PREMIÈRE PARTIE
Quelle épreuve pour la patience de Jésus-Christ! un soufflet reçu, et reçu devant une nombreuse assemblée, et reçu comme un châtiment et une correction , et reçu de la main d*un soldat et d*un homme méprisable! car toutes ces circonstances sont remarquables. Et prenez garde encore, s*il vous plaît. De qui s*agit-il , et de quoi 8*agit-il? De qui, dis-je, s'agit-il? Du Messie, de Tenvoyé de Dieu , d*un Homme-Dieu, d'un Dieu . Et de quoi s'agitil ? De Toutrage le plus sanglant , d*une injure qui , parmi les hommes , est une insulte, est une flétrissure , est un opprobre et une ignominie. Le Sauveur du monde n*en pouvait-il pas tirer une vengeance éclatante ? Ah! chrétiens, il n'a qu'à prononcer une parole, et Te feu du ciel descendra pour foudroyer cet audacieux qui l'a frappé; il n'a qu'à prier son Père, et son Père, s'il est besoin, lui enverra des légions d'anges pour le seconder; il n*a qu'à mettre en œuvre sa propre vertu , et elle fera des miracles pour sa défense. Je dis plus : et non-seulement 11 est en pouvoir de venger sur l'heure un tel affront , mais , selon toute la raison, il semble y être engagé, et le devoir; car il estquestion de prévenir un scandale, ou de le réparer. On l'accuse d'avoir offensé le pontife , etbiessé le respect dâ à cette suprême dignité. C'est pour cela qu'on s'élève contre lui , et qu'on le maltraite. Le souffrira-t-il ? mais ce sera autoriser le reproche qu'on lui fait, mais ce sera en quelque sorte justifier le traitement indigne qu'il reçoit , mais ce sera laisser impunément répandre une tache sur sa sainteté, dont on cherche à ternir l'éclat. Tout cela est vrai, m s chers auditeurs, et tout cela néanmoins ne le peut porter à se faire justice : pourquoi ? parce que la justice qu'il se ferait, quoique juste et fondée sur le droit le plus certain, aurait toujours quelque couleur de ressentiment propre et de vengeance. Or il veut détruire dans le cœtirdes hommes et dans leur conduite tout ressentiment et toute vengeance, et même toute couleur de ressentiment et de vengeance.
Ce n'est pas que la vengeance ne lui appartienne : car en qualité de Dieu et de souverain maître, il a dit , et il a pu dire : Mihi vindicta. ( Rom, ,12.) Mais si elle lui appartient en qualité de Dieu, elle ne lui appartient pas en qualité d'homme. Or, étant homme et Dieu tout enseinb e, il y avait à craindre que ce qui viendrait de Dieu ne fût imputé à l'homme ; et parce qu'il était importantque jamais l'homme n'entreprît de se venger, et qu'il n'eût pour cela aucun titre apparent , voilà pourquoi ce Dieu-Homme ne se venge pas lui-même. Il avait fait un miracle dans e Jardin, en renversant d'une parole les soldats e n-
voyéspour se saisir de sa personne : mais il l'avait fait avant qu'ils l'eussent atUqué, et qu'ils eussent porté les mains sur lui ; c'est-à-dire , dans un temps où l'on ne pouvait regarder ce miracle comme une vengeance. Maintenant qu'il a reçu l'injure, il demeure, pour ainsi dire , sans action. S'il faisait un nouveau miracle, il ferait redouter à ses ennemis sa toute-puissance; mais il aime mieux paraître faible que de paraître agir avec aigreur et par passion. Si donc il répond à cet insolent qui l'outrage, ce n'est point en s'élevant, ni en se récriant, mais avec une modestie et une douceur que rien n'altère. Si j'ai mal parlé, lui dit-il, faites voir eo quoi : sinon, pourquoi me frappez- vous ? 5/ maie locttfussum ' testimonium perhibe de malo : si aulem bene cùr wer^rfwf (JoAN., 18.) Voilà où il s'en tient, et toute la satisfaction qu'il demande. Mais de prendre lui-même sa cause et ses intérêts, de rendre à l'injuste agresseur qui l'offense mal pour mai, et de réprimer son audace par une punition exemplaire, c'est ce qu'il ne fera pas , parce que cette puniUon ' amsi que je vous l'ai fait remarquer, quelque légilime d'ailleurs et quelque équitable qu'elle fdt. pourrait être faussement interprétée, et confondue avec une vengeance toute naturelle.
A insi, mes frères , ce divin Sauveur évite, autant qu'il est possible, et fuit jusqu'à l'ombre de la vcngeance, parce qu'il est venu abolir la vengeance même, et l'extirper de la société des hommes. Or, en matière de vengeance , l'ombre et le corps sout presque inséparables ; et pour détruire le corps, qui est un corps de péché, il en faut détruire l'ombre la plus légère. Comme législateur de la loi nouvelle il avait fait là^essus son commandement , et il s'en était déclaré dans ses divines instructions : mais, dit sailli Chrysostôme, cela ne suffisait pas. Il fallait pourvoir à la sûreté de ce commandement, et mettre ce précepte à couvert de tous les stratagèmes et de toutes les subtilités dont la passion des hommes se sert pour en éluder l'obligation et la pratique. Car il n'est pas croyable , ajoute ce saint docteur, combien de ruses et combien d'artifices l'amour-propre sait là-dessus imaginer, tantôt nous persuadant qu'on nous fait injure, lorsque ce n'est qu'une injure chimérique; tantôt, s'il y a quelque chose de réel, nous l'exagérant, l'augmentant, le défigurant, l'empoisonnant; tantôt, pour colorer nos vengeances, nous les déguisant sous le masque de zèle et d'équité, nous les proposant cooime per mises, comme raisonnables, comme saintes; nous fournissant des prétextes pour les exécuter, des autorités pour s'y conformer, mille adoucissemeoU pour les pallier. Il était, dis-je, nécessaire de renverser tout cela : et parce que. pour le renveiser et l'anéantir, il était d'une égale importance d'ôtcr à rhomnie sur ce point la liberté de son raisonco'
SUR LE SOUFFLET DONNE A JÉSUS-CHRIST
ion
se que , s H y a chose pernicieuse et trom- Bt le raisonnement d'un esprit piqué et ■ce qu'il n'y a que la passion alors qui Bt que rien n'est plus faux ni plus outré onneinent de la passion, il fallait que je Jésus-Christ , Fils de Dieu, fortifiât sa xmyiction qui fût au-dessus de tout le mt humain. Or, cette conviction sans loursuit saint Chrysostôme, c'est son
étiens , c'est l'exemple de ce soufflet qu'il ini , et dont il ne demande nulle réparas'il ne voulait pas lui-même tirer raison e si publique et si atroce; s'il ne voulait oyer cette vertu souveraine qui dans un >rme les tonn très , et les lance sur la iminels pour punir leurs crimes, et leur r la sévérité de ses châtiments , du moins ;-îl pas s'adresser au juge? ne pouvait-il ter sa plainte? ne pouvait-il pas le |)renin , et de son innocence outragée, et de la me de ce pontife , blessée pas un attentat I pied de son tribunal et sous ses yeux? andonne tous ses droits , il oublie tous s, il sacriQe toute sa gloire, et n'est 'à nous donner un modèle sensible de la , plus héroïque et la plus parfaite.
,, encore une fois, si convaincant, qu'il lisse nulle ressource où nous puissions ncher. Car vous avez beau , mon cher aisonner et vous défendre : après l'exemus-Christ, il faut se taire et céder. Il
d'autre règle à suivre que celle-là, point ncipede morale. Principe d'une évidence absolue; principe d'autant plus incon- [u'il est plus proportionné à nos connais- •lus palpable; principe selon lequel nous er de tous les autres , auquel nous devons tous les autres, sur lequel nous devons ms les autres; principe seul capable de ous les mouvements et toutes les saillies
plus irrité et le plus emporté, pour peu ; encore un cœur chrétien. En un mot, où suit nécessairement cette grande conipriméedans l'Évangile, et marquée par
du monde comme un article capital de ! toute céleste qu*il est venu nous ensei- > atUem dico vobis non résister e malo ;
percusserit te indexteram maxillam 9be illiet alteram. (Matth., 5.) Pour os dis de ne point repousser la violence mce; mais si quelqu'un vous frappe sur >ite, présentez-lui encore la gauche ; c'estffrez-le sans bruit, sansanimjsité, sans us-Christ eât seulement parlé de la sorte et en docteur, ce serait toujours unepa-
ÀLOLE. — T. ///.
rôle respectable pour nous, puisqu'elle serait tous jours plein de sainteté et de sagesse : mais après tout, en la respectant, nous aurions pu dire que c'est une parole de sainteté bien sévère et d'une pratique bien dure : Durus est hicsermo. Ainsi s'expliquaient, quoique sur un autre sujet, les Capharnaïtes, et ainsi nous en serions-nous expliqués nous-mêmes. I^ Fils db Dieu l'a prévu, et voici le remède qu'il y apporte. Hé bien, nous dit-il, s'iî faut tempérer la dureté apparente de ma parole, je la tempérerai, je l'adoucirai , et par où? par mon exemple. Car je ne veux pas qu'elle devienne un scandale pour vous, et que cette parole, qui est une parole de vie, vous donne lieu de me quitter, et de vous perdre en vous éloignant de moi. Est-il rien de plus outrageant qu'un soufflet? or je m'exposerai à cet outrage, et ma patience sera le tempéramment et l'adoucissement de cette parole que vous trouvez si rigoureuse, et qui vous semble si impraticable.
En effet, chrétiens, il est impossible de ne pas goûter cette parole du Sauveur des hommes « tout amère qu'elle paraît, quand on le voit l'accomplir lui-même avant nous. Et ne me répondez point qu'il en a trop exigé de nous, lorsqu'il a voulu que son exemple nous servît de règle : comme si l'exemple de cet Homme- Dieu ne devait pas être la règle de toute notre vie; comme s'il n'avait pas prétendu reformer le monde, autant par la force de son exemple que par l'efQcace de sa prédication; comme si ce n'était pas dans cette vue qu'il s'est fait semblable à nous et de même nature que nous, afin que nous pussions aussi nous-mêmes nous conformer à lui, et que son exemple fit plus d'impression sur nous; comme si en particulier cet exemple d*un Dieu supportant la plus griève offense n'était pas le plus pressant reproche et la plus haute condamnation de nos délicatesses infinies, de nos sensibilités extrêmes sur tout ce qui concerne le faux honneur du siècle, de nos impatiences et de nos vivacités que rien ne modère, que rien n'apaise, que rien ne peut satisfaire.
Car voilà, mes chers auditeurs, ledésordreoùnoos sommes tombés , et qui croît tous les jours ; Toilà ce que tous les prédicateurs de l'Évangile , avec tout leur zèle et toute leur éloquence , n'ont pu corriger ; voilà , de tous les vices , le dernier dont nous travaillons à nous défaire , et dont nous croyons devoir nous défaire. Il y a des sages dans le monde qui , par raison et même par christianisme , mènent une vie assez réglée : point d'intrigues ni d'habitudes criminelles; point d'excès, de débauches, de scandales; bonne foi, droiture, fidélité en tout : il y a des âmes pieuses et dévotes qui s*adonnent avec édification à toutes les pratiques saintes, qui visitent les autels, qui écoutent la parole de Dieu, qui vaquent à l'oraison^ qui tté<\ueti\»CkX\«&^»Rx«a«xA&x
SUR LE SOUFFLET DOM«î A JESUSCHRIST.
fjui exercent la charité envers les pauvres; il y a des unies religieuses qui vont encore plus loin, et qui , en vue de s'élever et de parvenir à la plus sublime perfection , se dépouillent de tous les biens de la terre, renoncent à tous les plaisirs des sens, se renferment dans le cloître, et là passent leurs jours dans la pauvreté , dans Tobscurité , dans la sujétion et la dépendance, dans la pénitence et la mortiflcation : effets de la grâce du Seigneur, qui se sont perpétués jusque dans ces derniers siècles, et dont nous ne pouvons trop le bénir. Mais, oserâije le dire? parmi ces sages chrétiens, parmi ces âmes vertueuses, ou faisant profession d'une piété particulière, parmi ces âmes parfaites , ou voulant l'être, et pour cela retirées dans les solitudes et dans les monastères, à peine peut-être s'en trouvera-t-il un seul qui sache dissimuler une injure, qui sache l'oublier et la pardonner. On apprend tout le reste, on se forme atout le reste, on s'exerce dans tout le reste; on apprend à jeûner, on apprend à veiller, on apprend à prier, on apprend à méditer, on apprend à macérer sa chair et à la mortifier; mais le gilenoe, mais la patience, mais la charité, mais la modération, T empire sur soi-même et sur les mouvements de son coeur, dans les occasions et sur les matières où Ton se croit offensé, c'est en toutes les conditions et en tous les états ce qu'on n'apprend presque jamais, et ce qu'on ne veut pas même apprendre. On se fait un point de conduite et de sagesse de n'être pas si bon, ni si endurant ; on n'aime point à passer pour une personne que l'on puisse aisément attaquer et qui ne sache pas se défendre; on s'applaudit au contraire de s'être rendu comme invulnérable, et d'avoir accoutumé les gens à nous craindre et à nous ménager; on a là-dessus mille raisons de prudence , de bienséance , de justice, mais raisons qui , bien examinées et bien pensées , se réduisent toutes à une seule, savoir, qu'on ne veut rien souffrir.
Avec cela néanmoins, on est déclaré pour la plus étroite morale , on demeure les heures entières aux pieds du Seigneur; on est dans un quartier, dans une société , dans ime maison un modèle de vercu ; on a des ravissements et des extases; c'est-à-dire, qu'on est comme ces montagnes dont parle l'Écriture, qu'il suffit de toucher pour faire sortir de leur sein d'épaisses fumées et des flammes ardentes : Tange montes , et JttmigabunL {Psabn 143.) Ah ! ce sont des montagnes que ces âmes si pures et si saintes, ou prétendues telles; ce sont de hautes montagnes , des montagnes élevées presque jusqu'au troisième ciel , par la sublimité de leurs sentiments et de leurs vues; mais allez tant soit peu heurter contre elles, qu'il vous échappe une parole, un geste, un air de mépris, une légère contradic- Uoa qui les choque^ ce sont alors des montagnes
fumantes et tout embrasées; ou si elles se resserrent dans elles-mêmes , et ne produisent rien au deboFS, c*estpour nourrir en secret un venin cadié, qvii agit lentement, mais pour n*agir ensuite et selon les rencontres que plus efficacement et que plus malignement. Écueil fatal à l'innocence de tant d'âmes, du reste les plus irréprochables; écœii capable de les perdre, et de les perdre partout, parce qu'on n'en est nulle part à couvert, et que c'est souvent dans les assemblées les plus r^^ières d'ailleurs qu'il est plus à craindre.
Quoi qu'il en soit, mon cher auditeur, et qui que vous soyez, j'en reviens à l'exemple que notre mystère nous présente : c'est celui de Jésus-Christ. Car ce que le prophète disait à Dieu , je ne ferai point difficulté de vous l'appliquer ici , et de vous !^ dire à vous-même: Respice infaciem Christitui.{Psaim. 83.) Vous êtes touché, mon cher frère, de la manière dont on a parlé de vous, dont on s'est comporté envers vous , et vous avez bien de la peine à modérer là-dessus votre chagrin et à le digérer. Mille considérations devraient vous retenir, et je pourrais les produire et tes employer pour adoucir l'amertume de votre cœur; mais il ne m'en £aut qu'une : envisagez votre Christ ; voyez cette face respectable et adorable aux anges mêmes, cou* verte d'un soufflet : Respice infaciem Christi fui : c'est votre Christ, puisque c'est pour vous qu'il a reçu l'onction divine; votre Christ, puisque c'est à vous qu'il s'est donné, et pour vous qu'il s'est livré et immolé, Christi tui; mais je dis plus, c'est votre Dieu. Or, comparez personne à personne , injure à injure ; la personne sacrée d'un Homme* Dieu à la vôtre, faible et vile créature; un soufflet, et l'offense peut-être assez peu remarquable par elle même que vous relevez néanmoins avec tant de bruit, et dont vous vous plaignez avec tant d'exa» gération et tant de chaleur. Il y va de Totre honneur, dites-vous ; mais votre honneur est-il plus précieux que celui du Fils de Dieu, et que celui de Dieu même? Il y va de votre intérêt, ajoutez-vous; mais votre intérêt est-il plus important que celui de toute la religion intéressée dans l'injure faite à son chef et à son divin auteur? On vous a traité indignement, et sans nul respect de votre rang, de votre nom, de votre naissance; mais l'indignité estelle plus grande à votre égard qu'elle ne l'était à l'égard de la souveraine majesté ? Imaginez tout cequ'il vous plaira; l'exemple que je vous mets devant les yeux aura toujours la même force, et quoi que vous puissiez alléguer, j'aurai toujours droit de vous répondre : Respice infaciem Christitui. Oui, regardezle, ce Christ, et apprenez de lui non- seulement à supporter les injures avec patience , mais avec joie; et même selon lesconjonctures et les besoins, à vous y exposer et à les aimer : c'est la seconde partie.
SUR LE SOUFFLET DONNE A JESUS-CHRIST