‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 16 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelque relâchement que le péché ait introduit dans le christianisme, il est sise de comprendre, pour peu que l'on connaisse la nature de la pénitence, qu^elle doit êUre sévère de la part du pécheur; et la raison qu'en apporte saint Ai^ustin estconvaineahte. Car, dit ce Père , qu'est-ce que la pénitence? c'est un jugement , mais un jugement dont la ferme a quelque chose de bien particulier. Et en effet, ai vous me demandez quel est celui qui y préside en qualité de juge, je vous répondal que c'est celui qui y parait en qualité de criminel ; je veux dire, le pécheur même : AseéndU hamo aduersum le trWtmal mênUs tu» (AuG. Hb. 60, hamil.); Thonmie s'érige un tribunal dans son propre coeur ; il se cite devant soimême, il se fait l'accusateur de soi-même, il rend des témoignages contre soi-même, et enfin, animé d'un zèle de justice, il prononce lui-même son atrêt. Voilà la véritable et parfaite idée de la pénitence chrétienne.

Mais, me direz- vous , saint Augustin, parlant ailleurs du jugement de Dieu , dit qu'il n'aj^rtient qu'à Dieu d'être juge dans sa propre cause. Il est vrai , chrétiens , il n'appartient qu'à hii dé Fêtrft d'une manière indépendante, de Têtre avec un pouvoir absolu, de l'être souverainement et sans appel. Or l'homme, en se jugeant lui-même par la péniten-* ce , est bien éloigné d'avoir ce caractère de juridiction : il se juge , mais en qualité seulement de délégué , et comme tenant la place de Dieu ; il se juge, mais en vertu seulement de la commission que Dieu lui en a donnée ; il se juge, mais avec toute la dépendance d'un juge inférieur à Tcgard d'un juge souverain. Différences bien essentielles , et qui servent à établir la vérité que je vous prêche : savoir,1^e notre pénitence doit être exacte et rigoureuse. Car, écoutez trois raisofnnements queje forme de ce principe. L'homme dans la pénitence fait l'office de Dieu en se jugeant lui-même ; il doit donc se juger dans la rigueur. L'homme dans la pénitence devient juge, non pas d'un autre , mais de soi-même ; il doit donc dans ses jugements prendre le parti de la sévérité. Du jugement que l'homme &it de lui-même dans la pénitence, il y a appel à un autre jugetoent supérieur, qui est celui de Dieu : il doit donc y procéder avec une équité inflexible. Développons ces trois pensées , et suivez-moi.

Je le dis, chrétiens , et il est vrai ; l'homme pé> eheur tient la plaoedeDieu quand il se juge lui-mémo par la pénitence, et c'est ce que Tertullien news déclare en termes formels. La pénitence, diMl, est une vertu qui doit faire en nous la fonction de la justice de Dieu, et de la colère de Dieu; de la justice de Dieu pour nous condamner, et de la colère dé Dieu pour nous punir : car o'est là le sens de ce»

SDK M »ÊV£aiTÉ DE LA PÉNITEAGK.

aAiurabfes paroles : PœniienUa Dei indlgnationê fimgiiur (Tebtcl. dep€mii€rU.):viaeyertVLqd Mt prendra contre noas les intérêts de Dieu, qui doil vépurcr en nous les injures faîtes à Dieu ; qui, au dépent de nos personnes , doit venger et apailar Diêtty qui à mesure que noos sommes plus ou moiiM eoupables , doft noils faire plus ou moins sen* tir rkidignation et la haine de Dieu ; je dis cette hMoe parfaite qu'il a du péché , et cette sainte intficnation qu'il ne peut s^empécber, parce qu'il est Dieii, de ooncevoir contre le pécheur. Si la pénitence ast oonforme à la droite raison, c'est-à-dire, si eHe fit ea qu'elle doit être, eki voilà le vrai caractère. Or je TOUS demande, ce caractère peuMl lui convenir, à BDÎBS qu'elle ne penche vers la rigueur, et qu'elle ne noua inspire contre nous-mêmes ce aèle de sévé* liléqui lui est propre?

A parler simplement et dans les termes les plus âoîgnés de l'amplification, à quoi, dans le sujet que Je tiaîie » je (m profession de renoncer, dites^moi , chrétieBS , une lâche et molle pénitence a-t-elle quelque chosequi ressemble à cette indignation de Dieu? Entre la pénitence d'un homme mondain et la justice de Dieu vmdicative, ya-t-il quelque proportion? ou plutôt, dans l'énorme et monstrueuse opposition qui se trouve entre l'extrême sévérité de celle-ci et in honteux relâchements de celle-là , l'une peut-elle être substituée à l'autre, et, s'il m'est permis de n'exprimer de la sorte , devenir l'équivalent de Fautif Ah! mes chers auditeurs, oserions-nous le dire? eserions-nous même le penser ? U s'ensuit donc que notre pénitence alors, non-seulement n'est point dans eè degré de perfection qui en pourrait relever ininîment le mérite et la gloire devant Dieu , mais qu'à la bien examiner dans ces principes et selon l'exaeic mesure qu'elle doit avoir, elle n'est pas même absolument recevable : pourquoi? parce qu'elle n'a mdle conformité à son souverain modèle , et que la règle de TertuUien ne peut lui être appliquée : PŒ" mUetUia Dei indignatUme fungitur. Quand je ne eonsotterais que le bon sens , c'est ainsi que je condorais.

Approfondissons cette pensée, et puisque la fin de la vraie pénitence doit être de condamner et depimir le péchés imaginons-nous , mes frères , reprend saint Augustin , que Dieu a fait un pacte avec nous , et qu'il nous a dit : Il faut, ou que vous vous jugiez vous-mêmes, ou que malgré vous-mêmes vous soyez jugea ; que vous vous jugiez vous-mêmes dans cette vie, ou que malgré vous vous soyez jugés à la mort. Je vous en laisse le choix. Il est impossible que vous évitiez l'un ou l'autre, parce que tout péché attire un jugement après sgi; mais l'un et l'autre me sufQra, et je m'en tiendrai également satis&it. Il dépend donc maintenant de vous, ou d'être jugés par moi, 00 de ne l'être pas. Car si vous vous jugez vous-mê-

mes par la pénitence, dès là vous n'êtes plus responsablês à ma justice, et, tout pécheurs que vous êtes, ma justice n'a plus d'action contre vous. Au contraire, si vous ne vous jugez pas , ou si vous vous jugez mal, le droit que j'ai de vous juger subsiste nécessairement, et comme Dieu , je suis obligé par le devoir de ma providence à le maintenir dans toute son étendue.

Cest ainsi que Dieu nous parle; et en quel endroit de FÉcriturenous propose-t-ll une telle condition? dans tous les livres des prophètes, mais plus expressément dans cet excellent passage de Pépltre aux Corinthiens où saint Paul, instruisant les premiers fidèles, leur donnait cet important avis : Quod $i nosmeHpsos dyudicaremus , non tiUque judica* rermtr ( Car. Il ) : sachez, mes frères , que si nous voulions bien nous juger nous-mêràes, nous ne se rions jamais jugés de Dieu. C'est pour cela que les Pères de l'Église ont si hautement exalté le mérite de la pénitence, en disant qu'elle a le pouvoir de nous affranchir en quelque sorte delà juridiction de Dieu. Ah! s'écriait saint Bernard, que ce jugement que je fais de moi-même m'est avantageux, puisqu*il me soustrait au jugement de mon Dieu , qui est si terrible! Quant bonumpœnitentiêB Judtcium, quod dis- (ricto Dei Judiclo me subducit. (Bban. ) Oui , ajoutait cet homme de Dieu , je veux , quoique pécheur, quoique chargé d'iniquités , me présenter devant ce formidable juge; mois je veux m'y présenter déjà tout jugé , afin qu'il ne trouve plus rien à juger en moi, parce que je sais bien, et qu'il m'a lui-même assuré qu'il ne jugera jamais ce qui aura une fois été jugé : f^olo vulùui ira judioatus prxseniari, non judicandus : quia bis non Judicat in id^sum. (Bebn.)

Or, cela supposé, chrétiens, n'ai-je pas raison de dire que la sévérité du pécheur envers lui-même est une qualité essentielle à la pénitence? Car, que faisje, poursuit saint Bernard; et voici ce que chacun de nous doit s'appliquer pour se mettre dans les dispositions que demande la solennité prochaine : que fais-je, sçit lorsque je me présente devant Dieu au tribunal de la pénitence, soit lorsque je pratique cette sainte vertu dans le secret de mon Ame? Je fais ou je dois vouloir faire ce que Dieu fera un jour, quand il me jugera; et que fera-t-il alors! un jugement sévère de ma vie, qui ne pourra être ni obscurci par l'erreur, ni affaibli par la passion, ni corrompu par l'intérêt Un jugement où Dieu, pour être irréprocliable dans ses arrêts, emploiera toute la pénétration de son entendement divin , et toute l'intégrité de sa volonté adorable : Ut vincas cumjudka* ris, {Psalm, 15.) En un mot, un jugement où Dieu, malgré moi-même, découvrira toute mon iniquité, et ne me fera nulle grâce. Car il est de la foi qu'il me jugera ainsi. Il faut donc, si je veux praidre Te^.

prit de pénitence, que je fasse quelque chose de semblable. Et puisque voici le temps où je dois entrer en jugement avec moi-même pour me préparer à la naissance de mon Sauveur, il faut, autant qu*il m*est possible , que j'imite les procédures de la justice de Dieu contre moi-même, c'est-à-dire que je commence dès aujourd'hui à bien connaître Tétat de mon âme , à en développer les plis et les replis les plus cachés, à sonder la profondeur de mes plaies; que je considère cet examen comme devant être pour moi un supplément de celui de Dieu, et par conséquent, comme Taffaire de ma vie la plus importante, et celle qui exige de moi une attention plus sérieuse ; que pour cela je ramasse toutes les lumières de mon esprit, afin de méjuger, s'il se peut, aussi parfaitement que Dieu me jugera, afin de discerner mes fautes aussi exactement et avec la même équité qu'il les discernera, afin d'exercer sur moi la même censure qu'il exercera; que pour faire cette action dignement, je sois résolu de n'y consulter ni mon amour-propre , ni la prudence de la chair, ni la politique du monde, ni l'exemple, ni la coutume, ni les idées du siècle, ni mes préjugés, mais d'y écouter ma seule conscience, la foi seule, la religion seule; que je prenne la balance en main, non pas celle des enfants des hommes, qui est une balance trompeuse : Mendaces fiUi hominum in ttaierU {Psalm, 61), mais la balance du sanctuaire, où je dois être pesé, aussi bien que l'infortuné roi de Babylone.

Car si f y procède autrement, c'est-à-dire si , jusque dans le sagré tribunal , je me flatte moi-même, si j'use de dissimulation avec moi-même, si je suis d'intelligence avec ma passion, si je me prévaux contre Dieu de ma fragilité, si je qualifie mes péchés de la manière qu*il me platt, adoucissant les uns, déguisant les autres, donnant à ceux-ci l'apparence d'une droite intention, couvrant ceux-là du prétexte d'une malheureuse nécessité; si je décide toujours eu ma faveur, si , dans les doutes qui naissent sur certaines injustices que je commets, et qui attirent après elles des obligations onéreuses, je conclus dans tous mesraisonnements à ma décharge, en sorte que, quelque i njure ou quelque dommage qu'ait reçu de moi le prochain, je ne me trouve jamais obligé , selon mes principes , à nulle réparation; enfin si, pour ne me pas engager dans une discussion et une recherche qui me causerait un trouble fâcheux , mais un trouble salutaire, mais un trouble nécessaire, je me contente d'une revue précipitée, et, pour user de cette manière de parler, j'étourdis les difficultés de ma conscience, plutôt que je ne les éclaircis; si c^est ainsi que je me comporte , ah ! ma pénitence n'est plus qu'une pénitence chimérique et réprouvée de Dieu : pourquoi ? parce qu'elle n*est pos, comme elle doit être , conforme

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE

au jugement de Dieu. Dieu et moi , nous avons éeox poids, deux mesures différentes; et c'est ce que l'Écriture appelle iniquité et abomination.

En effet, chrétiens. Dieu nous jugera bien au* trement : cette lâche et molle procédure que nous obser#ons à notre égard dans la pénitence, n'est point celle que Dieu suivra dans son jugement : si cela était, en vain voudrait-on nous le faire craindre, en vain auraiMl fait aux saints, et ferait-il encore aux âmes vertueuses tant de frayeur. Car s'il pouvait s'accorder avec tous nos ménagementi, avec tous nos déguisements, avec tous nos adou* cissements, qu'aurait-il alors de si terrible, et comment serait-il vrai que les jugements de Dtea sont si éloignés de ceux des hommes? Mais la foi m'empêche bien de me flatter d'une si vaine espérance. Car elle me représente sans cesse ces deux vérités essentielles , que le jugement de Dieu est infiniment rigoureux, et que le jugement de Dieu doit être le modèle et la règle de ma pénitence : d'où elle me fait conclure malgré moi que ma pénitence est donc fausse et imaginaire, si elle n'est accompagnée de cet esprit de zèle et de rigueur avec lequel je dois me juger moi-même et me condamner.

Et voilà , mes chers auditeurs , ce qui faisait fairo à David cette prière si sensée, lorsqu'il demandait à Dieu comme une grâce particulière, de ne permettre pas que jamais son cœur consentît à ces paroles de malice , c'est-dire à ces prétextes que le démon nous suggère pour notre propre Justification et pour nous servir d'excuses dans nos péchés t Ne déclines car meum in verba malitix, ad excusandasexcusationes in peccaiis. [Psalm. 140.) Et parce que l'expérience lui avait appris que la plupart des honunes donnent dans ce piège, et que le monde est plein de ces faux élus ( car c'est ainsi qu'il les appelait ), qui, en traitant même avec Dieu, ont toujours raison, ou prétendent toujours l'avoir, ce saint roi protestait à Dieu qu'il ne voulait point de communication ni de société avec eux : Cum Aominibus qperantibus iniquitatem, et non commu-^ fdcabo cum electis eorwn. (Psabn. 140. )

Mais qui sont ces élus du siècle, demande saint Augustin, expliquant ce passage du psaume : Qid suntisHelecasxctdif{AvQVST. in Psalm. 140.) Ce sont, répond ce Père, certains esprits prévenus, aussi bien que le pharisien, d'un orgueil secret, qui ne se connaissant pas , jugent toujours favora* Ûement d'eux-mêmes et se tiennent sûrs de leur probité; qui ne se défient ni de leurs erreurs, ni de leurs faiblesses; qui de leurs vices se font des ver* tus; qui, séduits par leurs passions, prennent la vengeance pour un acte de justice, la médisance pour zèle de la vérité, l'ambition pour attachement à leur devoir : qui s'avouent bien en général les plus grands

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PENTTENCaL

fUbmuê da monde, mais ne conYiennent jamais en partiouUer d^avoir manqué; en un mot, qui se justifiant sans eesse devant Dieu, et se croient irréprédevant les hommes. Car c*est i*idée que I codonnesaint Augustin* par où il nous fait enttodreqnedetouttempsilyaeu des esprits de ce caraelère,élasdusièclequi,cberdiantàautoriser leurs désordres, dèslàn'ontnuUedisposition ès'en repentir, beaucoup moins à y renoncer, en quoi néannnoins ccMisistslapénitence.L*un,ajoutaitlemémedocteur, ifl^Nit» anx astres le dérèglement de sa vie, comme » la aoQStellation de Mars était la cause de ses viotonces, ou celle de Vénus de ses débauches : f^enus es me aduUeriumfécity sed non ego. (August. in PmUm. 140.) L'autre, imbu de Terreur des mani* chéens, soutient que ce n*est pas lui qui pèche, mais la nation des ténèbres qui pèche en lui : Non ego peeeavi, sedgens ienebrarum. ( August. (n pscUm, 140.) Tel était alors le langage des hérétiques , qui , comme remarque saint Augustin, n*a1lait qu*à fomenter la présomption et l'impéniteuce de l*homme, et à rendre Dieu même auteur du péché; et tel est encore aujourd'hui, quoique sous d*autres expressions et sous des .termes plus simples, le langage des mondains : j'entends de ces mondains si indulgents pour eux-mêmes, et si lâches dans la pratique et Tusage de la pénitence.

Car, dites-moi, chrétiens, quand un pécheur, aux pieds du ministre de Jésus-Christ , confesse qu'à la vérité il est sujet à tel désordre , mais que ce désordre est un faible qui mérite plus de compassion que debiflme, que c'est Teffet d'un tempérament, d'une eomplexîon qui prédomine en lui, et dont il n'est pas le maître, quandil parlede la sorte, ne tombe-t-il pas dans le sentiment de ceux qui s'en prenaient ù la fatalité de leur étoile, et qui disaient : f^enus in me aduUerium/ecit, sed non ego f El quand un autre, pour se disculper de ses crimes, reconnaît d'abord qo^ les a commis, mais, du reste, ajoute que dans le monde il y a une certaine corruption dont on ne peot se préserver, que c'est le malheur du monde, et qu*il faudrait n'être pas du monde pour en être exempt, qu'est-ce que le monde dans sa pensée, sinon la nation des ténèbres dont pariait le manichéen? Non ego peccavi, sed gens ienebrarum. Voilà les prétendues défenses des élus du siècle : De/ensUmes istx sunt ekctorwn ssBculL ( AuousT. inpsatn. 140.) Défenses encore une fois aussi injurieuses à la sainteté de Dieu, qu'elles sont propres a entretenir le libertinage de l'homme.

Ah! mes frères, concluait saint Augustin, jugeons-nous plutôt dans la rigueur de la pénitence, et par là nous glorifierons Dieu en nous condamnant nous-mêmes. Disons à Dieu comme David, dans l'esprit d'une humilité sincère : Guérissez mon âme Seigneur,^ parce que j'ai péché contre

vous : Sana animam meam, gtda Obi peccad. (Psalm. 40.) Oui , j'ai péché, et ce n'est ni mon naturel ni mon tempérament que j'en accuse; il ne tenait qu'à moi de le régler, et je savais assez, quand je voulais, le tenir dans Tordre : cette passion qui m'a dominé au préjudice de votre loi , n'a jamais eu sur moi d'empire au préjudice de mes intérêts. Elle était souple et soumise à ma raison quand j'en craignais les conséquences devant les hommes, et elle n'avait ni emportements ni saillies que je ne réprimasse quand je croyais qu'il y allait de ma réputation ou de ma fortune. J'ai péché contre vous : Peccavi Ubi; et j'aurais tort de m'en prendre au monde , car le monde, tout perm'cieux qu'il est, n'a eu d'ascendant sur moi qu'autant qu'il m'a plu de lui en donner. Et en effet, cent fois, pour me satisfaire moi-même, je Tai méprisé; cent fois, par vanité et par caprice, je me suis affiranchi de son empire, et je me suis mis au-dessus de ses coutumes et de ses lois. Si je vous avais aimé, ô mon Dieu! autant que j'aimais une gloire mondaine, autant que j'aimais des biens périssables , autant que j'aimais la vie; le monde, avec toute sa malignité , ne m'aurait jamais perverti. Je ne serais donc pas de bonne foi, si je prétendais par là justifier mon infidélité. Voyez-vous, pécheur, dit saint Augustin, comment vous honorez votre Dieu à mesure que vous vous faites justice, et une justice sévère, en voiis resserrant dans les bornes étroites de la pénitence? f^ides quomodo sic pateat laus Dei, in qua augusiabaris, cum te velles de/endere. (August. in psalm. 140.)

Mais est-il rien de plus naturel que de se faire grâce à soi-même? et puisque dans la pénitence, où je tiens la place de Dieu , je deviens moi-même mon juge, qu'y a-t-il de plus pardonnable que de ne pas agir contre moi avec toute la rigueur de la justice? Ah! chrétiens, je l'avoue, il n'est rien de plus naturel que de s'épargner soi-même. Mais c'est juste* ment de là que je tire une seconde raison pour nous convaincre que la pénitence doit être sévère de notre part; je dis parce que nous avons tant de pendiant, et que nous sommes si fortement portés à nous aimer nous-mêmes et à nous ménager; car il faut que la pénitence surmonte en nous ce fonds d'amour-propre; et elle ne le peut faire que par une sainte rigueur. En effet , s'il était question de juger les autres et de prononcer sur les actions du prochain, je n'aurais garde de vous exhorter à la sévérité, je sais qu'alors nous ne sommes que trop exacts et trop enclins à censurer et à condamner : mais quand il s'agit de nous-mêmes, dont nous sommes idolâtres et pour qui nous avons, non pas seulement des tendresses, mais des délicatesses infinies, quel parti plus raisonnable et plus sûr puis-je vous proposer, que celui d'une rigueur sage, mais inflexible?

ITayez-TOtts pua éproave cetft fois que les ifijinres les phu Itères nous paraissent des outrages dès qu'elles s'adressent à nous, et qu'au eontrairë les outrages les plus réels, quelquefois même les plus sanglants, s'anéantissent, pour ainsi dire, dans notre estime, et se réduisent à rien quand Ils ne touchent que les autres? Qui fait cela, sinon cet amour de nous-mêmes, qui nous aveugle dans nos Jugements? et le moyen de le combattre, que par une pénitence rigoureuse? Hélas! mes frères, hou!i savons si bien colorer nos défouts , nous sommes si adroits à les couvrir et à les excuser ; ce que Dieu, ce que les hommes condamnent en nous, c'est souvent ce qui nous y platt davantage , et de quoi noM nous api^audissons. Que sera-ce donc de notre pé-^ nitence, si nous ne corrigeons pas cet instinct de la nature corrompue par une règle plus droite , quoique moins commode? A quelles illusions seronsnous sujets? combien de péchés laisserons -nous impunis? combien d'autres ne condamnerons-nous qu'à demi? Défions-nous de nous-mêmes; ne nous écoutons jamais nous-mêmes. Avec une telle précaution, nous lie serons encore que trop exposés aux pièges et aux artifices de cet amour-propre qui se glisse partout , et dont nous avons tant de peine à nous défendre.

Mais la grande et dernière raison , mes chers auditeurs, celle qui nous engage plus indispensablement à la sévérité de la pénitence , et qui demanderait seule un discours entier, c'est que le jugement que nous portons contre nous-mêmes n'est point un jugement souverain, ni définitif, mais un jugement subordonné, un jugement dont il y a appel : appel, dis-je, au tribunal de Dieu ; un jugement dont les nullités et les abus doivent servir de matière à un autre jugement supérieur que nous ne pouvons éviter. Car c'est là, chrétiens, c'est à ce redoutable tribunal, où nous comparaîtrons tous, que nous devons être jugés en dernier ressort ; e'est là que notre Dieu , qui , par sa prééminence et par sa gran^^ deur, est le juge de tous les jugements, réformera un jour les nôtres : Cum accepero tetnpus, ego jus- ' tUiasjudicaào, {Psalm. 74.) A quDi surtout s'attachera-t-il dans ce dernier jugement , et quelle sera sa principale occupation! sera-ce de juger nos crimes? Non , répond saint Chrysostôme, mais sa première fonction , celle qui marquera davantage la Supériorité de son être et sa suprême puissance, sera déjuger les jugements que nous aurons rendus contre nos crimes, de rechercher les accusations que nous en aurons faites, de condamner, pour ainsi dire, nos condamnations, de nous punir de nos punitions, en un mot, de nous faire repentir de nos repentirs mêmes : car voilà proprement le sens de cette parole : Egojtistitiasjudîcabo, Nous nous croyons à couvert et en sidreté sous le Toile de

S^R LA SÉVÉRITÉ 1>E LA PÉIVITBNGEr

ces prétendues pénitences; maisce voBon'amv^acbé que notre eonfasion et notre bonté. Nous i^egar-' dons CCS confessions de nos péchés, suivies de ^uol* ques satis&ctions légères qu'on nous a impitfséM, comme autant de justices envers Dieu; mais Dieu noQS fera voir que souvent ç'ont été d'énomieB vtt' jiatiees; et c'est de ees fausses justices, ou philêl de ces injustices vérttablea, qu'il nous demandera compte.

Ah! chrétiens, que nouaservira de nous étr« tant flattés et tant épiûfnés? que nous wtAt^ d^atvoîr trouvé et peut-être cherdié dans les mlnîstf^ de Jésus-Christ des hommes rodulgents et faeHes? De dispensateurs qu'ils étaient des mystères de Dieu, que nous servira dT en avoir fait les complices de notre lâcheté? Les condescendances qu'ils auront eues pour nous , ces grâces précipitées que nous en aurons obtenues, de quel usage nous seront-elles? Dieu les rattfiera-t-il? ce qu'ils auront délM sur la terre , en relâchant ainsi les droits de Dieu , sera-t-^ il délié dans le cigl ? le pouvoir des defe , qui leur a été donné, va-t-il jusque-là? Non, non, dit Fange de l'école , samt Thomas : le tribunal dé la pénitence où ils président est bien , dans un sens, le tribunal de fa miséricorde, mais le tribunal de fa miséricorde de Dieu , et non de leur miséricorde ni de la nôtre ; moins encore de la ndtre. Car si , par un défaut de zèle , leur miséricorde vient à s'y mêler, ou si , par tm aveuglement d'esprit, nous y disons entrer la nôtre , je le répète , chrétiens , et malheur à moi si je ne vous en avertissais pas, comme dit l'Apôtre, à temps et à contre-tempe, de ce tri^ bunal de la miséricorde de Dieu, noua devons passer au tribunal de la justice, mais d'une justice sans miséricorde. Voilà le fondement que vous à^ vez pbser, fondement sur lequel les premiers fidèlea appuyaient cette sévérité de discipline qui s'observait parmi eux. Jpudnos, disaient-Ils au rapport de Teitullfen , distrietejwUcatwrf tanguant apud certos de divino Jndieio ( Tbktuix. ) : nous nous jugeons exactement et sévèrement , parce que noua <aavons qu'il y a une justice rigourense qui nous attend, et que nous avons toujours en vue. Aussi y ajoute saint Chrysostôme, le juge inférieur et subalterne doit toujours juger selon la rigueur de la loi : il n'appartient qu'au souverain de pardonoec» et le seul moyen d'obtenir grâce , est de ne se l'accorder pas.

Sévérité raisonnable : car il ne faudrait ici , chrétiens , que notre seule raison pour nous convaincre. Si ces heureux siècles de la première ferveur dn christianisme duraient encore, où un seul péché de la nature même de ceux que notre relâchement a rendus si communs , était expié par les exercices les plus laborieux et tout ensemble les plus humiliants d*une pénitence de plusieurs années , peut-être

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE

i ponmlMI venlrdans Pesprit qu'une telle sévérité passerait les bornes , et ce serait à moi , comme défenseur des intérêts de Dieu, h la justifier; ce se* nit à uiDi à tous faire entendre que, bien loin qu'il j eét de Pelcès dans cette sévérité évangélique, les premier^ clirétiens étaient au contraire fortement persuadés que les droits de Dieu, qu'il s'agit de réparer dans la pénitence , vont encore bien au delà; qiie jamais TÉglise n'a suivi des règles plus sages, et que si dans les derniers temps notre extrême délicatesse Fa forcée en quelque sorte à les mitiger, e*est ce qu relève ces ï^les mêmes; je veux dire, d'avoir été, dans leur institution, aussi raisonnables qoB noctt avons depuis cessé de l'être.

Hais nous n'en sommes plus là, mes cbefrs audlteiM, et je n'ai plus besoin ni de la docilité de votre foi, ni de votre soumission à la conduite de l'Église, pour vous faire approuver ce qu*tl y a de plus sévère daniS la pénitence. Encore une fois« elle n'a plus rieâ de sévère que ce que votre raison même vous prescrit, ou, pour parler plus juste, ce qu'elle a désormais de plus sévère , c*est ce que votre rai* son même vous prescrit.

Oui, mes firères , en quoi consiste et a toujours consisté son essentielle sévérité, c'est de nous réduire aux boi^nes étroites de la raison que Dieu nous a donnée, et quand nous en sommes sortis, de nous y faire rentrer, en nous obligeant à être raisonnables contre nous-mêmes , et aux dépens de nous-iAêmes : car c'est là ce qui nous coûte, et ce que nous trouvons de plus difficile dans la pénitenee; de nous interdire tout ce que notre propre raison nous £iit connaître, ou péché ou cause do péché; d'arracher de nos cœurs nos affections que oons jugeons nous-mêmes criminelles et sources du péché; de reuoncer à mille choses agréables, mais que nous savons être pour nous des engagements au péché; de nous assujétir de bonne foi à tout ce que nous reconnaissons être des préservatifs nécessaires contre le péché ; de réparer par des œuvres toutes contraires les malheureux effets du péché« Cest ce que je pourrai traiter avec plus d'étendue une autre fois, et c*est en quoi, dis-je, la pénitence nous paraît sévère. Hors de là, on se soumettrait à tout le reste, et pourvu qu'on en fût quitte pour ce qui était ordonné par les anciens canons, on consentirait sans peine qulls fussent renouvelés; on jeûnerait, on se couvrirait du cilice et de la cendre, on se prosternerait aux pieds des prêtres . mais d'étouffer une vengeance dans son coeur, mais de pardonner une injure , mais de rendre un bien mal acquis, mais de rétablir l'honneur flétri par une médisance, mais de sacrifier à son devoir une passion tendre, mais de rompre un commercé dangereux et de se détacher de ce qu'on aime , voîfà ce qui révolte la nature, et ce qui désole le

pécheur; voilà ce qu'on a tant de peine à obtenir de lui, et ce qu'on en obtient si rarement; voilà sur quoi vous vous défendez tous les jours contre les ministres de Jésus-Christ , sur quoi votre résistance énerve si souvent leur zèle , ou le rend inu« tile.

Cependant voilà ce que j'appelle , souffrez cette expression, et ce qui est en effet le raisonnable de la pénitence , si raisonnable, que vous êtes les premiers à convenir qu'on ne peut pas se dispenser de Texiger de vous; si raisonnable, que vous seriez vous-mêmes scandalisés si l'on ne l'exigeait pas. Le reste était d'institution humaine, mais ce raisonnable est de droit naturel et divin; le reste a pu changer, mais- ce raisonnable 8ul>sistera toujours, et est en quelque manière aussi immuable que Dieu ; le reste dépendait de l'Église , mais ni l'Église , ni ses ministres , ne peuvent rien sur ce raisonnable : et il n'y a point d'autorité sur*la terre, il n'y en a point dans le ciel qui puisse nous décharger de l'obligation où nous sommes de l'accomplir.

Heureux si nous goûtons aujourd'hui cette vérité! heureux si, suivant les lumières de cette droite raison, à laquelle, malgré nous, nous sommes soumis, nous embrassons la pénitence dans toute la sévérité de ses devoirs, si , pour venger Dieu de nous-mêmes et pour le bien venger, nous faisons passer dans nous-mêmes toute la colère de Dieu! en sorte que nous puissions lui dire comme David : In me transierurU irse tuœ {Psalm. 87) : Seigneur, il s'est fait un transport admirable, et comme une transfusion bien surprenante : du moment que j*ai conçu la grièveté de mon péché, et que je l'ai détesté par la pénitence, toute votre colère a passé de votre cœur dans le mien : In me iransierunt irx tua. Je dis votre colère, Seigneur, car, il me fallait la vôtre, et il n'y avait que la colère d'un Dieu aussi grand que vous qui pût détruire un mal aussi grand que le péché. La mienne aurait été trop faible, mais la vôtre a toute la force et toute la vertu nécessaire. C'est pour cela que vous l'avez toute répandue dans mon âme, parce que mon péché la méritait tout entière. Une partie n'aurait pas suffi, mais il me la fallait dans toute sa plénitude , pour pouvoir haïr et punir Texoès de mes désordres : In me transierunt irx tux. Au reste, mon Dieu« c*est en cela même que je reconnais votre miséricorde; je dis, en ce que vous avez fait sortir votre colère de votre cœur pour la Caire entrer dans le mien : car si elle était demeurée dans vous, à quoi ne vous aurait-elle pas porté contre moi? au lieu que passant dans moi, elle s'y est, pour ainsi dire, humanisée. Encore , Seigneur, n'avez-vous pas voulu qu'elle passât immédiatement de vous dans moi. Sortant de votre sein , elle aurait été trop ardente et trop allumée , et je n'aurais pu

la supporter : mais, pour la tempérer, vous Tavez fiait passer premièrement dans le cœurde votre Fils, où elle a presque amorti tout son feu par les saintes et innocentes cruautés qu'elle a exercées sur lui. Et parce que le cœur de votre Fils est la source de toutes les grâces, c'est là, c'est dans ce centre de la sainteté et de la miséricorde qu'elle a pris une vertu salutaire pour me sanctifier : c'est ainsi, mon Dieu, qu'elle est venue en moi; c'est ainsi que je l'ai reçue , et que je la veux conserver : In me trcavskrtaU iras tuœ. Elle rendra ma pénitence sévère, et, par un heureux retour, plus ma pénitence sera sévère , plus elle me deviendra douce. Cest le si^jet de la seconde partie,

DEUTUÈME PARTIE.

Tertullien, parlant de la pénitence, a dit une chose bien glorieuse d'une part à Dieu, mais de l'autre bien capable de rabattre la présomption et l'orgueil de l'homme. De quoi s'agit-il, mon frère? c'est ainsi qu'il s'adresse à un pécheur : vous êtes en peine de savoir si votre pénitence vous sera utile, ou non , devant Dieu. Qu'importe? Dieu vous commande de la faire : n'est-ce pas assez pour vous obliger à lui obéir? Quand il n'y aurait que le seul respect dû à son autorité, elle mérite bien que vous y ayez égard préférablement à votre utilité : Bonum tUH est pœnitere f an non, quld revolvisf Deus imperat : prior est auctoritas imperantis , quam utiUtas seroieniis. (Tebtull., de pœnit.) Or ce que ce Père disait en général de la pénitence, je pourrais le dire en particulier de la sévérité de la pénitence. Quand cette sévérité n'aurait rien que de rebutant pour nous, et qu'elle serait telle que notre amour-propre et l'esprit du monde nous la figurent. Dieu l'ordonnant, il n'y aurait point d'autre parti à prendre que celui d'une généreuse soumission , et il serait juste que notre délicatesse cédât à la nécessité et à la force du précepte : Prior est auctoritas imperantis , quam utiiitas servierUis.

Mais Dieu , chrétiens , n'en veut pas user si absolument et si souverainement avec nous, et , par Une condescendance digne de sa grandeur, il sait si bien tempérer les choses , que non-seulement le poids ne nous accable pas, mais qu'il nous devient même léger; et s'il veut que nous nous condamnions à toutes les rigueurs de la pénitence, il prend soin en même temps que nous y trouvions toute l'onction qui nous la peut adoucir.

De même Tertullien ne se trompait donc pas; et quoiqu'il ait eu du reste sur le sujet de la pénitence des sentiments outrés, il a parlé juste quand il a dit ailleurs que la pénitence était la félicité et la béatitude de l'homme pécheur : Pcmitentia hominis reijellcitas. (Tertull.) A qui ne connaîtrait pas les effets de cette vertu, ou, plutôt, à qui n'en

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE

connaîtrait qu'une partie, cette proposition semblerait un paradoxe. Car qu'y a-t-il en apparence de moins propre à faire le bonheur de l'homme, que ce qui mortifie son esprit, que ce qui crucifie sa chair, que ce qui combat ses passions, que ce qui l'oblige à se renoncer lui-même ? Or ce sont les devoirs essentiels de la pénitence. Il est néanmoins vrai, chrétiens, qu'après l'innocence perdue, rien ne peut rendre Thomme heureux , je dis même heureux dès cette vie, que ki pénitence; et vous en conviendrez sans peine, quand vous m'aurez entendu. Car j'appelle avec Tertullien la félicité du pécheur dès cette vie, ce qui produit en lui la paix et le calme de la conscience , ce qui le remplit de la joie du Saint-Esprit, ce qui le met dans toute l'asurance où il peut être contre les jugements de Dieu. Or voilà les effets naturels de la pénitence que je vous prêche : première vérité , vérité incontestable et qui est de la foi. J'ajoute qu'il n'y a que la pénitence exacte et sévère qui ait la vertu d'opérer ces divins effets ; c'est-à-dire qui produise dans le pécheur cette tranquillité, qui lui fasse goûter cette joie, qui lui donne cette assurance, ou du moins cette confiance chrétienne : seconde vérité qui s'ensuit infoilliblement de l'autre. N'aî-je donc pas droit de conclure que la pénitence , dans sa sévérité même, nous devient douce et aimable? Êcoutez-moi : ceci vous édifiera plus que tout ce qu'il y a d'effrayant et de terrible dans la religion.

Oui, c'est la véritable pénitence, et par conséquent celle où le pécheur se flatte moins, où il s'épargne moins , qui produit la paix : et de là vient que le Fils de Dieu ne sépara point ces deux grâces qu'il accorda tout à la fois à la plus généreuse et à la plus fameuse pénitente, Marie-Madeleine, lorsqu'il lui dit au moment de sa conversion : Remtttuntur tibi peccata tua, vade in pace ( Luc , 7) : vos pèches vous sont remis; allez en paix. Cette paix de Dieu , comme l'appelle saint Paul, parce qu'elle est en effet souverainement et par excellence le don de Dieu : Pax Dei (Philip. 4); cette paix que le monde ne peut donner, parce qu'elle n'est pas de son ressort: Quammundus dore non potestpacem {Orat. Eccl.)\ cette paix qui surpasse tout autre sentiment, tout autre bien, tout autre plaisir, et sans laquelle même il ne peut y avoir ni plaisir ni bien dans la vie : Pax Dei quss exsuperat omnem sensum (Philipp. 4) t cette paix qui met le repos dans un cœur, qui en fait cesser les troubles , qui en apaise les remords; cette paix, dis-je, fut le premier fruit des saintes dispositions avec lesquelles Madeleine vmt se présentera Jésus-Christ. Jusque-là, rebelle à Dieu et livrée à elle-même, elle avait eu de continuels combats à soutenir. Jusque-là , emportée par sa passion, mais au même temps gênée et bourrelée par sa raison , elle avait senti l'aiguillon du péché :

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE

é*e8t-à-dire eHe en avait senti la confusion, l*amertnine, le repentir, bien plus qu'elle n'en avait goûté la douceur. Jusque-là elle avait vécu dans des inquiétudes mortelles , mais elle commença à jouir enfin de la paix dès que, par sa pénitence, elle eut trouvé grâce devant Dieu. Car ce fîit alors qu'elle entendit cette divine parole, et qu'elle en éprouva l'effBt : yade in pace; allez en paix. Comme si le Sauveur du monde, usant de l'empire absolu qu'il aviît sur le cœur de cette pécheresse , lui eût commandé , aussi bien qu'aux vents et à la mer, de se calmer : Imperatrit venlis et mari, et facta est irwiqyUlUas maqna. (Màtth. 8.)

Quoi qu'il en soit, je prétends, mes chers auditeurs, qu'autant que nous pratiquons la pénitence avec cet esprit de ferveur et cette exacte sévérité mvers nous-mêmes, autant nous y trouvons de consolation; que ce qu'éprouva Madeleine convertie. Dieu, par sa miséricorde, nous le fait sentir, puisqu'H nous dit comme à elle intérieurement et mteie sensiblement , par la bouche de ses ministres : Tout vous est pardonné : HemUtuntur tibi peeeaia tua (Luc. 7); ne soyez plus en peine : yade in pace.

Mais comment es^il possible qu'une pénitence sévère qui, selon la maxime de Tertullien, fait en nous la fonction de la justice et de la colère de Dieu, nous donne néanmoins la paix? Ah! chrétiens, voilà le miracle que je vous prie de remarquer : car c'est par sa sévérité même qu'elle apaise Dieu, qu'elle désarme Dieu, qu'elle nous rend amis de Dieu, que d'un Dieu courroucé et irrité, lequel n'avait pour nous que des rigueurs, et qui ne nous préparaît que des châtiments, elle le force, tout Dieu qu'il est, par une sainte violence et par une espèce de conversion qui se fait en lui, à devenir un Dieu de bonté, un Pieu qui met sa gloire à nous pardonner sans réserve tout ce que ncms ne nous pardonnons pas, qui ne se souvient de nos offenses que pour en faire le sujet et la matière de ses grâces, qui n'est notre juge que pour nous montrer encore plus authentiquement qu'il est notre père, puisqu'alors il nous juge en père, au lieu qu'à la fin des siècles il nous jugera en maître; enfin, un Dieu qui, déposant toutes pensées, tooi sentiments de vengeance , n'a plus désormais , comme il s'en déclare lui-même, que des sentiments de compassion et de charité , que des pensées de réconciliation et de paix : Dicit Dominus : ego cogito cogitatUmes pacis, et non afflicUonis. ( JsBSii. 29.)

Voilà, dis-je, le miracle de la pénitence. Elle lait donc, parce qu'elle est sévère (appliquez-vous à cette pensée, qui n'est que la suite de celle de Tertullien) , die lait donc , parce qu'elle est sévère, la fonction de la colère de Dieu ; mais elle la fait

bien plus efficacement que la colère de Dieu même, ou, plutôt, elle fait en nous ce que la colère même de Dieu toute seule n'y peut faire : pourquoi? c'est qu'au lieu que la colère de Dieu .punit en nous le péché sans Teffacer, la pénitence l'efifoce en le punissant; c'est que la colère de Dieu toute seule, quelque satisfaction qu'elle exige et qu'elle tire du pécheur, ne peut jamais faire que Dieu soit satisfait; ce qui se voit dans l'enfer, où l'éternité tout entière des peines que souffrent les réprouvés ne satisfait jamais Dieu, parce que dans l'enfer, dit saint Bernard, il n'y a que la colère de Dieu qui agit. Au lieu que la pénitence, par un heureux mélange de la colère et de la miséricorde divine, de la colère divine , dont elle fait l'office , et de la miséricorde divine qu'elle attire, est la juste et entière satis&ction que Dieu attend du pécheur. Par conséquent, c'est la pénitence sévère qui nous remet bien avec Dieu, et, par une suite non moins infaillible, qui nous remet bien avec nous-mêmes. Car, comment serons-nous en paix avec nous-mêmes , tandis que nous sommes en guerre avec Dieu? Or qu'y a-t-il , que peut-il y avoir pour nous dans la vie de plus avantageux et de plus doux que cette double paix? Quoi qu'il nous en coûte pour l'avoir, la pouvons-nous trop acheter? et quelque austère que nous paraisse et que soit même la pénitence, pouvons-nous ne la pas aimer quand il s'agit de rentrer en grâce avec le mattre de qui dépend tout notre bonheur, et de rétablir dans nous-mêmes une paix qui, sur la terre, est le souverain bien, et qui ne peut compatir avec le péché ? Avançons.

De cette paix intérieure naft une sainte joie : autre fruit de la sévérité de la pénitence , autre don de l'esprit de Dieu , qui pour cela même est appelé dans rÉcriture la joie du Saint-Esprit : Gfxudium in Spi' ritu Sancto. (Rom. 14.) Qui peut l'exprimer, dirétiens, qui peut la connaître sans l'avoir sentie? qui peut comprendre la consolation dont est rempli e une âme criminelle, mais pénitente, quand par un généreux effort, elle est enfin parvenue à remporter sur elle-même la victoire d'où dépendait sa conversion ? quand elle a fait à Dieu le sacrifice de la passion dont elle était au[jaravant esclave ; quand elle a une fois rompu ses liens; qu'elle commence à respirer la liberté des enfants de Dieu , et qu'elle peut lui dire comme David : Dirupisti vincula mea; tibi sacrificabo hostiam taudis {Psalm, 1 1&) ; c'est voua qui avez brisé mes chaînes, et qui m'avez tiré de la servitude où mon péché m'avait réduite : je vous bénirai , Seigneur, je vous louerai, je vous rendrai d'étemelles actions de grâces. Elle s'est fait violence pour eu venir là; et la résolution qu'elle a prise de rompre ce commerce qui la perdait , de s'arracher rœil qui la scandalisait, de sortir de Foccasioii ou elle se damnait, cette résolution chrétienne, mais

si difOciie à prendre, mais encore plus difficile a «lécuter, a été pour elleune espèce d'agooie, et c*est «ans doute ce qu'il y a de plus sév^e dans la pénitence : mais aussi le coup uneiois porté, l'ouvrage une fois achevé, de quelle abondance de joie Dieu ne la oombie-t^l pas? C'est un mystère impénétrable pour rhomme cbarnel et animal. Gomme il n*a là-dessus nulle expérience , il qe m'entend pas ; mais c'est justement, dit saint Chrysostôme, parce qu'il n'en a nulle expérience, et qu'il ne doit ni s'en croire , ni en être cru; c'est parce qu'il ne l'a jamais éprouvé qu'il doit s'en rapporter à ceux qui l'éprou- .vent.

Or quelle épreuve n'en font pas ceux qui se convertisseut de bonne fd, et avec quel épanchement 4le cœur ne s'en expliquent-ils pas! Combien tout à «oupf disait saint Augustin, surpris du changement miraculeux que la grâce avait fait en lui, et racontant, non plus ses misères, mais les miséricordes du Seigneur; combien tout à eoup trouvai-je de plaisir à renoncer aux plaisirs criminels du monde «t combien me fut-il doux de quitter ce que j'avais tant craint de perdre ! Car vous, à mon Dieu! qui êtes le seul vrai et souverain bien capable de remplir une âme, vous me teniez lieu de tous les plaisirs; et la joie de me voir enfin soumis à vous, la Joie de m'être surmonté moi-même, était pour moi quelque chose de plus délicieux que toutes mes délices passées. Ainsi la pénitence de saint Augustin vérifiait-elle la promesse du fils de Dieu : Mundus çaudebU, vos auiem contrUiabinUni, sed trisHUa vestra vertetur in gaudium (Joàn. 16) : le monde sera dans la joie, et vous serez dans la tristesse; mais votre tristesse, c'est-à-dire votre pénitence, qui est proprement et uniquement cette tristesse salutaire dont saint Paul félicitait les Corinthiens, votre tristesse se tournera en joie, et cette joie sera le centuple de toutes les joies du monde dont vous vous serez privés.

Répondez-moi , dit le mondain, de cette douceur 4kà la pénitence , et dès aujourd'hui je me convertirai. Assurez*moi que cette joie ne me manquera pas , et je me condamnerai à tout ce que la pénitence a de plus rigoureux. Vous vous trompez, reprend saint Bernard , et vous raisonnez mal. Infidèle et mondain au point que vous l'êtes, j'aurais beau vous en répondre, ce que j'en dirais ne ferait sur vous nul effet , et l'attachement actuel que vous avez à ce qui vous pervertit, vous rendrait Inutile l'assurance que j6 vous donnerais d'un bien dont vous n'auriez qu'une connaissance de spéculation , mais dont vos sens ne seraient pas touchés. Douceurs pour douceurs , vous vous en tiendrez à celles que vous goûtez, parce qu'elles sont présentes , et que les autres ne seraient encore pour vous qu'en idée et en espéranee.Il but commencer par vous

SLB LA SÉVÉRflË DE LA «ËNITENCE.

vaincre : car cette joie dont je vous parle, est la manne cachée qui n'est réservée qu'au vainqueur : FincenH daffo manna abscondUum, {^pocal. 3.) Il *faut exercer sur vous-même et contre vousmême les rigueurs de la pénitence, et alors la pratique vous convaincra, et dans un moment vous en découvrira plus que tous les discours. Qu*est-il même nécessaire d'ailleurs que je parle, et que je renouvelle des promesses que Dieu tant de fois luimême vous a faites? Fiez-vous-en à votre Dieu, il n'a jamais trompé personne ; si vous êtes généreux , il sera fidèle.

Mais n*en voyons-nous pas qui , jusque dans leur pénitence, ne trouvent que des sécheresses, et ne parviennent jamais à ce centuple bienheureux d'une joie pure et secrète? Ne le confessent-ils pas les premiers, et ne se plaignent-ils pas de leur état comme s'ils reprochaient en quelque sorte à Dieu qu'il ne leur a pas tenu parole? Oui, il y en a : mais qui sont-ils communément ? Ah ! répond saint Bernard , il n'est point vrai qu'à ceux qui , généreusement et de bonne foi , sesont condamnés aux exercices d'un/» pénitence sévère, cette joie solide et spirituelle ait manqué. S'il y a des âmes dans le monde trompées sur ce point, et frustrées de leur attente, grâces à la Providence et à la justice du Dieu que nous servons , ce ne sont pas celles qui pratiquent la pénitence dans toute son austérité, mais celles, au contraire, qui la modèrent autant qu'elles peuvent, et plus qu'elles ne doivent, mais celles qui ne la veulent pratiquer que selon leur gré , mais celles qui lui ôtent tout ce qu'elle a de pénible et d'Incommode, et ne s'en réservent que la cérémonie et la figure , mais celles dont la pénitence peut-être , avec tout son éclat et un certain extérieur de sévérité, ne laisse pas d'être accompagnée de mille relâchements. Que chacun de nous s'e^^amine; et pour peu que nous ayons de lumières, nous découvrirons dans nous-mêmes le principe du mal et ce qui nous empêche de sentir au fond de notre cœur cette onction de la pénitence chrétienne; nous reconnaîtrons que nous ne devons souvent nous en prendre qu'à pousmêmes; nous nous écrierons avec le prophète royal : Justus es y Domine, et rectum Juçticium tuttm ( Psalm.i 18) ; vous êtes juste , Seigneur ; et il n'est pas surprenant qu'aussi lâche que je suis dans l'usage de la pénitence , je n'y trouve pas ce qu'y ont trouvé et ce qu'y trouvent encore tous les jours tant d'âmes ferventes. Dès que j'aurai le même courage, le même zèle, la pénitence aura pour moi le même goût.

C'est donc, chrétiens, un abus, et un étrange abus, quand nous nous faisons de la sévérité de la pénitence un obstable à la pénitence même : et Fun des artifices les plus ordinaires et les plus dangereux dont se sert l'ennemi de notre salut pour endurcir

SUR LA SEVERITE DE LA PâiXITENGE.

les honunes dana le péché, et pour les détourner des Yoies de Dieu, est de leur représenter la pénitence sousdes idées affreuses fui leur en donnent de Thorreiv et qui les rebutent. U seinble même /iu*on prenne plaisir à se la figurer comme telle, pour avoir droit de s'en dispenser ; et parce qu'il se trouve quelqttsfiais entre les ministres de Jésus-Christ et les pasteurs de son troupeau , des hommes zélés , mais d*nn zèlfB qui n*est pas selon la science, des esprits toujours, portés aux ezuémités, qui, pour ne pas rendre la pénitence trop facile, la réduisent à l'impossible • qui n'en parlent jamais que dans des termes capables d'effrayer, qui la proposent crûment et d*une manière sèdie , sans y mettre jamais ce tffl>|Hbr|im^>nt d'amour et de confiance qui en doit être inséparable, qui croient avoir beaucoup feit quand ils ont, non pas redressé, mais embarrassé et troublé une conscience faible , et qui , manquant dans le principe, ne font jamais envisager Dieu au pécheur que sous une forme terriUe , comme s'ils craignaient qu'il n'y eût, pour ainsi dire, du danger pour Dieu à paraître miséricordieux et aimable , «t qu'ils souhaitassent eux-mêmes qu'il le fût moins ; parce qu'il se trouve, dis-je , des esprits préoccupés de ces sentiments , et encore plus déterminés à les inspirer aux autres, qu'arrive-t-ii? Le libertin en profite, et le faible s'en scandalise; le libertin en profite, ravi qu'on lui exagère les choses, pour être en quelque manière autorisé par là à n'en rien croire ou à n*en rien faire, et qu'on lui en demande trop pour avoir un spécieux prétexte de renoncer à tout : c*est-à-dire que de ces caractères outrés de la pénitence, qu'il paraît néanmoins estimer, et à quoi il donne de faux éloges, il ne tire point d'autre conclusion que de se confirmer dans son impénitence. Car, voilà, mes chers auditeurs, le raffinement du libertinage de notre siècle : on veut une pénitence extrême, sans adoucissement, sans attrait, parce qu'on n'en veut point du tout. Si je la faisais, diton, c'est ainsi que je la voudrais faire; mais on en demeure là , et l'on se sait bon gré de cette disposition prétendue où l'on est de la bien faire, supposé qu'on la fît, quoiqu'on ne la fasse jamais. Ou tout, ou rien, dit-on; mais bien entendu qu'on s'en tiendra toujours au rien, et qu'on n'aura garde de se charger jamais du tout.

Ainsi raisonne le libertin ; et , d'ailleurs , que conehit le faible? rien autre chose que de se décourager, de s'attrister, de s'abandonner à de secrets désespoirs, de regarder la pénitence comme impraticable, dese persuader qu'il neJa soutiendra jamais, qu'elle rnecaûera d'un ennui mortel , et qu'il y succombera.; de dire sans cesse , comme l'Israélite prévaricateur : Quis nostrum vaiet ad €cUum useet^ dere 7 {DeuUr, 80.) Et quel est l'homme sur la terre qui puisse «spérer de parvenir là et de s'y mainte-

nir ? car c'est ainsi que notre lâcheté se prévaut dee erreurs du monde pour secouer le joug de Dieu.

Mais£audra-t-il, Seigneur, qu'une illusion aussi grossière que celle-là nous trompe et nous perde, et que notre ignorance sur ce point nous tienne toujours lieu d'excuse? Kon, mon Dieu : car, tandis que vous me confierez le ministère de votre sainte parole, je prêcherai ces deux vérités sans les séparer jamais : la première, que vous êtes un Dieu terrible dans vos jugements , et la seconde , que vous êtes le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation. Je ne serai jamais assez téméraire pour prêcher votgre miséricorde sans prêcher votre justice, parce que je sais les conséquences dangereuses qu'en tirerait l'impiété; mais aussi me ferais-je un crime de prêcher les rigueurs de votre justice sans parler en même temps des douceurs de votre miséricorde, parce que la foi m'apprend, et que c'est vous-même qui me l'avez révélé, que votre miséricorde sauve les pécheurs, au lieu que votre justice seule ne peut que les damner et les réprouver. Je joindrai donc Tun et l'autre ensemble , pour pouvoir toujours dire, comme David : Alisericordiam eê judtcium cantabo Hbi, Domine {Psalm, 100) : Seigneur, je chanterai vos bontés et vos jugements. Et quand \t& pécheurs du siècle devraient abuser de cette inépuisable miséricorde que je leur annoncerai pour votre justification. Seigneur, je ne cesserai point de la publier hautement, afin que vous soyes reconnu pour ce que vous êtes , c'est-à-dire pour un Dieu également juste et bon; et qu'à regard des impies mêmes, vous soyez à couvert de tout reproche, quand l'excès de leurs désordres vous forcera un jour à les condamner : Utjustificeris in sermotiÂbus tuU, et vincas cum judioariê. (Psabn. 100.) Je dirai à votre peuple , que par le pécèé nous contractons une dette infinie ; mais je ne manquerai pas aussitôt de l'avertir que, par le secours de votre grâce, il nous est aisé de nous acquitter, parce que vousnousdonnez vous-même de quoi vous payer. Je lui dirai que la pénitence doit être sévère, afin qu'il ne se perde pas par une malheureuse présomption; mais aussi, afin qu'il ne tombe pas donsnn funeste désespoir, je le consolerai en lui disant que la plus sévère pénitence devient la plus douce, par l'onction qui y est attachée : et vos promesses, d mon Dieu ! les oracles de votre Écriture sont les preuves touchantes et convaincantes que je lui en apporterai. Je hd dirai , pour ne le pas tromper, que cette sévérité de la pénitence est un joug , mais je n'oublierai pas de lui dire , pour l'animer à le porter, que c'est votre joug, et que vous vous êtes obligé à le porter vous-même avec nous; que, selon Texpression de votre apôtre, c'est votre esprit qui pleure en nous , qui s'afilige en nous , et qui fait , si j'ose parler aiusi, pénitence en nous, parce que

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCaS.

c^est par .m que nous la ftlsons , et que c*est lui qui , pour nous mettre en état de la faire , nous élève audessus de nous-mêmes.

Gardant ces r^les, mon Dieu, je ne craindrai rien; et jusqu'en présence des rois de la terre, je parlerai sans confusion, aussi bien que David, des obligations de votre loi : Loquebar de testimoniU tuU in eonspectu regum, et non conjundebar. (Psalm. 118.) Je P^l® ici. Seigneur, devant le premier n>i du monde : et jamais ministre de FÉvangile eut-tl rhonneur de porter vo'ure parole à un aussi grand prince? Mon-seulement c*est le plus grand roi du monde, mais, ce qui me rend sa personne encore bien plus auguste, c'est le plus chrétien des rois; c'est le protecteur le plus puissant de votre Église; it'est un roi zélé pour sa religion, l'ennemi de nmpiété, et qui ne souffrira jamais que le libertinage s'élève impunément contre vous; un roi qui aiaie la vérité, et dont je puis bien dire ce que saint Ambroise disait de Théodose, qu'il approuve plus celui qui reprend les vices, que celui qui les flatte : Qui magis arguentem probcU, quam adulantem. (Ambbos.) Éloge qui ne convient qu'aux grandes âmes et qui les distingue des autres. Tel est le monarque devant qui je parle : mais quand je parlerais devant les rois du monde les plus infidèles et les plus ennemis de votre nom , je leur dirais avec une confiance respectueuse ce que vous voulez qu'ils sachent : que vous êtes leur Dieu, qu'ils doivent se soumettre à vous, et que, puisqu'ils sont pécheurs comme le reste des hommes, la pénitence est un dévoir pour eux aussi bien que pour le reste des honunes : Loquebar de (esUmonUs hds in conr spectu regum.

Voilà ce que Jean-Baptiste prêchait dans la Judée. A qui? non-seulement au simple peuple, mais aux grands du monde et de la cour, qui venaient l'écouter, et à ceux-ci encore plus qu'aux autres, parce qu'il savait que la pénitence leur était encore plus nécessaire. Comme les grands de la cour, selon le rapport de l'Evangile, l'allaient chercher dans le désert, il ne sortait point de son désert pour leur annoncer ces vérités. Maintenant que les prédicateurs sont obligés de quitter leur solitude pour venir les faire entendre à la cour, voilà ce que je vous prêche, mes chers auditeurs, avec un mérite bien inférieur à celui de Jean-Baptiste, mais de la part du même Dieu. PœnUentiam agite; appropinguavii enim regman cœlontm (Màtth. 8) : faites pénitence, parce que le royaume du ciel est proche. Il est proche, chrétiens, puisque nous touchons de près au grand mystère de notre rédemption. Mais dans on autre sens, il est peut-être encore plus proche que vous ne le pensez. Le terme de notre vie, l'instant de la mort, le jugement qui la suit, c'est ee que l'Écriture en mille endroits veut nous

marquer par cette proximité du royaume de Dieu. Or, à l'entendre de la sorte, combien y en a-t-il dans cette assemblée pour qui il est proche, et combien de ceux mêmes qui s'en croient les plus éloignés! Si Dieu, au moment que je parle, me les désignait en particulier, et que, m'adressant à chacun d'eux, je leur disse de cette chaire : C'est vous, mon cher auditeur, qui n'y pensez pas, c'est vous qui devez mettre ordre à votre conscience, car vous mourrez dès demain, et voici le dernier avertissement que Dieu vous donne : si je leur parlais ainsi, et qu'ils fussent certains de la révélation que j'en aurais eue de Dieu, il n'y en aurait pas un qui ne se convertît , pas un qui ne renonçât dès aujounfhni à tous ses engagements , pas un qui n'acceptât la pénitence la plus sévère que je pourrais lui imposer : pourquoi? parce qu'ils seraient assurés que leur dernier jour approche, et qu'ils ne voudraient pas perdre le temps qui leur resterait. Ah! chrétiens, pourquoi ne faites-vous pas ce que feraient ceox-d , et pourquoi ne font-ils pas eux-mêmes dès maintenant ce qu'ils feraient alors? avons-nous une caution contre l'inconstance de la vie et l'incertitude de la mort? Ce que nous ne voulons pas faite présentement , et ce que nous pouvons néanmoins £aire utilement, sommes-nous certains que nous aurons dans la suite le temps de le faire , et les moyens de le bien faire? Qui vous répond de Dieu? qui vous répond de vous-mêmes? Les exemples de tSnt d'autres qui ont été surpris, et des exemples présents, des exemples domestiques , ne doivent-ils pas vous faire trembler? Les avez- vous déjà oubliés? Pour un pécheur qui trouvas encore à la mort le temps de faire pénitence après l'avoir perdu pendant la vie, ne peut-on pas dire qu'il y en a cent qui ne le trouvent pas? Et de cent qui l'ont, n'est-il pas vrai et ne puis-je pas ajouter qu'il n*y en a presque pas un qui fasse une bonne pénitence ? Pcmitentiam agite. Faisons-la donc, chrétiens, et faisons-la promptement, et faisons-la sans ménagement, afin qu'dla nous obtienne grâce devant Dieu , et qu'elle nous mérite la gloire que je vous souhaite , etc.

SERMON

sot Là

NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST

Et tubitofacta est eum Angelo mulUiudo tniliUm cwlctf» laudantium Deum, et dicentium : Gloria in alttstêmm JhOp et in terra pas hommilhtM,

Au même instant que TAnge annonça aux pasteurs la naît» sanoe de Jésus-Christ , une troupe de la milice céleste sa Joignit à lui , et se mit à louer Dieu, en disant : Gloire à IMeo au plus liaut des deux, et paix aux hommes sur la terre. Saint Luc, chap. s.

SlBB,

En deux paroles , voilà les deux fruits de la nais-

SUB LA NATIVITÉ DE JÉSDS-CHBIST.

nuée da Sanmir : la gloire à Dieu , et la paix aux hommes. La gloire à Dieu, à qui elle est due par iustiee V et la paix aux hommee , à qui Dieu la donne par griee. La gloire à Dieu, qui lo possède comme un bien propre, et la paix aux hommes qui la désirent, eomme le plus digne objet de leurs vœux. La gloire i Dieu, qui seul la mérite, panse qu'il est seul grand par lui-même, et la paix aux hommes, qui doiYAiit se mettre en état de Tobtenir, jusqu'à sacrifier tout pour TaToir. (Test , dit saint Bernard , le fartage le plus raisonnable, et même pour les I le plus £B[f<orable qui fut jamais.

t , ajoute ce père , on voit dans le monde I qui ont peine à le goûter : et tel est Tambitieux et le superbe. En effet, parce quMl est superbe et ambitieux , ee partage &it par les anges , quoique la?orable pour lui, ne le oontente pas : Némplaeeiei angtiica dUhibuUo^ dam gloHam De9, €ipmeemk9mimiifUi. (Bimnàbd.) Cest-à-dire qn*«veuglé d'un injuste désir de s'élever au-dessus des antres, il ne se eontente pas d'avoir la paix, mais qu'il veut eneore avoir la gloire. Et quoique Dieu dans rÉcriture se soit si hautement déclaré qu'y ne donnera sa gloire à personne : Gtoriam wimm oMeri non dabo (Isaje. 43), il est assez téméraire pour répondre à Dieu dans son cœur : Et moi, sans attendre que vous me la donniez, je me rattriboerai, et je l'usurperai : Et eço, fnquUsu' per^, dUÂi iUam, Ucei non dederis, usurpabo.

(BlBMABD.)

Ayons, mes ehers auditeurs, ce sentiment en boirôor. Mieux instruits de nos véritables intérêts , toons-nous-en au partage qui nous est offert dans r£fangile : H nous est trop avantageux pour en tooliaiter un autre. Disons à Dieu , comme David : Ntmnobis, Domine, non nobis, sed nomM tuo da ^hrktm {Piatn, 118) : ne nous donnes pas la gloire. Seigneur; la gloire ne nous appartient pas. Réeenres-la pour vous tout entière, parce qu'elle ert tont entière pour vous et pour votre saint nom. Mail donnez-nous cette paix salutaire que vos anges nous font espérer, et que Jésus-Christ votre Fils vient hri-même nous apporter. Pariant de la sorte, nous parlerons en chrétiens. Ainsi , Pauguste mystère que nous oélébrens étant pour nous, dans le dessein de Dieu, le mystère de la paix, consîdérons-le uniquement sous cette idée. Rapportons là toutes nos vues, et attachons-nous aux divines instructions que nous fournit sur ce point important la naissance d*nn Dieu fait homme. Mais d'abord rendons nos devoirs à la plus pure des vierges, à cette vierge incomparable, qui, par un prodige inouï, toqjoun vieiî^e, est devenue la mère de son Dieu, et fâidtons-la avec l'Église de cette ^orleose maternité, qui a été le principe de notre salut. Av€f MûrUz*

•omuLonE. — r. /.

Un enfant nous est né, disait Isale, parlant en prophète, et annonçant par avance ce qui devait arriver dans la plénitude des temps : Parvuhts natus est nobis. (Isàîe, 9.) Et cet enfant, ajoutait le prophète, sera appelé l'admirable, le Dieu fort, le père du siècle futur, mais surtout le prince de la paix : £ê vocabUur admirabilis, Deus/brHs, paterfiduri secuU, princept pacis. (Isaîb), 9. C'est aujourd'hui , chrétiens , que nous voyons à la lettre l'oracle accompli. Cest aujourd'hui que Tenant Jésus a vérifié dans h personne cette prédiction, qui ne pouvait convenir qu'à lui, et que, dès son berceau, il a fiait voir qu'il était souverainement et par excellence le prince de la paix : Prineepi pacis : comment cela ? parce que dans le mystère de ce jour il a commencé à faire Toffice de médiateur et d'arbitre de la paix; qu'il a paru dans le monde pour y établir les vrais principes de la paix; quil ^est servi du ministère des esprits célestes pour annoncer à ses élus r Évangile de la paix : car, selon la parole de l'apôtre, la paix a été le bienheureux terme et la fin principale de sa mission : ^eniens mxmgeUzaoU pacem. (Ephes. 3.)

Comme il naissait pour faire r^er la paix (appliquez-vous à cette pensée; elle est de saint Chrysostéme, et elle va éclaircir ma proposition), comme il naissait pour faire régner la paix, tout devait concourir à son dessein : et en effet, par une singulière providence, tout y concourut. Et voilà pourquoi ce divin ei^ant vouhit naftre sous le règne d'Auguste, qui fut de tous les règnes le plus tranquille; tout l'univen, c*est-à-dire tout l'empire romain, se trouvant, par une espèce de miracle, dans une pan profonde, pour confimier par cette cireonstance ce qui était écrit du Messie , que Tabondance de la paix naîtrait avec lui : Orls^ tur in diébm ^fus jtuUUa et abundantia pads, {P$abn. 71.)

Mais, après tout, chrétiens, cette paix extérieure et temporelle dont le monde jouissait alon, n'était encore que pour servir de disposition à une autre paix bien plus avantageuse et bien plus sainte, que le Fils unique de Dieu nous apportait du ciel; et c'est ici que j*entre dans le fond de notre mystère, et que je vous prie d'y entrer avec mol. Je m'expli-* que. Maintenir la paix des nations, éteindre le feu des guerres et des dissensions qui les consument, padfier les royaumes et les États , c*était, il est vrai, Fouvrage de cette Providence générale qui préside au gouvernement du monde : mais rétablir la paix entre l'homme et Dieu, mais enseigner à Thomme le secret de conserver la paix avec soi-même, mais donner à l'homme des moyens son et infaillibles pour entretenir une paix éternelle avec lepjwcMn* c'était et ce devait être l'effet partionlier, feifBt miraculeux de la sagesse de Dieu Ineamé, je veux

dire de la naissance du Jésus-Christ et de sa venue ou monde.

Cest donc lui , mes chers auditeurs, qui, par sa saiute nativité « et par toutes les circonstances qui l'accompagnent, nous procure aujourd'hui la paix avec Dieu, la paix avec nous-mêmes, et la paix avec nos frères : la paix avec Dieu , par la pénitence quMl fait déjà pour nous dans Tétablede Bethléem : e*est la première partie; la paix avec nous-mêmes, par l'humilité et par le détachement des biens de la terre, qu'il nous prêche déjà sihautement, en choisissant une crèche pour son berceau : c'est la seconde partie; la paix avec nos frères par la douceur, ou, pour mieux dire, parla tendre charité dont il est lui-même eu naissant une leçon si vivante et si louchante, et dont il nous donne le plus parfait modèle : ce sera la conclusion : yeniens evangeli- %a9it piÂcem : venant au monde , il nous a annoncé la paix : mais avec qui ? je le répète , avec Dieu , en se faisant notre victime par la réparation entière du péolié; avec nous-mêmes, en détruisant les deux -principes de tous nos troubles intérieurs, l'orgueil et la cupidité; avec nos frères, en amollissant la dureté qui nous est si naturelle, ou du moins si ordinaire à leur égard, et en nous inspirant à son exemple la bénignité : EvangelizavU pacem. Oui , il a été, dès son entrée au monde, l'évangéliste et le prédicateur de cette triple paix , si désirable et si nécessaire pour nous ; de û paix avec Dieu , en nous apprenant à apaiser Dieu ; de la paix avec nousmêmes, en nous apprenant à être humbles et pauvres de coeur; de la paix avec le prochain , en nous apprenant h être doux et husnams : c'est tout le sujet et le partage de ce discours. Je vous demande une favorable attention.

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