‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 96 sur 408 · SDR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE · texte numérisé non relu

SDR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE

sans ressource, et frappé d*UDe malédiction éternelle : Qui negaoerU me, negabo eum.

Cependant, à qui est-ce que ce renoncement de Jésus-Christ sera plus funeste , et de tous les impies que le Fils de Dieu, comme dit saint Paul, exterminera dans son jugement, qui sont ceux contre qui'il s*élèvera avec plus de rigueur? Ah ! mes frères, ce sont ceux qui auront été dans Israël , mais qui n'auront pas vécu en Israélites ; ceux qui , ayant été éclairés de la foi, ne se seront pas mis en peine de suivre ses lumières, et qui, ayant connu Dieu, ne l^auront pas glorifié comme leur Dieu ; ceux enfin que nous comprenons sous le terme de mauvais chrétiens. La raison en est évidente, et la chose s'explique assez d'elle-même. Car il est juste, c'est la réflexion de Tertullien , que ceux qui auront été les plus rebelles à Jésus -Christ sentent à proportion les plus rudes effets de ses vengeances. Il est de la droite équité , c'est la pensée de saint Chrysostôme, que ceux qui lui auront montré plus d'ingratitude en reçoivent aussi de plus rigoureux châtiments. Kt il est de l'ordre, conclut saint Bernard, que ceux qui auront eu part aux avantages de sa loi soient jugés selon toute la sévérité de sa loi. Or, entre les réprouvés, il n'y en aura point à qui tout cela convienne plus sensiblement, ni plus incontestablement, qu'aux mauvais chrétiens.

En effet, qu'appelons-nous mauvais chrétiens, sinon des hommes rebelles par profession et par état au Sauveur du monde , et dont par conséquent le Sauveur du monde doit se .venger d*une manière plus éclatante? Souvenons-nous de la parabole et de la figure dont se servit là-dessus Jésus-Christ même, parlant aux pharisiens. Il leur dit qu*il était la pierre angulaire sur laquelle devait porter tout l'édifice de notre salut, mais qu'ils l'avaient rebuté; et pour leur faire concevoir à quoi ils étaient exposés par leur obstination : Quiconque, ajouta-t-il, ira heurter contre cette pierre, elle le brisera; et sur qui que ce soit que tombe cette pierre , elle l'écrasera. Les pharisiens, au lieu de profiter d'un avertissement si salutaire, n'en devinrent que plus animés contre ce divin Maître; et selon l'expression de l'Évangéliste, leur ressentiment passa jusques à la fureur. Ne nous endurcissons pas de la sorte : mais détournons , par une sainte pénitence et un prompt changement de vie, l'affreux malheur dont nous sommes menacés. C'est à nous-mêmes que le Fils de Dieu prétendait parler, aussi bien qu'aux pharisiens. Il est pour nous-mêmes, comme pour eux, cette pierre mystérieuse, cette pierre fondamentale. Or Dieu nous déclare que si jamais elle vient à tomber sur nous, nous en serons accablés ; et d'ailleurs il est indubitable qu'elle y tombera , si nous continuons à faire de criminels efforts pour la rejeter. Combien y en at-il déjà qu'elle a brisés?

combien de grands de la terre? combien de potentats et de monarques? Quand un Julien s^écriait dans l'extrémité de son désespoir, Ficisti, GaUixe; Tu as vaincu, Galiléen; ne confessait-il pas qu'il succombait sous le poids de la colère de €« Dieu vengeur, et que c'était son bras tout-puissant qui le frappait? Combien de particuliers dans le duîstianisme ont éprouvé le même sort, ou sont en danger de réprouver bientôt?

Car non-seulement ce sont des rebelles à leur Sauveur, mais des ingrats, d'autant plus condamnables en qualité de chrétiens, qu'ils ont été plas comblés de grâces. Abus , de se persuader que Jésus-Christ, dans le jugement qu'il fera de nous, nous doive être plus favorable, parce que nous aurons eu plus de part à ses bienfaits et à son amour. C'est pour cela même, au contraire, qu'il se rendra plus inflexible à notre égard. Que disait-U à ces villes de Bethsaîde et de Corozaîn, lorsqu'il lançait contre elles ses anathèmes, parce qu*elles étaient demeurées dans leur aveuglement malgré ses miracles? Il leur reprochait que si des païens et des idolâtres eussent été témoins des mêmes merveilles, ils auraient pris le sac et le cilice pour faire pénitence ; et par là même il leur annonçait qu'elles seraient plus sévèrement punies que ces idolâtres et ces païens. Or, qu'avait fait Jésus-Christ dans Bethsaîde, qu'avait-il fait dans Corozaîn, en comparaison de ce qu'il a fait dans nous et pour nous? Il ne visita qu'une fois Bethsaîde; et combien de fois nous a-t-il honorés de ses visites intérieures? Il ne fît entendre qu'une fois sa parole dans Corozaîn; et ne l'avons-nous pas mille fois entendue? Que répondra donc un chrétien quand Jésus-Christ lui dira : Vois , malheureux , et compte toutes les grâces que tu as reçues de moi. Avec ces seules grâces, j'aurais converti dans le paganisme des nations entières , et tu n'en as pas été meilleur. A quoi t'ont servi tant d'avis, tant d'instructions, tant de connaissances, tant de bons sentiments, tant de moyens de salut? Tout cela me demande justice contre toi. et cette justice sera mesurée selon ma miséricorde. Or ma miséricorde pour toi n'a point eu de bornes : apprends quelle justice tu dois attendre.

Justice d'autant plus redoutable pour nous qu'ayant vécu dans la loi de Jésus-Christ, nous serrons jugés selon la loi de Jé^us-Christ. Quel titre dé condamnation, et quel sujet de frayeur! y avonsnous jamais fait une réflexion sérieuse? Etre jugé selon la loi la plus sainte, selon la loi la plus pure selon la loi la plus irrépréhensible! tellement que cette loi de Jésus-Girist, qui devait être pour nous un fonds de mérite et un principe de vie, servira, contre l'intention de Dieu et de Jésus-Christ même, a notre réprobation et à notre perte. Ce n'est pas

SUR LE SOUFFLET DONNÉ A JÉSUS-CHRIST

au reste, que la loi de Jésus-Christ soit mauvaise en soi , ni que ce qui est bon en soi puisse être mauvais en nous : mais, dit Tapdtre, c*e8t que la concupiscence et nos passions, dont nous nous laissons dominer, s'élèvent en nous contre cette loi » et qu'à l'occasion de cette loi qu'elles nous font violer, elles nous deviennent des sources plus abondantes de péché.

Voilà, mes chers auditeurs, ce que nous ne pouvons prévenir avec trop de soin. Ne sommes-nous donc chrétiens que pour être un jour plus réprouvés? Cette glorieuse qualité que nous portons ne sera-t-elle pour nous qu'un caractère de damnation ? A qui nous en pourrons-nous prendre , et qui en pourrons-nous accuser? Sera-ce Dieu qui nous a donné un Sauveur, et qui nous a aimés jusqu'à livrer pour notre salut son Fils unique? Sera-ce ce Sauveur que Dieu nous a donné, ce Fils unique du Père, leqnel a bien voulu quitter le séjour de sa gloire, et venir sur la terre pour travailler à l'ouvrage de notre rédemption? Reconnaissons que nous serons nous-mêmes les auteurs de notre ruine, et que nous ne pourrons l'imputer qu'à nous-mêmes. Dans le juste effroi dont nous devons être saisis, adressons-nous à ce même Sauveur que nous avons tant de fois renoncé, et qui veut bien encore nous recevoir, malgré toutes nos infidélités. Ce n'est présentement qu'un Dieu de miséricorde : profitons de cette heureuse disposition, et ne laissons pas échapper on temps si favorable. Pleurons nos égarements passés : ce ne sera pas en vain , si nos larmes sont accompagnées d'une sainte résolution pour ravenir. Faisons à Jésus-Christ la même protestation que Pierre , mais faisons-la avec plus d'humilité, et par là même avec plus d'efGcace et plus de constance que ce disciple présomptueux : Etiam si oporiuerit me moriy non te negabo. (Matth., 26.) Je suis un inûdèle. Seigneur, ou plutôt je l'ai été , et ne le veux plus être. Vous êtes encore assez miséricordieux pour oublier toutes mes révoltes, et c'est ce qui m'attache à vous pour jamais : Non te negal>o. Non, Seigneur, quoi qu'il arrive, et qnoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous renoncerai phis. Que dis-Je : et me sufjit-il de ne vous plus renoncer? Il faut désormais me déclarer ouvertement pour vous; il faut pour la juste réparation de tant de scandales, et pour l'honneur de votre loi, la professer hautement, la pratiquer exactement, raccomplir parfaitement et dans toute son étendue. Il le £aut malgré toute considération humaine; il le faut malgré tous les discours et tous les respects du monde; il le faut aux dépens de ma fortune, au péril de ma vie, au prix de mon sang : Etiam si oporiuerit me mori. J'en serai bien payé , Seigneur, et bien récompensé, puisque vous me promettez de nie reconnaître devant votre Père

après que je vous aurai confessé devant les honimaâ, et de me mettre en possession de votre royaume^ où nous conduise, etc.

EXHORTATION

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