‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 150 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quelque juste , quelque saint , quelque irrépréfiens/If/e que soit Dieu dans toutes ses vues et dans

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

toute sa conduite, il ne faut pas s'étonner que l'homme , par un effet de son ignorance et de son orgueil , ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur, et qu'il soit assez téméraire pour s'en scandaliser. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant, comme dit l'Écriture, aussi opposées qu'elles le sont depuis le péché, ce scandale était d'une suite en quelque sorte nécessaire. Ce qui doit plus nous surprendre , c'est que , par un aveuglement extrême, l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bontés même de Dieu , des prodiges mêmes de l'amour de Dieu , de l'abondance même et de l'excès des miséricordes de Dieu. Car voilà , chrétiens, l'affreuxdésordrequedéplorait saint Grégoire pape dans ces excellentes paroles de l'homélie sîkième sur les Évangiles: IndehomoadversusSalcatorem scandalum sumpsit, unde H magis debitor esse debuit,(GREGOVi.)\o\\k le désordre où tomba l'bérésiarque Marcion, lorsque, sousprétexted'un £iux zèle pour le Fils de Dieu, il ne voulut pas croire ni que ce Fils de Dieu eût vraiment souffert sur la croix, ni qu'il y filt vraiment mort ; comme si la croix et la mort eussent été absolument indignes de la majesté et de la sainteté d'un Dieu. Erreur contre laquelle Dieu suscita Tertullien , qui la combattit hautement et qui devint par là le défenseur des souffrances et de la passion de Jésus-Christ; erreur qui, malgré l'établissement du christianisme, n'est peutêtre encore aujourd'hui que trop commune, et contre laquelle il est de mon devoir d'employer ici toute la force de la parole de Dieu. Renouvelez , s'il vous plaît, toute votre attention. Le mystère d'un Dieu crucifié parait aux mondains aussi bien qu'aux gentils une folie : Gentibus stuUUiam : et saint Paul prétend, au contraire, qu'à l'égard des prédestinés et des élus , c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu : Ipsis autem vocatis Christum crucifixum, Dei sapientiam. Or voyons qui des deux en a mieux jugé, ou l'apôtre ou le mondain : l'apêtre, après en avoir été instruit d'une manière toute miraculeuse par le Sauveur même; le mondain, qui n'en sait et qui n'en connaît que ce que la chair et le sang lui en ont révélé. Voyons si dans ce mystère de la croix si élevé, à ce qu'il semble, au-dessus de notre raison, il y a quelque chose en effet qui blesse notre raison. Car aujourd'hui Dieu veut bien même ne pas rejeter le jugement de notre raison, et pourvu que notre raison ne soit ni prévenue ni opiniâtre, il ne refuse pas de Tadmettre dans le conseil de sa sagesse, et de lui répondre surlesdifiBcultés qu'elle peut former.

De quoi s'agissait-il, chrétiens, dans le grand mystère que nous célébrons? De deux choses, dit saint Léon pape, également difficiles et nécessaires : de satisfaire Dieu offensé et déshonoré par le péché de l'homme, et de réformer l'homme perverti et cor-

SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST

rempa. Voilà pourquoi Jésus-Christ était envoyé et à quoi se terminait la mission qu'il avait reçue. Or |e TOUS demande : pour parvenir à ces deux fins, pouvait-il, tout Dieu qu'il est, prendre un moyen plus puissant, plus efficace, plus infaillible que la croix? et nous-mêmes, avec toute notre prétendue raison, en pouvons-nous imaginer un autre où les proportions fussent, je ne dis pas plus exactement, mais aussi exactement gardées? Allons au Calvaire , et, témoins de ce qui s'y passe, étudions notre religion , dont voici tout ensemble la hauteur et la profondeur, que saint Paul souhaitait tant de pouvoir covn^renirBiSvblimitasetpro/undum, {Ephes.,Z,) 11 fallait satisfaire Dieu, et nul autre ne le pouvait qu*un Homme-Dieu ; c'est de quoi la raison même est obligée de convenir. Qu^a fait cet Homme-Dieu? Ah! chrétiens, que n'a-t-il pas fait dans la vue d'ac* quitter nos dettes? quels soins n'a-t-il pas eu de choisir ce qui pouvait uniquement et souverainement remplir la mesure des satisfactions que Dieu attendait et qu^il avait droit d*attendre? En quoi consistait Toffeose de Dieu ? en ce que l'homme , s'oubliant lui-même, avait affecté d'être semblable à Dieu : ErUU sicut dii, £t moi, dit l'Honime-Dieu, moi non-seulement semblable à Dieu, mais égal et consobstantiel à Dieu , par un oubli de moi-même bien différent, je m'abaisserai au-dessous de tous les hommes, je deviendrai l'opprobre des hommes, je serai un ver de terre et non pas un homme : car c'est en propres termes ce que le prophète lui fait dire sur la croix : Ego autem sum vermis et non homo. {Psalm. 21.) Concevons-nous et pouvonsnous concevoir une réparation plus authentique ? L'homme, en se révoltant contre Dieu , avait secoué le joug de l'obéissance, et violé le commandement de son souverain : et moi , dit l'Homme-Dieu , tout indépendant que je suis par moi-même , je me réduhrai dans la plus pénible et la plus humiliante sujétion. Je me ferai obéissant. Foetus obediens, (Philipp., 3), et obéissant jusques a mourir, wgue admortem, et jusques à mourir sur la croix, mortem autem erudi. Mon-seulement j'obéirai à Dieu, mais aux hommes , mais aux plus criminels , mais aux plus vicieux , mais aux plus sacrilèges de tous les hommes, qui sont mes persécuteurs et mes bourreaux. Non-seulement j'obéirai aux arrêts du ciel , toiyours équitables et sages, mais à ceux de la terre, pleins d'Injustice et de cruauté. Non-seulement j'obéirai à des puissances qui n'ont nulle autorité légitime sur moi, mais à des puissances liguées contre moi , à des puissances qui m'oppriment ; et par cet assujettissement volontahre, j'abolirai le crime de l'homme rebelle à la loi de son créateur. C'est pour oela même, dit saint Bernard , qu'il ne voulut point descendre de la croix, ayant mieux aimé, remarque ce Père, laisser les Juifs dans leur incrédulité que de

les convaincre par un miracle de sa propre volonté, et préférant d'accomplir l'ordre de son père et d'obéir, plutôt que de les convertir et de les sauver en n'obéissant pas. L'homme, par une intempérance criminelle, en goûtant du fruit de l'arbre, avait accordé à ses sens un plaisir défendu : et moi, dit l'Homme-Dieu, qui pourrais ne me rien refuser des délices de la vie, je me présenterai à mon père comme un homme de douleurs, comme une victime de pénitence, comme un agneau destiné au sacrifice le plus sanglant. Car ce fut dans sa sainte passion qu'animé d'un zèle ardent pour la gloire et les intérêts de Dieu , il conçut ce dessein et qu'il l'exécuta : Hostiam et oblationem noluisd, corpus autem aptasti mihi; holocautomaia pro peccato non iibiplacueruni; tuncdixi : Ecce venio, ( Hebr.j 10. ) Vous n'avez plus voulu, ô mon Dieu, dit-il , dans le secret de son cœur, au moment qu'il fut crucifié, comme il l'avait dit, selon le témoi|;nage de saint Paul, en entrant dant le monde (remarquez ces paroles , chrétiens, qui expriment si bien le fond et rintérieur de ce mystère); vous n'avez plus voulu d'oblation ni d*hostie ; mais vous m'avez formé un corps. Les sacrifices des animaux ont cessé de vous agréer : c'est pourquoi j'ai dit : Me voici ; je viens, je m'immole. Paroles vénérables qui , selon la lettre même , doivent être entendues de ce qui se fit au ^ Calvaire, puisque c'est là que Jésus-Christ en qi^alité de grand prêtre termina les sacrifices de l'ancienne loi par la consommation du sacrifice de la loi de grâce; là que, la croix lui servant d'autel , il présenta solennellement sa personne divine; là qu'il offrit, non plus le sang des houes et des taureaux, mais son propre sang; et , pour parler en des termes plus simples et plus précis, là qu'il se mii en état de satisfaire à Dieu, non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de luimême. Or c'est ce que j'appelle l'ouvrage de la sagesse d'un Dieu.

Ce n'est pas encore assez; car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a £ait parfaitement comprendre ce qui de soi-même était incompréhensible , et ce que nous aurions sans lui éternellement ignoré. Et quoi ? ce que c'est que Dieu , ce que c'est que le péché, ce que c'est que le salut; trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme et dont la connaissance, et pour vous et pour moi, était essentiellement attachée au mystère de Jésus- Christ mourant sur la croix. Qu'est-ce que Dieu ? un être pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. Voilà ridée que je m'en forme aujourd'hui : tout le reste ne me fait point suffisamment connaître Dieu ; tout ce que j'en découvre dans la nature, tout ce que m'en dit la théologie, tout ce que les Écritures m'en apprennent, tout ce que la lumière, de gloira

m^en révélera , ce ne sont proprement que des ombres. C'est au Calvaire où la foi , comme dans un plein jour, méfait paraître ce Dieu aussi grand qu'il est, parce que 'fy vois un Homme-Dieu immolé pour reconnaître ce qu'il est ; et Dieu lui-même , l'oserai-je dire, n'a point d'idée plus sublime de la divinité de son être que de mériter d*étre glorifié par la croix d'un Homme-Dieu ; je dis plus , que de ne pouvoir être autrement satisfait que par la croix d'un Homme-Dieu. Qu'est-ce que le péché ? un mal pour l'expiationduquel il a fallu qu'un Dieu-Homme se fit anathème et devînt un sujet de malédiction : Foetus pro nobis tnaledictum, {Galat, 3.) Voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Je ne concevais pas comment le péché pouvait attirer sur nous des châtiments si terribles ; et m'érigeant en censeur des arrêts de Dieu , je lui demandais raison de cette affreuse éternité de peines que sa justice prépare aux âmes réprouvées dans l'enfer : mais mon ignorance venait de n'avoir pas bien considéré le mystère de Jésus-Christ mourant, car la mort d'un Dieu, ordonnée comme un moyen nécessaire pour Tabolition du péché , me fait comprendre plus que je ne veux quelle proportion il y a entre le péché , qui est l'offense de Dieu, et Tétcrnité malheureuse, qui est la peine de la créature. Supposé l'un, je ne trouve plus de difficulté dans l'autre, et, convaincu par le raisonnement de Jésus-Christ même, Si in viridi ligno hxcfaciunt, in arido quidfietf (Luc, 23) si le Fils et l'innocent est ainsi traité, que sera-ce de Fesclave et du coupable ? je ne m'étonne plus de la rigueur des jugements de Dieu ni de l'excès de ses vengeances; mais je m'étonne de mon propre étonnement. Qu'est-ce que le salut de l'homme? un bien qui seul a coûté la vie à un Dieu , et pour lequel un Homme-Dieu n'a point cru trop donner ni être prodigueque de se sacrifier soi-même. Voilà la grande leçon que me fait ce divin maître expirant sur la croix. Je comptais ce salut pour rien, je le négligeais, je rexposais , je le risquais , un vain intérêt, un faux honneur, un moment de plaisir, et du plus infSme plaisir, me le faisait abandonner. Mais approche , me dit par la voix de son sang ce Dieu crucifié, approche, et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton âme : tu t'estimes toimême, mais tu ne t'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi ; tu verras ce que tu es et ce que tu vaux. C'est par moi que tu dois te mesurer : car je suis ton prix ; et ce salut à quoi tu renonces en tant de rencontres n'est rien moins que ce que je suis moi-même, puisque je me livre molmême pour te l'assurer. C'est ainsi, dis-je, qu*il me parle. Or cela seul me suffirait pour conclureavec saint Paul que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine. Car, comme raisonne saint Cbrysosiôme, un mystère qui me donne de si

SÛR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

hautes idées de Dieu , un mystère qui m'inspire une horreur infinie pour le péché , un mystère qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens passés, présents, futurs et même possibles, de quelque c6té que je le regarde, doitêtre pour moi un mystère de sagesse; des sentiments si raisonnables, si élevés, si sublimes, ne peuvent partir d'un principe trompeuretfaux. Il n'y aque lasagesse, et que la sagesse d'un Dieu , qui puisse me les donner. Et voilà pourquoi l'apôtre des gentils , pénéti^ de la foi de ce mystère, faisait profession» mais une profession ouverte , de vouloir ignorer tout le reste, hors Jésus, et Jésus crucifié : Nonenimjvdicavi me scire alîquid inter vos^ nisiJesum Christian ^ H hune crucifixum, ( 1. Cor, y 2. ) Car dans ce Jésus crucifié il trouvait excellemment et en abrégé tout ce qu'il devait savoir, et tout ce qu'il avait intérêt de savoir, c'est-à-dire la science éminente de Dieu et la, science salutaire de soi-même. Or, avec ces doux sciences, il croyait, et avec raison, pouvoir se passer de toute autre science : Non enimjudiceufi me scire aiiquid inter vos , nisi Jesum Chrisium, et hune crucifixum.

Mais approfondissons une vérité si édifiante , et développons le second motif de la mission de Jésus- Christ et de sa fonction de Sauveur. Après avoir satisfait à Dieu , il était question de réformer l'homme qui non-seulement était tombé dans le désordre, mais dans l'extrémité et dans l'abîme de tous les désordres. Ce désordre de l'homme, dit le bîen-aimé disciple saint Jean , venait de trois sources : de la concupiscence des yeux, de la concupiscence de la chair, et de l'orgueil de la vie ; c'est-à-dire d'une insatiable avidité des biens temporels, d'une recherche passionnée des honneurs du siècle, et d'un attachement excessif aux plaisirs des sens. Il s'agissait de nous guérir de ces trois grandes maladies; et en voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apporté>s du ciel , et qu'il nous présente aujourd'hui dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses et la cupidité qui nous brûle ; les abaissements prodigieux où il se réduit, contre les projets de l'ambition qui nous dévore; les austérités d'unecfaair virginale, ensanglantée et déchirée de coups, contre la mollesse et la sensualité qui nous corrompt : remèdes infaillibles et sûrs ; remèdes qu'il ae Uent qa'à nous de nous appliquer, dont il ne tient qu'à nous de profiter, et où paraît toute la providence et toute la sagesse du médecin qui nous les a préparés. Ne nous préoccupons point, et faisons-nous une fois, justice pour la faire éternellement à notre Dieu. N'est-il pas évident, mes chers auditeurs, que le mystère delà croix a une opposition essentielle à ces trois principes qui causent tous les dérèglements de votre vie.^ n'est-il pas évident que ce seul mystère eoo-

snn La passion de jésus-ghbist.

tes vos injastices. toutes vos violences , haines , tous vos commerces scandaleux, dissolutions, toutes vos débauches; et de dit-il pas que c*est un mystère où la saiea a présidé ? Ce qui modère nos désirs, le nos passions, ce qui confond notre ) qui arrache de notre cœur Taniour de es, en un mot ce qui corrige tous nos qui nous tient dans l'ordre , peut-il n*étre (t de Tordre , et par conséquent de cette igesse qui est en Dieu? Que serait-ce, vaut Pic de la Mirande , si les hommes itement unanime s'accordaient entre eux m les exemples que Jésus-Christ leur a es leçons qu'il leur a faites dans sa passorte que ce Dieu crucifié fût , dans la a règle universelle par où le monde se ? A quel degré de perfection le monde , i si corrompu , ne se trouverait-il pas élevé? Cette vue que Ton aurait toujours à laquelle on se fixerait, cette vue de la quelle modestie ne contiendrait-elle pas » et quelle soumission n'inspirerait-elle tits? les riches abuseraien^il8 de leurs et les pauvres se plaindraient-ils de leur ceux qui souffrent se tourneraient-ils ] dans leurs souffrances, et les prétendus siècle oublieraient-ils Dieu en s'oubliant dans leur prospérité ? verrait-on dans umaine des vengeances et des trahisons ? itérét y régnerait-il? la jalousie etl'ambi- (raientelles des divisions et des troubles? )i et la probité en seraient-elles bannies ? i les hommes sont maintenant déréglés, conduite serait-elle sage et droite, et leur ite et pure.

urquoi fallait-il que Jésus-Christ , sans nos maux , en éprouvât les remèdes dans e? Ah ! mes frères, répond saint Augusnèdes étant aussi amers qu'ils le sont , rien faire de mieux que de les éprouver sonne, pour nous les adoucir et pour nous sr l'usage? Sans cela les aurions- nous jaûter; et , pour nous engager à les prenlait-il pas l'exemple d'un Dieu ? Support Homme-Dieu , au lieu de la croix , eût ir nous sauver, les douceurs de la vie ; )ge notre amour-propre , source de toute , n*aurait-il pas tiré de là , et jusques à oes'en serait-il pas prévalu? Aurais-je eu e alors de vous demander, comme je fais 1, la mortification des sens, le crucifîe- I chair, le renoncement à vous-mêmes , le la pénitence? M'écouteriez-vous? et idée de votre Dieu dans l'éclat des hon- DS le plaisir, ne serait-elle pas un préjugé

însurmontablecontre toutes mes raisons? Mais quelle force aussi cet exemple d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-il pas à mon ministère et à ma parole? et avec quelle autorité ne vous dis-je pas qu'il faut que vous soyez humbles, mortifiés, détachés du inonde; ce que je n'aurais dit qu'en tremblant et désespérant d'en être cru? Or n'était-ce pas une sagesse à Dieu, de fournir aux ministres de Jésus- Christ et aux prédicateurs de son Évangile, de quoi vous fermer la bouche quand ils vous prêchent les devoirs les plus difficiles de votre religion, et de vous mettre dans l'impuissance de leur répondre quand ils vous reprochent l'opposition extrême que vous marquez à les pratiquer? Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès? les excès de l'homme par les excès de Dieu ? Et moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection, des excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour! pour retirer l'homme de l'extrémité des vices où il était porté, ne fallait-il pas le faire pencher vers l'extrémité des vertus contraires ? Auraitil pu , dans la violence de sa passion , tenir toujours le milieu ; et n'était-il pas nécessaire , pour éteindre en lui le feu de l'avarice, de l'ambition, de l'impureté, de lui faire aimer la pauvreté, l'humiliation, l'austérité ? Car, encore une fois , pour nous sauver d'une manière parfaite, il ne suffisait pas à Jésus- Christ de nous venir dire que ces trois concupiscences nous perdaient , il foUait qu'il vînt dans un état qui nous engageât à les combattre, à les contredire, à les arracher de nos cœurs. Elles ne nous perdaient qu'autant qu'elles séduisaient notre raison et qu'elles infectaient notre cœur ; et si nous en eussions conservé toujours l'amour et l'estime» nous n'étions sauvés qu'à demi. Il fallaitdonc que les vertus opposées à ces concupiscences malheureuses nous devinssent . non-seulement supportables, mais aimables, mais précieuses et vénérables. Or, pour cela, que pouvait trouver de plus merveilleux le Verbe de Dieu, que ' de les consacrer dans sa personne, afin , comme dit excellemment saint Augustin, que l'humilité de l'homme eût dans l'humilitéd'un Dieu sur quoi s'appuyer et de quoi se soutenir contre les atteintes et les insultes de l'orgueil : Ut humilitas humana contra insuUantem sibi superbiam divinœ htanUitcUis patrocinio/ulciretur, (Aug.)

En voilà trop, chrétiens, je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et plaise au ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue , ne soit pas déjà commencé pour nous! cardes aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de jugeif le monde, et la croix a été le premier tribunal aur lequel il a paru; prononçant contre les hommes , ou

SUB LA RÉSURRECTION DE JÉSUS^OIRIST

en faveur des hommes , des arrêts de vie oo de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété mlnspire, mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde commença au moment même que commença la passion de Jésus-Christ f puisque c'est ainsi que lui-même il s'en expliquaàsesapôtres : Nuncjudiciumestmundi. (JoAN., 12.) Ce ne sont point de vaines terreurs qu'on veut donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme-Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes : Tuncpa» rMtsignumFUii hominU. (Matth., 24.) Pensée terrible pour un mondain 1 c'est la croix de jésus- Christ qui méjugera ; cette croix si ennemie de mes passions ; cette croix que je n'ai honorée qu'en spécu* lation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique; cette croix dont je n'ai jamais fait aucun usage, et dont à mon égard j'ai anéanti tous les mérites. Cest cette croix qui me sera confrontée iTuncpO' rebit signum FUU hominis. Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la réprobation. Or quels traits de ressemblance puis-je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle? Ah! Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits et parle gage même de mon salut? et ce qui devait me réconcilier avec vous ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux ? Mais, au contraire, pensée consolante pour une ^me fidèle et juste , c'est la croix de Jésus-Christ qui déciderade mon sort ; cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines , cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur, et faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération , et plus encore l'objet de mon imitation , soit éternellement pour moi un signe de bénédiction.

SERMON

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