TROISIÈME PARTIE
$e faire de la vie même comme un apprentissage la mort , et par cet apprentissage de la mort apsndre en effet et se former à mourir, n'est-ce i non-seulement un paradoxe, mais une contradica?Car, sans prétendre subtiliser dans une matière
aussi solide que celle-ci , tout apprentissage suppose deux conditions , savoir, un fréquent exercice de la même chose , et le pouvoir de la recommencer tout de nouveau , et de la rectifier quand une fois on n'y a pas réussi. Or, de ces deux conditions, ni l'une ni l'autre ne se trouve dans la mort ; puisqu'on ne meurt qu'une fois , et qu'après la mort, soit qu'elle ait été sainte ou criminelle, il n'y a plus de retour. Ce qui a fait dire à saint August^i que, de toutes les fautes, les plus irréparables sont celles que l'on commet à la mort. Cependant , chrétiens, c'est la maxime de tous les Pères de l'Église qu'on peut apprendre à mourir, et que cette science est la plus éminente de toutes les sciences après la science de Dieu, si toutefois ella peut être distinguée de la science de Dieu. Il y a , disent-ils, un apprentissage pour la mort, et c'est dans cet apprentissage que les saints se sont formés : tout leur soin pendant la vie a été d'étudier la mort ; et comme il est naturel de faire parfaite» ment ce que l'on sait, et ce que l'on a même pratiqué par un long usage , ils sont morts saints parce qu'ils possédaient excellemment la science de la mort.
Or, il ne tient qu'à nous de les imiter-, car voici . trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux , et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. La première : nous mourons tous les jours, selon la parole du Saint-Esprit^ il nous est donc aisé d'apprendre à mourir. La seconde : toutes les créatures qui nous environnent nous apprennent actuellement, ou, pour mieux dire, nous forment à mourir; notre ignorance est donc sans excuse si nous^ ne savons pas mourir. La troisième : la vie chrétienne à quoi Dieu nous a apppelés est, pour ainsi parler, une continuelle pratique de la mort ; nous sommes donc bien coupables de n'être pas plus versés et plus expérimentés dans l'art de la mort. Les conséquences sont évidentes, et je vais vous fairo convenir des principes.
Non , chrétiens , il n'est pas vrai dans un sens que nous ne mourons qu'une fois. Nous mourons à toute heure , et à toute heure nous pouvons , je ne dis pas seulement sans crime, mais avec mérite, mourir volontairement et librement. En effet, quand Dieu menaça le premier homme qu'il mourrait dès qu'il aurait désobéi : In quacumque die comederis , morte morieris {Gènes,, 2), l'arrêt, selon la remarque de saint Irénée , s'exécuta dans Adam au moment qu'il eut violé le précepte du Seigneur. Autrement, ajoute le même saint. Dieu aurait été peu efficace et peu sincère dans le jugement qu'il avait prononcé. Car il n'avait pas dit au premier homme , Tu mourras un jour, tu mourras dans un certain temps , tu mourras après avoir vécu tant d'années et tant de siècles; mais il lui avait dit absolument. Tu mourras au jour même et dans l'instant que tu.
SUR LA PRÉPARATION A LA MORT
auras péché : In quacumque die ; et e*est ainsi que la chose s'accomplit. Dès lors Adam , en punition de sa désobéissance, devint sujet à toutes sortes d'infirmités ; dès lors il sentit affaiblir son tempérament ; et son corps dégradé, si je Tose dire, du privilège de rintiocence , commença à déchoir, et par conséquent à mourir. Or ce qui se vérifia dans Adam se vérifie également dans nous, et les païens même l'ont bien reconnu. Nous nous trompons, disait un de leurs sages , et notre erreur est d'envisager toujours la mort comme future : In hocfaUimur, quod mortemprospicimus. (Seneg.) Bien loin que cela soit , une grande partie de la mort est déjà passée pour nous : Magna pars ^us jam prseteriit : et nous devons faire état qu'elle tient sous son domaine tout ce qui s'est écoulé jusques à présent de notre vie : Et qtddqttidatafis rétro est, mors tenet. Mais saint Paul Ta dit encore plus expressément, et la parole de cet apôtre doit être ici d'une tout autre autorité. Quotidie morior per vestram ghriam, Fratres. (1. Cor., 15.) Jl n'y a point de jour, mes frères, édrivait-il aux Corinthiens, que je ne meure: et la gloire que je reçois de vous fait qu'il n'y a point de jour que je ne meure avec joie et avec plaisir.
Or , supposé que nous mourions tous les jours , pouvons-nous dire qu'il est difficile d'apprendre à mourir; et puisque à tous moments nous mourons par nécessité, qui nous empêche de nous accoutumer à mourir par choix et par volonté? J'avoue, poursuit saint Augustin enchérissant sur cette pensée , que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes ; mais s'il y a un charme dans nos yeux, nous en devons chercher le remède dans nos esprits ; et le remède est de bien comprendre , que ce corps qui nous paraît vivant, est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant : Fascinatio est in visu, sed remedium in intellectu; vides viventem, cogita morientem, ( Ano.) Ces paroles sont pleines de force et d'énergie : vous vivez , dit saint Augustin, mais le même principequi vous fait vivre est celui qui vous fait mourir ; et quoique vos sens vous disent le contraire, c'est à votre raison de les corriger, en vous remontrant à vous-mêmes que cette vie qui vous semble vie, n'est qu'un commencement et un progrès de mort : f^ides viventem^ cogita morientem. (Ibid.)
Mais encore, ajoute saint Augustin , qui nous enseignera à mourir, et à quelle école irons-nous pour apprendre cette incomparable leçon ? Qui nous l'enseignera, chrétiens? toutes les créatures de Tunivers, et surtout celles par qui nous subsistons même et nous vivons. Car ne sortons point d'abord hors de nous-hiémes, mes frères, dit l'apôtre : c'est dans nous-mêmes que nous trouvons toutes les preuves d*UAemort certaine. Nous n'avons qu'à nous inter- Fûger Bous-mêtnes : tout ce qu'il y a dans nous
nous dira d'une voix secrète , mais unanime, qu'il faut mourir; et, quoi que nous puissions opposer en notre faveur, nous n'aurons jamais d'autre réponse que celle-là : il faut mourir. Tu es riche et dans l'opulence; mais il faut mourir. Tu as du crédit et de la réputation; mais il faut mourir. Tues jeune et en état de goûter les délices de la vie; mais il faut mourir. Tu es l'idole du monde; mais il faut mou« rir. Voilà leseul langage que nous entendrons; pourquoi ? parce que Dieu en nous créant a gravé dans le fond de notre être cette réponse générale que nous font tous les éléments qui nous composent et qui, en se détruisant les uns les autres, nous détruisent nous-mêmes avec eux. Ne nous contentons pas de cela, mais regardons autour de nous : je dis que toutes les créatures qui nous environnent et qui 8e^ vent à notre entretien|, non-seulement nous annoncent la mort, mais nous forment actuellement et nous exercent à mourir. Comment cela? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être à nous : ce qui déjà , comme l'observe ingénieusement saint Augustin, est un véritable exercice de la mort. Car à combien de choses pouvons-nous dire que nous sommes déjà morts, et que nous mourons sans ces se? Les plaisirs de la jeunesse ne sont plus pour nous, et nous ne sommes plus pour eux; la joie d'hier n'est plus aujourd'hui , et nous sommes morts pour elle ; les honneurs qu'on nous a rendus autrefois ne sont plus rien, et l'oubli, qui lui-même est une espèce de mort, les a anéantis dans la mémoire des hommes : et comme ces honneurs et ces plaisirs nous ont déjà quittés, tout le reste, je ne dis pas nous quittera, mais nous quitte à mesure que nous en usons. Or, n'est-ce donc pas un aveuglenaent bien grossier que le nôtre, si partant d'essais et tantd'é> preuves de la mort, nous ne parvenons pas à acquérir la science de la mort ?
Mais le grand et l'essentiel engagement que nous avons à cette science pratique et à cet exercice de la mort, c'est la profession du christianisme où Dieu nous a appelés; puisque selon toutes les règles de l'Écriture, la vie chrétienne n'est rien, à proprement parler, qu'une continuelle mort. Et voilà pourquoi samt Paul, qui comprenait admirablement c^te vérité, ne donnait point aux premiers fidèles d'autre idée de ce qu'ils étaient que celle-ci : Mortuiesfis, et vita vestra abscondiia est cum Christo in Deo ( Cohs., 3 ) : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. ConsepuUi esiis cum Christo per baptismum in mortem{Rom.i 6); Vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême qui est pour vous un sacrement et un mystère de mort : ce qui se doit entendre, ajoute saint Chrysostôme, non pas dans un sens figuré, mais à la lettre et dans la rigueur des termes. Car à quoi vont ton* tes les maximes de la vie chrétienne, eioon à déta-
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iher l'âme du corps, c'est-à-dire à la détacher des ilauirs da corps, à la détacher des sensualités du »ips , à la détacher de la servitude et de l'esclavage kl corps? Or, détacher Tâme du corps, qu'esta» ntre ^se que de lui appreodre à mourir : Porro teeemere animam a carpore, quid aUud est, fuam emori dUceref (Chbysost. } Dégageonsxms, disait un païen, de cet attachement honteux , |ui assujettit en nous l'esprit à. la chair, et par là MUS nous accoutumerons à mourir : Disjïmga'' mus nos a corparibuSy et sic consuescamus mori, SEVEC.)Mms ce que les philosophes disaient inuélément, quoique magnifiquement, notre religion nous lait une loi de Texécuter saintement et généreusement ; car elle nous détache de nos corps par la mortification ; et en nous détachant de nos corps, Ht nous fiait entrer dans la pratique de cette mort m quoi consiste le mérite de la vie.
Suivons donc , mes chers auditeurs , le mouveneot et l'attrait de son esprit. Détachons-nous de ce corps que l'Écriture appelle si souvent corps de pédié, et n'attendons pas que la mort nous en dépouille par force , puisqu'il est en notre pouvoir de nous en dépouiller nous-mêmes par vertu. Une âme jpn ne renonce à son corps que dans l'instant de la mort, est une âme indigne de Dieu. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez , hors de Dieu : voilà eo deux mots la science de la mort. Prévenez par une mortification volontaire les opérations violentes et douloureuses de la mort. La mort vous ôtera l'usage des sens ; faites-les mourir par avance , en leur retranchant tout ce qui peut déplaire à Dieu : liberté des paroles, curiosité des regards, délicatesse du goût. La mort vous enlèvera vos biens; quittez-les dès maintenant d'esprit et de cœur. Bien loin d*avoir cette soif insatiable d'amasser, d'accumuler trésors sur trésors, faites-vous selon Dieu une sainte gloire de les distribuer. Bien loin d'envier ce que vous n'avez pas, donnez sans peine et avec joie ce que vous possédez. La mort vous séparera de vos amis; faites de bonne heure avec eux un divorce chrétien, et renoncez à ces sociétés libertines, à ces conversations dangereuse^, à ces engagements tendres, à ces commerces suspects. I^e réservez rien , et souvenez-vous de la belle pensée de l'abbé Kupert, que la mortification , pour faire l'office de la mort et pour en avoir les qualités, doit être absolue et universelle; que eoomie on ne dit point qu'un homme soit mort pour avoir perdu ou la parole ou la vue, mais que poiurcela 11 faut qu'il soit privé de toute action et de tout sentiment ; aussi ne dit-on pas qu'un chrétien soit mortifié pour avoir réprimé quelqu'un de ses appétits sensuels, s'il ne les a réprimés tous, et
s'il ne les a tous soumis à Dieu. Quand il vous arrivera des disgrâces, des afQictions, des calamités, des pertes , dites à Dieu, en vous élevant au-dessus de vous-mêmes par l'esprit de la foi : Soyez béni. Seigneur ; autant est-ce pour moi d'anticipé sur ce qu'il aurait fallu faire à la mort. Ce que vous m'ôtez, elle me l'aurait ôté, et c'est un tribut que je lui aurais dû payer; mais m'en voilà heureusement quitte. J'aurais ienu par là au monde, mais vous avez rompu mes liens ; et , par votre infinie miséricorde, TOUS avez si bien ménagé les choses, que pour peu que je réponde à vos desseins, la mort n'aura, plus rien d'affreux pour moi.
Si vous êtes , mes chers auditeurs, dans ces dispositions, encore une fois rendez-en grâces au ciel ; car c'est être préparé à la mort. Et ne me répondez point Iqu'une telle vie est une vie triste. Qu'elle le soit, j'y consens, mais cette vie triste est suivie d'une mort pleine de consolation, et surtout d'une mort de prédestiné. Or, une mort sainte est un avantage que nous ne pouvons assez priser ni acheter trop cher. Je vais plus loin ,^ et je prétends même que, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde, et à tout ce qui pourrait l'attacher dans le monde, est mille fois plus tranquille, et par conséquent plus heureuse que celle de ces mondains si vifs pour le monde, et qui craignent tant d'en sortir et de le perdre. Cette seule pensée , rien ne m'arrête , et je suis prêt à partir dès qu'il plaira à Dieu de m'appe- 1er, est pour une âme le plus doux repos et le bonheur le plus solide. Mais vivre oe la sorte, c'est ne pas vivre ou c'est vivre comme si l'on ne vivait pas. Ah! chrétiens, n'est-ce pas aussi ce que demandait l'apôtre aux premiers fidèles, et ce que je dois vous demander à vous-mêmes? Reliquum est ut qui tdunturhocmnndOy tanquamnonutarUur>{i. Cor. 7. ) Mes frères, usez du monde comme si vous n'en usiez pas, c'est-à-dire. Vivez comme si vous ne viviez pas. Vivez sans aimer la vie, ni tous les biens de la vie. Vivez à Dieu , vivez pour Dieu , vivez en Dieu, afin de vivre éternellement dans la gloire avec Dieu. Je vous le souhaite , etc.
SUR L'ÉLOIGNEMENT DE DIEU, etc.
SERMON
LE VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEBfAINE.