‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 148 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dieu est fidèle, dit le grand apôtre, FidelU Deus (2. Tasss., 3 ) , et parce qu'il est fidèle pour nous , nous pouvons porter notre confiance jusqu'à nous assurer de lui. Mais il ne s'ensuit pas de là que nous ayons droit de compter sur lui à son préjudice même, ni que sa fidélité puisse jamais servir de fondement à notre témérité. Or c'est néanmoins le foux principe sur lequel agit un pécheur du siècle quand il diffî^e sa conversion, parce qu'il se flatte d'avoir un jour la grâce de la pénitence. Car se promettre cette grâce pour se maintenir dans Thabitude de son péché, [Nrenez garde, s'il vous platt, c'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise, c'est vouloir qu'il soit fidèle aux dépens de tous ses intérêts, et tournant contre lui ses propres armes, c'est l'attaquer et le combattre par le plus aimable de tous ses attributs , qui est sa miséricorde : enfin c'est vouloir que sa fidélité le rende, tout Dieu qu'il est, prévaricateur et fauteur de notre iniquité. Estil une espérance plus vaine et une présomption plus crimmelle?

Cest vouloir que Dieu soit fidèle à eelm qui le méprise ; et Dieu s'est déclaré au contraire, que quiconque le méprise sera méprisé : f^se qultpemis, nonne et ipsespemerit. ( Isai. , ZZ. } Malheur à vous qui méprisez la grâce de votre Dieu , parce que votre Dieu vous méprisera à son tour. Or vous la méprisez, pécheur, cette grâce, lorsque résistant à ses inspirations secrètes , et ne voulant pas encore vous soumettre à elle, vous ne laissez pas de compter sur

es années, etmême plusieursannées de vie : qui sait i 4%m ces années qui vous restent, il y aura pour oysun jour de salut? Souvenons-nous, mes frères, ondut saint Bernard, ramassant en deux mots tout s fond de cette première partie, souvenons-nous [ail y a des temps et des momenU que le Père cé- Brte s'est réservés, et qu'il ne nous appartient pas nême de comialtre, bien loin que nous en puissions lîsposer : Temporal momenta qim Paêer pontU msuapoiesUUe. {,Act., l.)Or, ces moments, dans a doctrine de tous les Pères, sont ceux de la conrenion et du salut. Souvenons-nous que comme il l'a pas plu à Dieu d'envoyer en toute sorte de temps m Rédempteur et un Messie pour le salut général la monde; que comme il ne lui a pas plu de répan- Ire sur les royaumes et sur les nations la lumière de rÉTangile dans tous les temps , aussi ne lui plait-il pas de convertir en particulier chaque pécheur dans tona les moments. Souvenons-nous et comprenons bien qu'il veut nous sauver plus spécialement dans en temps que dans un autre ; et qu'ayant pour cela des moments de choix , le plus grand de tous les malheurs est que ces moments nous échappent et que nous les négligions. N'oublions jamais les étonnantes paroles du Sauveur lorsqu'il pleure sur Jérusalem, ou plutôt, comme je vous le disais hier, sur les pécheurs dont cette ville infortunée était la figure. Il la regarca avec compassion, non point parce qu'elle devait être détruite par les Romains, non point parce qu'elle était à la veille de la ruine la plus entière, non point parce que ses enfants allaient être, comme Gain , exterminés de la terre ; le <firai-je? non point même parce que le Saint des saints devait bientôt y être condamné à la mort, et à la jnort la plus honteuse et la plus cruelle; mais parce qu'elle n'avait pas connu le jour du salut qui Im était donné, et où le Seigneur lui apportait la paix : Quia si cognovisses eêtu,etquidem in hae. Se tua, qumadpacem Ubi. (Luc. , 19. ) Voilà ce qui Ht verser des larmes au Fils de Dieu. Il n'imputa point la réprobation des Juifs au déicide abominable qu'ils allaient commettre dans sa personne, mais à l'aveuglement volontaire qui les empêchait ée connaître le temps de la visite du Seigneur : Eo 4ptod non eognoverit tendus visikUionU tu». (Id.) Or nous le connaissons, chrétiens, ce temps de la visite de notre Dieu, ce jour qui nous est accordé, In hac die tua. Nous le connaissons; et peut-être à l'instant que je vous parle. Dieu vous dit-il secrètement : Voici, pécheur, votre jour, ▼oici le temps que j'ai destiné pour vous, c'est aH{ourd*hui qu'il faut quitter cette vie libertine; car je ne veux plus de retardement : Ecce «une

êemput aec^tabile. (Cor., 6.) Mais que vous ar- . ^

rivera-t-il, mon cher auditeur, si vous consultez 1 son secours conune si elle vous était due. Mais Dieu Tesprit do monde au lieu de vous rendre attentif et vous méprisera à son tour, lorsque après avoir long*

SUB LE RETARDEBŒNT DE LA PÉNITENCE

je serais en assurance ; mais il a Tonlu que cette volonté dépendit encore de moi , et qu'elle fût sujette à mes légèretés, à mes irrésolutions, à mes caprices« et voilà ce qui me fait trembler. Or si saint Bernard parlait de la sorte, que doit penser un homme du monde , qui ne veut pas actuellement se couTcrtir, dans la vue qu*îl se convertira un jour, et dans l'espérance de changer quand il voudra de sentiments et de conduite? Voyez comment il raisonne, et comment il se contredit lui-même. Il se promet qu'il fera dans quelque temps un effort pour sortir de son péché, et il avoue que dès maintenant il • se sent trop faible pour y réussir. Il se flatte qu'après quelques années il aura assez d'empire sur son cœur pour le dégager de cette passion , et il reconnaît que cette passion le domine déjà tellement qu'il lui est presque impossible de la vaincre : contradiction évidente. Quoi , mon frère, lui répond saint Augustin, vous êtes dès à prescrit trop faible pour vous soutenir, et vous vous relèverez après que vous vous serez toujours affaibli davantage? A. mesure que vous avancez dans le chemin du vice, les forces de votre âme, je dis les forces même naturelles , diminuent, et rexpérienco ne vous l'apprend que trop. Autrefois vous résistiez ; et cet heureux tempérament que Dieu vous avait donné, soutenu de la grâce , surmontait sans peine la violence du mal ; mais le mal , j'entends l'habitude du péché, a tellement prévalu, qu*elle ne trouve presque plus de résistance : vous succombez aisément, fréquemment ; et pour excuser vos chutes continuelles vous les attribuez à votre faiblesse. Que sera-ce donc quand vous aurez encore langui plus longtemps dans l'état de votre infirmité? Dire que vous serez capable alors de vous relever, n'est-ce pas vous méconnaître, et prendre plaisir à vous tromper vousmême?

D'autant plus, ajoute saint Grégoire pape, que vas pécheurs qui difiSèrent leur conversion la remettent enûn jusques à un temps où il leur est en quelque manière impossible de changer sincèrement de volonté. Quel est-il ce temps? la fin de la vie, et souvent le jour même de la mort. Car dites-moi , mes chers auditeurs , si nous pouvons prétendre avec raison qu'à ces derniers moments nous agirons par les vues de Dieu ? Toutefois, ôtez ces vues de Dieu, toutes les volontés et tous les désirs imaginables ne suffisent pas pour vous sauver. Or je vous demande : Est-il aisé d'agir par de semblables motifs , quand on est réduit à la plus extrême et à la plus pressante nécessité, qui est celle de la mort? Quitter le péché quand on ne le peut plus conunettre, renoncer aux occasions quand on n'est plus maître de les rechercher, mourir au monde quand le naonde est déjà mort pour nous, est-ce là cette pétftence surnaturelle , si puissante sur le cœur de

Dieu, et qui le fléchit immanquablement? Je ne dis point les obstacles infinis dont la volonté do pécheur est combattue : ses forces épuisées , tes sens assoupis, son esprit ^aré , sa mémoire troublée, la douleur qui le saisit ; en sorte que l'âme , occupée tout entière du mal présent, est incapable de râMchir sur le passé et de délibérer sur l'avenir, liais je veux qu'elle ait toute l'attention et tout le dtsoernement nécessaire , encore une fois est-il facOe à on homme de devenir à la mort ce qu'il n*a jamais été pendant la vie; de prendre des inclinations toutes nouvelles , de commencer à haïr ce qu'il a toujonn aimé, de commencer à aimer ce qu'il a toujours h» ? Ne serait-ce pas un prodige ? Voilà néanmoins sur quoi l'espérance de tous les pécheurs est fondée. Us sont convaincus que ce miracle se fera en eux : ils se connaissent bien , disent ils , et dès qu*tl8 le voudront ou qu'ils penseront à le vouloir, rien nelenr résistera : quelque mon(^ine,quelquedérégléeqa'ait été leur vie, ils se transformeront tout à coup en d'autres hommes. Jugez si vous devez les en croire, et s'il y a pour vous de la sûreté dans une pareille conduite.

Ah! chrétiens, attachons-nous plutôt au conseil que nous donne le grand ap6tre, et au commandement qu' il nous fait de ne pas recevoir en vain le don de Dieu qui nous est aujourd'hui présenté. Le temps est favorable; la grâce , abondante; la disposition même de nos esprits et de nos coeurs, avantageuse. Qu'attendons-nous, et que nous reste-t-il, sinon de profiter de ces heureuses conjonctures? Le temps favorable : car c'est un temps de renouvdlement pour tous les chrétiens ; un temps qui réveille les plus assoupis , qui ranime les plus languissants et les plus froids ; un temps où les plus endurcis auraient honte de ne pas donner des marques de leur religion , où la piété publique triomphe du respect humain , et où le libertinage confondu devient scandaleux et odieux; un temps où les âmes tîmideB peuvent avec honneur se déclarer, et où le monde même ne s'étonne point des conversions qu! paraissent dans le christianisme. Pour combien de pécheurs ce saint temps n'a-t-il pas été l'occasion d'une pénitence parfaite? Pour combien d'âmesqui semblaient désespérées n'a-t-il pas été, si je puis parier de la sorte , un temps de crise? Temps de crise, où la foi presque éteinte et à demi morte ressuscite, rerit, et opère les plus grandes merveilles. Mais , ô profondeur et abîme des conseils de Dieu, temps de crise qui décide souvent ou de la vie ou de la mort , ou du salut ou de la damnation ! Qui sait si cette pâque ne sera pas la dernière pour vous ; ou qui sait si Dieu voudra faire en votre faveur à une autre pâque les même savances ? La grâce abondante : car l'Église nous ouvre tous ses trésors; elle veut noue appliquer tous les méritesdeJésus-Christ; elle nous

SUR. LA PASSION DE JESUS-CHRIST

appelle à son tribunal pour délier nos eonscienees , cUe ioipîre à tes ministres un zèle tout nouveau, elle s'intéresse pour nous auprès de Dieu , et Dieu éeoutanteooore sa miséricorde et ne' dédaignant ^ pas de noua prévenir, nous offre ses seeours les * plus puissants. La disposition de nos esprits et de nos eceurs plus avantageuse. J'ose dire qu'il n*y a point de pédieur si obstiné, qui, dans ces jours de bénédiction et spécialement sanctifiés par la piété des fidèles, ne fasse malgré lui certaines réflexions , et ne sente renaître au fond de son âme certains remords, certains désirs qui le ramèneraient à Dieu, sit voulait fdre quelque effort pour les suivre.

Allons donc , mes cbers auditeurs , et ménageons des moments si précieux. Disons à Dieu comme David : DùHyWme e(Bpi{Pialm., 76) ; c'est. Seigneur, un dessein formé, et dès aujourd'hui je me mettrai m devoir de Texéeuter. Disons-lui comme saint Attgnstin : Sero (e amavi (Aug.); ah! Seigneur, je eoœmenee bien tard à vous aimer, et que seraitce si je différais encore? est-ce trop que de vous donner au moins quelques années qui me restent peut-être à vivre sur la terre , pour mériter de vivre élemellementaveevousdansla gloire, où nousconduise, etc.

SERMON

POUR

LE VENDREDI SiiNT

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

Jmdmi signa petuni, ei Gfwci tapientiam quéeruiU; nos flNilfm pnedicamus Chrittum crueiftxum, JudœU guident wemmdalmm , GenHbus auiem atultitiam ; iptit aulem vocatû Judmê alftw GrmeU, Christum Dei virtutem, et Dei ta-

Les JaiCi demandent des mincies , et les Grecs cherchent la sifesse. Poar nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, qui ert DB sQlet de acandale aux Juifs , et qui iwralt une folie aux GcdUIs; mais qui est la force de Dieu , et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés, soit d*entre les Gentils, soit d*eo(re les JoUik Dom la prtmièrt épUte aux CorinthieHs, chap. l .

SiBB,

Si jamais les prédicateurs pouvaient avec quel que sujet apparent rougir de leur ministère , ne seraitce pas en ce jour, où ils se voient obligés de pu- Mier les humiliations étonnantes du Dieu qu'ils annoncent, les outrages qu*il a reçus, les faiblesses qa*il a ressenties, ses langueurs , ses souffrances , sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand apdtre , malgré les ignominies de la croix , je ne rougirai jamais de l'Évangile de mon Sauveur; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante, et même encore plus surprenante que le sentiment qu'il en avait : c'est que je sais , ajoutait-il , que l'Évangile de la crpix est la vertu de Dieu pour tous

ceux qui sont éclairés des lumièret de la fol : Non embesco Evamgeiiwn; virtu$ enim Dei est ùmni eredenlL (Rom. ,i.) Non-seulement saint Paul n'en rougissait point , mais il s'en glorifiait. Car à Dieu ne plaise, mes frères, écrivait-il aux Galates, que je fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ t MM autem absU gloriari nisi in cruee Domini nostri Jesu Chrisii. {Galat., 6.) Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans l'exercice de son ministère, il prétendait que pour soutenir son ministère avec lionneur, le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de l'Homme^Dieu ; et qu*en effet il n'y avait rien dans tout TËvangile de plus grand, de plus merveilleux , de plus propre même à satisfaire des espriu raisonnables et sensés , que ce profond et adorable mystère. Car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Judœl signa peiumtj et Grxci sapienHam quxrunL (1. Cor,^ 1.) Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse voir des miracles. Les Grecs vains et superbes se piquent de chercher la sagesse. Les uns et les autres s'obstinent à ne vouloir crobre en Jésus-Christ qu'à ces deux conditions. Et moi, dit Papôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur prêcher Jésus-Christ même crudfié; pourquoi ? parce que c'est par excellence le miracle de la force de Dieu , et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu. Miracle de la force de Dieu , qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Christum crucifixum Dei virtufem. Chefd'œuvre de la sagesse de Dieu , qui seul est plus que suffisant peur soumettre les gentils au joug de la foi, et pour les flaire renoncer à toute la sagesse mondaine: Christym crucifixum Dei sapientiam. Admirable idée que concevait le docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c'est à cette idée, chrétiens , que je m'attache, parce qu'elle m'a paru d'une part plus propre à vous édifier, et de l'autre plus digne de Jésus-Christ , dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage; et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire , après que Jésus-Christ lui-même nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsqu'allant au Calvaire il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit de la méditer, il s'agit d'en approfondir le mystère, il s'agit d'y reconnatj tre le dessein de Dieu , ou plutôt Touvrage de Dieu ; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'afifermisse-

ment de notre foi : et c*est , arec la grâce de mon Dieu , ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ, et je veux , moi , vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que Ton vous a faits ont souvent ému vos entrailles , mais peut-être d*une compassion stérile, ou tout au plus d*une componction passagère qui n*a pas été Jusqu'au cliangement de vos mœurs. Non dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui désormais serve de fonds à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots , mes chers auditeurs , qui vont partager cet entretien : vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute Tétendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusques h présent n'a regardé ce mystère que comme une folie; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.

Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet , ce zèle dont fut rempli votre apêtre, quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois , et pour leur faire révérer dans l'humiliation même de votre mort la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici , comme saint Paul , à des Juifis ni à des gentils ; je parle à des chrétiens de profession , mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la foi, qui, pleins des maximes du siècle , et consultant trop la prudence humaine , ne laissentpas, quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion , quand ou leur représente le Dieu qu'ils adorent comblé d'opprobres, et expirant sur une croix. Or c'est pour cela que je dois les fortifier en leu)* faisant connaître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes. Soutenez-moi donc , à mon Dieu ; mais au même temps donnez h mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole, pour être non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande. Seigneur, cette grâce , et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car oubliant aujourd'hui Marie , je n'envisage que votre croix, notre unique espérance; et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culteque lui rend solennellement toute l'Église , O crux ave. PRE\UÈRE PARTIE- Qu'un Dieu , comme Dieu , agisse en maître et en souverain ; qu'il ait créé d'une parole le ciel et la terre, qui] fasse desprodiges dans Funivers , et que

SDR LA PASSION DE JÉSDS-CHRIST.

rien ne résiste à sa puissance, c'est une chose, chrétiens , si naturelle pour lui , que ce n'est presque pas un sujet d'admiration pour nous. Mais qu'un Dieu souffre , qu'un Dieu expiredans les tourments, qu'un Dieu, comme parle l'Écriture, goûte la mort , lui qui possède seul l'immortalité ; c'est ce que ni les anges ni les hommes ne comprendront jamais. Je puis donc bien m'écrier avec le prophète : Obsfu» pescUe, cœli (Jerbm., 2) : 0 cieux, soyez-en saisis d'étonnement ! car voici cequi passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi ; mais aussi est-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et hœc est Victoria qux vincit mundumsfides nostra. (1. JOAN., 5.) Il est vrai , chrétiens ; Jésus- Christ a souffert , et il est mort. Mais , en vous parlant de sa mort et de ses souffrances , je ne crains pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe , si les paroles de mon texte ne vous avaient disposés à l'écouter avec respect; et jeprétends que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort en Dieu; c'est-à-dire d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Dieu; d'une manière tellement propre de Dieu , que saint Paul , sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux gentils : Oui, mes frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homme dont la mort vous scandalise, oe Christ, qui vous a paru au Calvaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse, est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui , c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui. Il est notre Dieu , et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve que sa croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul , que vous n'avez peut-être jamais bien comprise, etquej'entreprend? de vous développer. Entrons, chrétiens, dans le sens de ces divines paroles, Christum crwifixum Dei virtutem, et tirons-en tout le firuit qu'elles doivent produire dans nos âmes pour notre édiCcation.

Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Homme-Dieu. U seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet , un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles , et les plus grands miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumafn et de divin dans sa mort ; un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles, puisque, bien loin de mourir pardéfaillance comme le restedes hommes , il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance; mais ce qui surpasse tout le reste, un homme qui, par l'infamie de sa mort, parvient à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

sa eroix même du prince du monde , dompte par sa croix Torgueil du monde, érige sa croix sur les ruines de Tidolâtrie et de rinfidélité du monde, n^est-ce pas un homme qui meurt en Dieu , ou , si vous voulez , en Homme-Dieu ? Et voilà sur quoi s^est fondé Papdtre en disant que cet homme mort sur la croix était, non pas le ministre de la vertu de Dieu , mais la vertu même de Dieu incarnée : Christian crucifixum Dei virtutem. Ne séparons point ces quatre preuves ; et vous avouerez qu'il n*y a point d'esprit raisonnable, ni même d*esprit opiniâtre , qui n*en doive être touché. Venons au détail.

Non, chrétiens, il n^appartient qu*à un Dieu de pénétrer dans Tavenir jusques à l'avoir absolument en sa puissance, et jusques à pouvoir dire infailliblement et en maître : Cela sera, quoique la chose dépende d*une infinité de causes libres qui y doivent concourir. Il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des cœurs, et d'en révéler les plus intimes secrets , les intentions les plus cachées , jusqu'à savoir mieux ce qui est ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de rhomme que l'homme même. Or c'est ce qu'a fait Jésos-Christ à l'égard de sa passion et de sa mort. Je m'explique. A l'entendre parler de sa passion , longtemps avant sa passion même, et sans que les Joift eussent encore formé nul dessein contre lui, on dirait qu'il en parie comme d'un événement déjà arrivé et dont il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer jusques aux moindres circonstances; et à le voir le jour de sa mort subir les différents supplices qu'il endure , on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa personne que de ses prédictions. Enfin , disait-il à ses apôtres pour les préparer à ce douloureux mystère, nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été dit du Fils de l'homme va s'accomplir. Car ce Fils de l'homme (c'étaitla qualité qu'il sedonnait ) , ceFiisde l'homme que vous voyez, et qui vous parle, sera livré aux gentils; il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; on lui crachera au visage , il mourra dans l'opprobre , et il ressuscitera le troisième jour. Prenez garde, chrétiens , à la réflexion que fait ici saint Chrysostdme. Il y avait déjà des siècles entiers que les prophètes , qui furent dans l'ancienne loi les précurseurs du Messie, avaient publié toutes ces particularités. Comme l'obstacle principal qui devait un jour détourner les esprits mondains de croire en Jésus- Christ était le prétendu scandale que leur causerait rignomînie de sa mort. Dieu, par une singulière providence , avait révélé aux prophètes que la mort, quoique ignominieuse , de ce Messie serait dans la plénitude des temps le souverain remède du péché , la réparation solennelle du péché, l'excellent moyen

du salut et de la rédemption du monde ; afin que la prophétie , témoignage invincible de la Divinité , rendit les ignominies mêmes de cette mort, nonseulement vénérables , mais adorables , et que les hommes , dans cette vue , bien loin de s'en scandaliser, fussent persuadés qu'il n'y avait rien dans la passion du Sauveur qui ne fût au-dessus de l'homme. Car voilà, dit saint Chrysostôme, quel était le dessein de Dieu , lorsque dans l'Ancien Testament il faisait parler Isaîe des souffrances de Jésus-Christ, avec autant de certitude, et dans des termes aussi précis que les évangéiistes en ont ensuite parlé dans le Nouveau. Mais ce dessein de Dieu était encore bien plus sensible , et la preuve beaucoup plus convaincante et plus touchante , dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Car c'est moi , disait-il à ses disciples en les entretenant de sa mort prochaine , c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaîe. C'est moi qui vais remplir jusques à un point tout ce qui en est écrit. Noua voici arrivés au terme de la consommation des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins. Mais il m'importe que , dès maintenant , vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyez pas troublés.

Aussi tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes comme se rapportant à lui , s'exécuta-t-il bientôt après , et à la lettre, dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Ce fut en conséquence et en vertu de ces divines prophéties, dont il était personnellement le sujet, que les Juifs, au lieu de le juger selon leur loi , puisqu'il était juif , le livrèrent à Pilate qui était gentil ; que les soldats , contre toutes les formes de la justice, ajoutant à ce que portait l'arrêt de sa condapination , l'insulte et l'inhumanité, lui crachèrent au visage , et le meurtrirent de soufflets; que jusques aux moindres circonstances, du prix auquel il devait être vendu, de l'emploi qu'on devait faire de cet argent , du partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Écritures, qu'il s'était lui-même appliquées , furent, à ce qu'il semble , la règle de tout ce que ses ennemis attentèrent contre lui ; comme s'il n'eût souffert que pour justifier ces oracles prononcés tant de siè* des avant qu'il eût paru au monde : Ui cuiimple* rentur Scripturx; ut impkretur senno^uem dixera^ (M ATTH., 36. JoAN., tS.) Argument si solide et si fort, qu'il n'en fallut pas davantage pour la conr version de ce fameux eunuque, trésorier de la reiae d'Ethiopie , dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe diaere expliqua la merveille que je vous prêche. Toutes ces prophiéttes , et bien d'autres , littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion de Jésus-Christ^ l'obligèrent à reconnaîtra: ee Messie promisde Dieu, et envoyé dan» lapléni-

SDR LA PASSION DE JÉSDS-CHRIST.

ment de notre foi : et e^est , avec la grftcè de mon Dieu , ce que j*entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ , et je veux , moi , vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que Ton vous a faits ont souvent ému vos entrailles , mais peut-être d*une compassion stérile , ou tout au plus d'une componction passagère qui n*a pas été jusqu'au changement de vos mœurs. Mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui désormais serve de fonds à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots , mes chers auditeurs, qui vont partager cet entretien : vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.

Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet , ce zèle dont fut rempli votre apôtre, quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois, et pour leur faire révérer dans l'humiliation même de votre mort la divinité de votre persoiine. Je ne parle pas ici , comme saint Paul , à des Juifis ni à des gentils ; je parle à des chrétiens de profession , mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la foi , qui , pleins des maximes du siècle , et consultant trop la prudence humaine , ne laissent pas , quoique chrétiens , d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion , quand ou leur représente le Dieu qu'ils adorent comblé d'opprobres, et expirant sur une croix. Or c'est pour cela que je dois les fortifier en leu)* faisant connaître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes. Soutenez-moi donc , ô mon Dieu ; mais au même temps donnez h mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole, pour être non-seulemeut persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande, Seigneur, cette grâce , et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car oubliant aujourd'hui Marie , je n'envisage que votre croix, notre unique espérance ; et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute l'Ëglise , O crux ave. PREMIÈRE PARTIE.

Qu'un Dieu , comme Dieu , agisse en maître et en souverain; qu'il ait créé d'une parole le ciel et la lent, qu'il fasse des prodiges dans ruaivers, et que

rien ne résiste à sa puissance, c'est une chose, chrétiens , si naturelle pour lui , que ce n*est presque pas un sujet d*admiratlon pour nous. Maisqu'un Dieu souffre, qu'un Dieu expire dans les tourments, qu'un Dieu, comme parle l'Écriture, goûte la mort , lui qui possède seul l'immortalité ; c*est oe que ni les anges ni les hommes ne comprendront jamais. Je puis donc bien m*écrier avec le prophète : ObêfupescUCf cœli (Jerbm., 2) : O cieux, soyez-en saisis d'étonnement ! car voici ce qui passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi; mais aussi est-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et hœc est Victoria qum vinclt mundwn,JUk$ nostra. (1. JoAN., 5.) Il est vrai , chrétiens; Jésus- Christ a souffert , et il est mort. Mais , en vous parlant de sa mort et de ses souffrances, je ne crams pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe , si les paroles de mon texte ne vous avaient disposés à l'écouter avec respect; et jeprétends que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort en Dieu; c'est-à-dire d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Dieu; d'une manière tellement propre de Dieu , que saint Paul , sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux gentils : Oui, mes frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homme dont la mort vous scandalise, oe Christ, qui vous a paru au Calvaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse, est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui. Il est notre Dieu , et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve que sa croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul, que tous n'avez peut-être jamais bien comprise, et quef entreprend? de vous développer. Entrons, chrétiens, dans le sens de ces divines paroles, Christian cruc^fiomm Dei virtutem, et tirons-en tout le firuît qu'elles doivent produire dans nos âmes pour notre édification.

Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Homme-Dieu. La seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet , un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; un homme qui meurt eo faisant actuellement des miracles , et les plus grandi miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumafn et de divin dans sa mort ; un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles, puisque, bien loin de moarii pardéfaillance comme le restedes hommes , il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance; mais ce qui surpasse tout le reste, un homme qui, par l'infamie de sa mort, parvient à la plus haate gloire, et qui, expirant sur la croix , triomphe par

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

sa eroix même du prince du monde , dompte par sa croix Torgueil du monde, érige sa croix sur les mines de Tidolâtrie et de riofidélité du monde, n^est-ce pas un homme qui meurt en Dieu , ou , si vous vouiez, en Homme-Dieu? Et voilà sur quoi 8*est fondé Tapdtre en disant que cet homme mort sur la croix était , non pas le ministre de la vertu de Dieu , mais la vertu même de Dieu incarnée : ChrUtum crucifixum Dei virttUem. Ne séparons point ces quatre preuves ; et vous avouerez qu'il n*y a point d'esprit raisonnable, ni même d'esprit opiniâtre , qui n'en doive être touché. Venons au détail.

Non, chrétiens, il n'appartient qu'à un Dieu de pénétrer dans l'avenir jusques à l'avoir absolument en sa puissance, et jusques à pouvoir dire infailliblement et en maître : Cela sera, quoique la chose dépende d'une infinité de causes libres qui y doivent concourir. Il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des coeurs, et d'en révéler les plus intimes secrets , les intentions les plus cachées , jusqu'à savoir mieux ce qui est ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de l'homme que l'homme même. Or c'est ce qu'a fait Jésus-Christ à l'égard de sa passion et de sa mort. Je m'explique. A l'entendre parler de sa passion , longtemps avant sa passion même, et sans que les Jniâ eussent encore formé nul dessein contre lui , on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé et dont il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer jusques aux moindres circonstances; et à le voir le jour de sa mort subir les différents supplices qu'il endure , on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa'personne que de ses prédictions. Enfin , disait-il à ses apôtres pour les préparer à ce douloureux mystère, nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été dit du Fils de l'homme va s'accomplir. Car ce Fils de l'homme (c*étaitla qualité qu'il sedonnait),ceFilsde l'homme que vous voyez, et qui vous parle, sera livré aux gentils; il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; on lui crachera au visage , il mourra dans l'opprobre , et il ressuscitera le troisième jour. Prenez garde, chrétiens , à la réflexion que fait ici saint Chrysostôme. n y avait déjà des siècles entiers que les prophètes , qui furent dans l'ancienne loi les précurseurs du Messie, avaient publié toutes ces particularités. Comme l'obstacle principal qui devait un jour détourner les esprits mondains de croire en Jésus- Christ était le prétendu scandale que leur causerait Fignominie de sa mort. Dieu, par une singulière providence , avait révélé aux prophètes que la mort, quoique ignominieuse , de ce Messie serait dans la plénitude des temps le souverain remède du péché , la réparation solennelle du péché, l'excellent moyen

du salut et de la rédemption du monde ; afin que la prophétie , témoignage invincible de la Dirinité , rendît les ignominies mêmes de cette mort, nonseulement vénérables, mais adorables, et que les hommes , dans cette vue , bien loin de s'en scandaliser, fussent persuadés qu'il n'y avait rien dans la passion du Sauveur qui ne fût au-dessus de l'homme. Car voilà, dit saint Chrysostôme, quel était le dessein de Dieu, lorsque dans l'Ancien Testament il faisait parler Isaîe des souffrances de Jésus-Christ, avec autant de certitude, et dans des termes aussi précis que les évangélistes en ont ensuite parlé dans le Nouveau. Mais ce dessein de Dieu était encore bien plus sensible , et la preuve beaucoup plus convaincante et plus touchante , dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Car c'est moi , disait-il à ses disciples en les entretenant de sa mort prochaine , c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaîe. C'est moi qui vais remplir jusques à un point tout ce qui en est écrit. Noua voici arrivés au terme de la consommation des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins. Mais il m'importe que , dès maintenant , vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n^en soyez pas troublés.

Aussi tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes comme se rapportant à lui, s'exécuta-t-il bientôt après, et à la lettre , dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Ce fut en conséquence et en vertu de ces divines prophéties , dont il était personnellement le sujet, que les Juifs, au lieu de le juger selon leur loi , puisqu'il était juif , le livrèrent à Pilate qui était gentil; que les soldats, contre toutes les formes de la justice, ajoutant à ce que portait l'arrêt de sa condanfination, Tinsulte et l'inhumanité, lui crachèrent au visage , et le meurtrirent de soufflets; que jusques aux moindres circonstances, du prix auqnel il devait être vendu , de l'emploi qu'on devait faire de cet argent , du partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Écritures, qu'il s'était lui-même appliquées , furent, à ce qu'il semble , la règle de tout ce que ses ennemis attentèrent contre lui ; comme s'il n'eût souffert que pour justifier ces oracles prononcés tant de siè* clés avant qu'il eût paru au monde : Ui cuUmpkrentur Scripturx; ut impkretur senno^uem dixerat. (Matth.,26. Joan., tS.) Argument si solide et si fort, qu'il n'en fallut pas davantage pour la conr version de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie , dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe diaere expliqua la merveille que je vous prêche. Toutes ces prophéties , et bien d'aur très , littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion de Jésus-Christ, l'obligèrent à reconnaître: ce Messie promisde Diea, et envoyé dans lapléni-

tude des temps. Nous, mes chers auditeurs, nous revêtus du caractère de chrétiens , en serions-nous moins touchés ? et ce qui a suffi pour convaincre im homme que la lumière de TÉ vangile n*avait point encore éclairé, serait-il trop faible pour nous confirmer dans la foi que nous professons ? Je dis le même du secret des cœurs, dont Jésus-Christ dans sa passion fit bien voir qu*ii était le maître. Il prédit à ses apôtres qu'un d'entre eux le trahirait; et Judas y pensait actuellement , et le trahit. Il prédit à saint Pierre qu'il le renoncerait ; et saint Pierre le renonça en effet. Il lui prédit que, malgré sa chute, sa foi ne manquerait point ; et la foi de saint Pierre n'a pas manqué. Il lui prédit qu'après sa conversion il affermirait ses frères; et sa conversion dans la suite les affermit tous. Il prédit à Madeleine que l'action qu'elle venait de faire, en répandant sur sa tête un parfum précieux , serait louée et prêchée dans tout le monde ; et dans tout le monde on en parle encore aujourd'hui. Il prédit à Jérusalem, en pleurant sur elle , qu'elle serait détruite et ruinée de fond en comble: et Jérusalem fut assiégée, pillée , renversée par les Romains sans qu'il en restât pierre sur pierre. Cette science des choses futures et des secrets les plus impénétrables n'était-eiie pas évidemment la science d'un Dieu, Scrutans corda et renés Deusf (Matth., 7} et un homme qui mourait de la sorte , révélant et manifestant ce qui n'était ni pouvait être connu que de Dieu, n'avait-il pas toute la puissance et toute la vertu de Dieu même.' ChrUtuni crucifixum Dei virttdenu

Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous. Il meurt, cet Homme- Dieu, faisant des miracles ; et quels miracles } Ah ! chrétiens, y en eût-il jamais et jamais y en aura-t-il de plus éclatants? Tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, il ressuscite les morts, il déchire le voile du temple , il obscurcit le soleil; prodiges aussi surprenants qu'inouis, prodiges dont les soldats furent tellement émus , qu'ils s'en retournèrent convertis, mais du reste, remarque saint Augustin, convertis par l'efQcace du même sang qu'ils avaient répandu : Ipso redempU sanguine quemfudenmt. (AuG.) Que dis-je que saint Matthieu n'ait pas rapporté en termes exprès? yisoterr» motUy et his quaejfiebant, timuermUtalde dicentes : yere FiUus Dei erat iste. (Matth., Vt.) Je sais qu'il s'est trouvé jusque dans le christianisme des impies plus ennemis de Jésus-Christ que les Jui£i et les païens mêmes , qui n'ont point eu honte de contester la vérité de ces miracles , prétendant qu'ils pouvaient être supposés ; que par un dessein formé, les évangélistes avaient pu s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur maître. Mais c'est ici que l'impiété, pour me servir du terme de l'Écriture, se confond elle-même, et qu'en s'élevant contre

SUR LA PASSION DE JËSUS-CHRIST

Dieu elle fait paraître autant d'ignorance que de ma« lignite; car, sans examiner combien ce doute est téméraire, puisqu'il n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit de libertinage, il £iudrait montrer, dit saint Augustin, quel intérêt auraient eu les évangélistes à publier ces miracles de Jésus - Christ, s'ils eussent été persuadés que c'étaientde faux miracles. N'esMI pas évident que tout le fruit qu'ils en devaient attendre et qui leur en revint fut la haine publique, les persécutions, les fers, les tourments les plus cruels? Bien loin donc de croire qu'ils eussent pris plaisir à mventer et à débiter ces miracles , dont ils auraient connu la fausseté , il faudrait plutôt s'étonner que les ayant même connus pour vrais, ils eussent eu assez de force pour en rendre, aux dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin , le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ et de sa passion, leur simplicité , leur naïveté, ne marquant ni indignation contre les Juifs , ni compassion pour leur maître, pariant de lui comme en auraient parlé les hommes du monde les plus indifférents et les moins intéressés dans sa cause; racontant ses faiblesses dans le jardin, sesd^oûts, ses ennuis, ses frayeurs, le sanglant affront qu'il eut à essuyer dans le palais d'Hérode, et le mépris que ce prince lui témoigna, les traitements indignes qu'on lui fit chez Anne, chez Caïphe , chez Pilate , et les racontant avec plus d'exactitudeet plus au long que ses miracles mêmes; cette sincérité, dis-je, fait bien voir qu'ils n'écrivaient pas en hommes passionnés et prévenus , mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusques à l'effusion de leur sang. Ce n'est pas tout; car si ces miracles étaient supposés , les juifs , à qui il importait tant de découvrir l'imposture et qui ne manquaient pas alors d'écrivains célèbres, n'eussent-ils pas pris soin d'en détromper le monde? ne se fussent-ils pas inscrits contre? Et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais fait, et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs, et Josèphe entre les autres, les démentiraient. Cette éclipse universelle, arrivée contre le coursde la nature, eut quelque chose de si prodigieux et de si remarquable, que Tertullien , deux siècles après , en parlait encore aux païens , magistrats de Rome, comme d'un îah dont ils conservaient la tradition dans leurs archives : Cum mundi caswn relatumkabetis in arckivis vestris, ( Tsbtull. ) Ce fait même , qu'on regardait comme un fait constant et avéré, surprit tellement Denys l'aréopagîste , ce sage de la gentilité , mais devenu un des plus fermes appuis et des plus grands ornements de notre religion , que , tout éloigné qu'il était de la Judée, et plus encore delà connaissance de nos mystères, il en fut frappé jus-

SDB LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

qa^à neoniiAhre lai-méme que ces ténèbres avaient été pour lui comme une source de lumière, ou Ta- Taient au moins disposé à recevoir avec soumission les vérités de la foi et les divines instructions de saint Paul. Que dirai-je de ce fameux criminel cruciflé avec Jésus-Christ, et tout à coup converti par ce même Sauveur? Ce changement si subit, qui d*un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde , pouvait-Il être Teffet d'une persuasion humaine, et ne partait-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin ? Si Jésus-Christ n'eût agi en Dieu, eût-il pu, mourant sur la croix, faire connaître à ce malheureux et confesser sa divinité ? Et ce miracle de la grâce ne sert-il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature, dont le ciel et la terre , comme de concert , honorèrent ce Dieu agonisant et expirant? •

Mais, me direz-vous, les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité. J'en conviens , mes chers auditeurs; mais, sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abîme des jugements de Dieu , toujours justes et saints , quoique terribles et redoutables , vous savez quelle fut Fenvie des pharisiens contre Jésus-Christ, et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion , pour aveugler les esprits et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouverait-on dans le monde , et dans le monde chrétien, des hommes aussi incrédules , s'ils voyaient leurs ennemis faire des miracles, et qui plutôt attribueraient ces mirales à l'enfer, comme les pharisiens attribuaient ceux du Sauveur du monde au prince des ténèbres, que de renoncer à leurs préjugés et k leur haine. Quoi qu'il en soit, reprend saint Chrysostôme , c'est par là même que commença la réprobation des pharisiens ; et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divine parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande foule de peuple ne servirent qu'à rendre les pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette différence que nous devons reconnaître dans Jésus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons : car, comme raisonne saint Chrysostôme , mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres : en éclairant les aveugles qui vivaient dans les ténèbres de l'infidélité , et en aveuglant les plus éclairés qui abusaient de leurs lumières ; convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice, n'était-ce pas faire éclater jusque dans sa mort les plus glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu?

Il n'y eut qu'un miraeleque Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'était de se sauver lui-même , comme lui proposaient ses ennemis, Tas-

surant qu'ils croiraient en lui s'il descendait de la croix : Si rex Israd est, descendat nunc de eruce , et eredimus ei. (Matth. , 27.) Mais pourquoi he le fit-il pas ce miracle? On en voit aisément la raison , dit saint Augustin; et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres, et anêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris et à quoi tous les autres miracles se rapportaient comme à leur fin, savoir l'ouvrage de la rédemption des hommes, qui devait être consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis, préoccupés de leur passion, auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare : car si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare , mort et enseveli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer à croire en Jésus-Christ, leur fit prendre la résolution de le perdre, parce que ce n'était plus la raison , mais la passion qui préidait àleurs conseils, peut-on juger que le voyant descendre de la croix ils eussent été de meilleure foi et plus disposés àlui rendre la gloire qui lui'étaitdue? Mais, sans m'arrêter aux pharisiens, répondez-moi, mes chers auditeurs, et dites-moi : J^us-Christ , dans la conjoncture où je le considère , pouvant, comme il est indubitable , se sauver lui-même , et ne le voulant pas , n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme, que s'il l'eût en effet voulu ? Miracle pour miracle (appliquez-vous à ceci , que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré, et qui me parait plus édifiant), miracle pour miracle, la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux , et leur disant cette parole : C'est moi, Ego sum; la réprimande qu'il fait à saintPierre sur l'indiscrétion de son zèle , le blâmant d'avoir tiré l'épée contre un domestique du grand prêtre , lui faisant entendre qu'il n'avait qu'à prier son Père , et que son Père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense ; et afin de le convaincre qu'il ne parlait pas en vain, guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé; ce silence si admirable et si constamment soutenu devant ses juges , surtout devant Pilate, qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'alvsoudre; ce refus de contenter la curiosité d'flérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection; cet abandonnement de sa propre cause, et par conséquent de sa vie; eette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes; cette détermination à supporter tout sans eademander justice, sans prendre personne à partie , sans former la moindre plainte ; eette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant ses persécuteurs : tout cela, je dis tous ces miracles dé patience dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleme

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHBIST

de sagesse , n'était-il pas plus miraculeux que s*il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux , et qu*il se fût détaché de la croix? Christum crucifixum Dei virtutem, (1. Cor,^ 1.)

Il n*est donc mort que parce qu'il Fa voulu , et même encore de la manière qu'il Ta voulu; ce qui n'appartient , dit saint Augustin , qu'à un Homme- Dieu, et ce qui marque dans la mort même la souveraineté et l'indépendance de Dieu. Or voilà , chrétiens , sur quoi j'ai fondé cette autre proposition , que la mort de Jésus-Christ, bien considérée en ellemême, avait été non-seulement on miracle, mais le plus singulier de tous les miracles. Pourquoi? parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse , meurent par violence , meurent par nécessité, il est mort, je' ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance : en sorte que jamais il n'a feit, comme Fils de Dieu et comme Dieu , un plus grand effort de cette puissance absolue que dans le moment où II consentit que son âme bienheureuse fût séparée de son corps; et les théologiens en apportent deux raisons. Comprenez-les : Premièrement, disent-ils, parce que Jésus- Christ ayant été exempt de tout péché , et absolument impeccable, il devait être et il était naturellement immortel; d'où il s'ensuit que son corps et son âme unis hypostatiquement à la divinité, ne pouvaient être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât pour ainsi dire toutes les lois delà providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, était toutefois la vie d'un Dieu. Secondement, parce que Jésus-Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde i et immoler la victime qui y était destinée. Or cette victime c'était son corps. Nul autre que lui ne devait donc immoler ce corps, nul autre que lui n*avait le pouvoir pour cela nécessaire. Les bourreaux qui le crucifiaient étaient bien les ministres de la justice de Dieu , mais ils o'étaient pas les prêtres qui devaient sacrifier cette hostie à Dieu. Il fallait un pontife qui fût saint, qui fût innocent, qui fût sans tache , qui fût séparé des pécheurs et revêtu d'un caractère particulier. Or ce caractère ne pouvait convenir qu'à Jésus-Christ) d'où saint Augustin concluait que Jésus-Christ, par l'effet le plus merveilleux , avait été tout ensemble et le prêtre et l'hostie de son sacrifice : Idem sacerdos et kosHa,

Page 1