particulier de sa providence : Eligitur Judas , non per impru' dentiam, sed per providentiam. Dieu a voulu que sa cliute nous fdt une preuve sensible de cette grande vérité, que nous devons opérer notre salut avec tremblement : Cum metu et tremore, ( Philip. , 2. ) Le premier ange nous avait déjà servi sur cela d*exemple , en se pervertissant dans le ciel ; mais son exemple, dit saint Bernard, n'était pas assez sensible pour nous. Le premier homme nous en avait donné un témoignage plus touchant en se perdant luimême, et toute sa postérité avec lui, dans le paradis terrestre; mais c'était un témoignage trop éloigné de nous : il en fallait un qui nous fdt plus présent, et qui nous fît voirquedans le christianisme même où la grâce abonde, et dans les sociétés du christianisme les plus régulières et les plus parfaites, il y a toujours des dangers et des écueils à éviter. Or, c'est de quoi nous avons la plus évidente conviction dans la personne de Judas; et si nous présumons encore des miséricordes de notre Dieu , si nous oublions ses jugements redoutables^ pour nous entretenir dans une vaine conGance; si nous négligeons l'affaire du salut, et que nous nous en reposions sur la providence du Seigneur qui ne manque point aux hommes en cette vie , n'est-ce pas un aveuglement criminel , et une témérité sans excuse?
Mais devons-nous tellement craindre, que nous bannissions de notre cœur toute espérance? A Dieu ne plaise, chrétiens! craignons, mais d'une crainte Gliale : or cette crainte des enfants , bien loin d'exclure l'espérance, la demande au contraire, et la sui>pose comme une compagne inséparable. Judas a désespéré, et c'est son désespoir qui a consommé sa condamnation ; d'où il s'ensuit qu'il n'y a donc point de désordre, point d'habitude si invétérée, où il soit permis de se défler de la bonté divine , et de n'en plus attendre de grâce. Quand je serais aussi coupable , et même plus coupable que Judas , tant que je suis sur la terre, je suis toujours dans la voie; et tant que je suis dans U nq\« ^ 1^\«ol n^^ ^\^\^\t \^
sua LA TRAHISON D£ JUDAS.
garde comme ma fin , et que j'y aspire. Mais comment pourrais-je aspirer à ce que je n'espère plus? David était devenu adultère ; David à son adultère avait ajouté Thomicide; David avait scandalisé tout son peuple; David avait abusé de tous les dons de Dieu : mais entra-t-il pour cela dans le moindre sentiment de désespoir? Quedis-je? plus il se reconnut criminel , plus il ranima son espérance , plus il la redoubla. Avant son péché , il appelait Dieu son Seigneur, son souverain, son roi ; mais depuis son péché il usa d'un nom plus engageant et plus tendre, et commença de l'appeler sa miséricorde : Deus meus misericordia mea. {Psalm, 59.) Car, selon la pensée de saint Augustin, étant pécheur devant Dieu, il ne trouva point de terme plus propre pour exprimer ce que Dieu lui était et lui voulait être : Non incenit guid appellaret Dominum, nisi misericordiam suam. D'où ce saint docteur conclut en s'écriant : O nomen sub quo nemini desperandum! O le grand nom, mes frères! nom qui condamne toutes les déûances des hommes, et qui nous apprend que personne, qui que nous soyons, ne peut, sans faire outrage à Dieu , se croire hors d'état de retourner à lui, et d'en obtenir une pleine rémission. Pécheurs, qui m'écoutez, comprenez ce que je dis, et ne l'oubliez jamais :ce qui a damné Judas, ce n'est point proprement la trahison qu'il avait commise, mais le désespoir où il s'abandonna après sa trahison; car sans ce désespoir, tout traître qu'il était, il pouvait né^inmoins encore se sauver. S'il eût espéré, sa trahison eût pu servir à sa justification , en servant à exciter sa pénitence et sa contrition. Son malheur est de s'être persuadé qu'il n'y« avait plus de pardon pour lui ; et voilà ce qui perd tous les jours les grands pécheurs du monde. Les pécheurs ordinaires se perdent par un excès de confiance, mais les libertins et les impies déclarés se perdent par un défaut de confiance. Les uns périssent parce qu'ils espèrent trop , et les autres parce qu'ils n'espèrent point du tout. Car voici la plus dangereuse illusion de l'esprit séducteur qui ne cherche qu'à nous attirer dans le précipice par quelque voie que ce puisse être. Avant le |)éché, il nous donne (k' la confiance, et il nous l'ôte après le péché; c'està-dire qu'il nous donne de la confiance, quand elle nous peut être préjudiciable, et qu'il nous l'ôte, quand elle nous est salutaire et nécessaire. De même, avant le péché il nous ote la crainte des jugements de Dieu; mais il nous la rend après le péché, et nous la rend au double. De sorte, si je puis le dire, qu'il nous fait comme une espèce de restitution , en nous rendant après le péché ce qu'il nous avait oté avant le péché. Mais , je me trompe : il ne nous rend pQJOt ce qu'il nous ôte, et il ne nous ôte point ce qn'fl nous donne; car il nous rend après le péché une fausse crainte, au lieu de la crainte véritable et
religieuse qu'il nous a 6tée avant le péché ; et ne nous ayant donné qu'une confiance présomptueuse avaat ' le péché , il nous Aie après le péché la vraie confiance 1 qui pourrait nous retirer de notre égarement et nous ' ramener à Dieu.
Ah! pécheurs, encore une fois, qu'il est important que vous conceviez bien ceci et que vous y fassiez une sérieuse attention ! Si vous saviez es|)érer en Dieu, tout pécheurs que vous êtes, j'oserais vous répondre de votre salut; car si vous saviez espérer, vous espéreriez chrétiennement; c'est-à-dire que, malgré la multitude et la grièvetéde vos offenses, vous espéreriez assez pour vous toucher, assez pour vous inspirer un saint désir de rentrer en grâce avec Dieu , assez pour vous en faire prendre b résolution et Tunique moyen , qui est la pénitence , assez pour vous soutenir, pour vous consoler , pour vous encourager dans votre retour ; mais non point assez pour vous endurcir dans vos désordres, et pour vous confirmer dans vos habitudes vicieuses : c'est-à-dire que, ne perdant jamais l'idée de la miséricorde divine, et qu'au milieu des dérèglements de votre vie, rappelant le souvenir de cette bonté souveraine qui s'intéresse encore pour vous, qui vous ouvre son sein, qui vous tend les bras, qui vous invite et qui vous promet une prompte et entière abolition dès que vousr voudrez revenir, et que vous le voudrez bien , vous vous sentiriez émus jusque dans le fond de l'âme, pénétrés, attendris, piqués de reconnaissance envers le meilleur de tous les maîtres, confus de vos ingratitudes et indignés contre vous-mêmes , déterminés à tout pour profiter de la grâce qui vous est offerte , et pour achever l'ouvrage de votre conversion. Plaise au ciel que ce soit là le fruit des saintes vérités que je viens de vous annoncer! plaise au ciel que tout ce qu'il y a de pécheurs dans cet auditoire, prosternés devant Dieu, et humiliés au pied de cet autel , commencent dès aujourd'hui à mettre en œuvre cette espérance si avantageuse et si efficace que jo leur prêche ! Allons , mes frères, et ne différons plus ; le Seigneur nous attend , et il est prêt à nous recevoir. Nous sommes cliargés de crimes, et c'est justement ce que nous devons d*atK>rd confesser en sa présence. Peccavi, fradens sanguinemjustufn : Oui , Seigneur, j'ai péché, et le perfide qui vous a vendu a-t-il plus péché que moi? J'ai déshonoré votre nom, j'ai violé votre loi, j'ai abusé de vos grâces , j'ai négligé vos sacrements, et combien de fois peut-être les ai-je profanés? J'ai sacrifié mon âme à mes passions, cette âme que vous aviez rachetée de votre sang : Tradens sanguinemjustum. Je ne viens donc point m'excuser, mon Dieu ; je viens plutôt m'accuser comme Judas; mais du reste, dans un autre sentiment que Judas. Peccavi. J'ai péché contre vous; maisje ne cesserai point pour cela dVspcreren vous. J'ai péclié, niai$
comme Totre miséricorde est au-dessus de vos Jugements, elle est au-dessus de tous mes péchés, et au-dessus de tous les péchés du monde; j'ai péché mais plus j'ai péché, plus ma douleur augmente; et plus mon repentir est vif, plus vous êtes disposé à me pardonner. Dans cette conGance je vous réclamerai, et vous m'écoulerez; je vous adresserai mes vœux, et vous les agréerez; je travaillerai à vous satisfaire, je vous vengerai de moi-inénie, et vous me préserverez de vos vengeances pour me recevoir parmi vos élus, et me faire part de votre gloire, où nous conduise, etc.
EXHORTATION
SUR