‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 17 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cest un principe de religion qui ne peut être contesté, et dont tout le monde convient : comme pécheurs , nous étions enfents de oolère, et, eu cette qualité, non-seulement ennemis de Dieu, mais incapables par nousHoêmes de nous réeoncilier avec Dieu. Il nous fallait donc un médiateur qui , venant au monde avec un pouvoir légitime, négociât et con- .dût entre Dieu et nous cette importante réconciliation ; c'est-à-dire qu'il nous feUait un médiateur qui , tout ensemble zélé pour nos intérêts et diargé des intérêts de Dieu, accordât l'homme et Dieu •dans sa personne; un médiateur en qui Dieu trouvât la plénitude de la satisfiactioB qui kii était due , et en qui l'homme trouvât la plénitude de la rémission et de la miséricorde dont nous avions besoin ; un médîaleur qui , réunissant ces deux choses, pacifiât, ,coinnie,dit saint Paul , le ciel et la terre, et qui , aux dépens de lui-même, sf^is aiieun préjudice desdroits de Dieu , nous remit ei> grâce ^vec Dieu. Or voilà,

SUB LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST

chrétiens, œ que la foi nous déoourre, et ce qui s'est heureusement accompli dans le mystère de ee jour; t»r que voyons-nous dans l'étable de Bethléem ? comprenez bien cette vérité, sur quoi roule toute notre religion. Nous y voyons, dans la personne d'un enfantrDieu, la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée, et au même temps, par le phis surprenant de tous les miracles , la >istiee de Dieu satisfaite dans la rigueur et authentiquemeot Tengée. Miséricorde de Dieu , justice de Dieu : deux attributs dont la par&ite allianee devait produire la paix entre Dieu et l'homme, mais qui ne pouvaîeBt être unis de la manière mtime dont ils l'ont été, que dans le Verbe faitchair. Écoutez-moi, et vous en aileiétn convaincus.

Kous voyons , dis-je , dans cet enÛMt, la mîiéricorde de Dieu incarnée et humanisée. C'est ea qui nous parait d'abord dans son adorable naiiiaaee, dont saint; Paul comprend en un mot tout le mystère, quand il dit que ce fut alors que se litia première apparition du Dieu Sauveur, et que la grâce du'JDieu Sauveur, qui auparavant était quelque chose d'impénétrable et d'incompréhensible , se rendit palpable et sensible : ApparuU graUa Dei SoÊsatofU nmtri. (Tit. 2.) Prenez garde, unw frèraSi dit saint Chrysostôme, expliquant ce passage de l'apôtre : il y avait des siècles entiers que Dieu, quoique offensé, las d'être en guerre avec les hommes, méditait de faire avec eux un traité de paix pour le^iel il avait réservé tous les trésors de sa misérioeideet de sa grâce. Il y avait des siècles entiers queee Dieu de gloire disait aux hommes par un de ses prophètes : Ego oogUo super vos cogUatUmes pacis, ei «on qf» flictUmis (Jbbbm. 29) : j'ai sur vous des pensées de paix, et non de colère et de vengeance. Mais ces pensées de paix, lyoute saint Chrysostôme, étalent alors toutes renfermées dans le coeur de Dieu. Ce n'étaient que des p^asées, des vues , des prcjets, qui, ne sortant point hors de Dieu, demeuraient sans exécution. Dieu était plein de ces pensées, mais le temps n'était pas encore venu où il avait néaobi de les manifester et de les produire. Comme Dieu de miséricorde , il avait des pensées de paix, et cepen* dant on ne voyait partout que des effets de sa jns* tice, et d'une justice rigoureuse. Aujourd'hui cei pensées de paix , suspendues depuis tant de siècles, et cachées dans le sein de Dieu, commencent k éela* ter aux yeux des hommes : pourquoi? parce que Jésus-Christ Dieu et homme , c'est-à-dire, la gBâoe même et la miséricorde même , se fait voir à eux : j4pparuUgratia Dei, Ce ne sont plus des pensées de paix , mais des chefs-d'œuvre consommés, mais des mirades , mais des prodiges de paix ; et Dieu nedit phis simplement, je conçois, je médite : Ego oh gilo, mais j'accomplis, j'exécute ce que j'avais promis aux pécheurs. Ainsi nous l'a-t-il fait entendre

SUR LA NATIVITE DE JËSUS^CHBIST.

tfiMMi Q a fait paraître, dans le mystère que célèbre «yomtl^biii PÉflise, son Verbe revêtu de notre chair, et quand U a donné au monde un Rédemp^ teur.

Mais en le donnant au monde , ce Rédempteur, Dieu n*a-t-il point oublié ses propres intérêts? En cfaoîsîssant un moyen si extraordinaire et si étonnant pour mettre au jour ces pensées de paix qu'il avait éternellement conçues, n*a-t-il point fait avec nous une paix désavantageuse et peu honorable pour hû? Ah! chrétiens, voilà ce que nous ne pouvons assez admîror ; et c'est ici qu*U est juste qu*éclairés, eonune nous le sommes, des lumières de la foi, nous rendions hommage à la sagesse de notre Dieu. IVoQ, poursuit saint Cbrysostdme , Dieu , en clioi- Astant ce moyen , n*a point oublié ce qu'il se devait à lui-même, et la preuve en est évidente. Car, tandisque je vois dans le divin euÊmtqui vient de naître, b miséricorde de Dieu incarnée et humanisée, je vois dans la même personne de cet enfant la justice de Dieu pleinement vengée. Tandis que j'y vois la grâce et la rémission du péché offerte à Tbomme, f y vois une victinoe de propitiation offerte à Dieu pour Texpiation du péché. Comme le péché est la seule cause de la guerre qui met entre Dit^u et nous une si fatale division, je vois dans la crèche un Sauveur déjà sacrifié comme une hostie vivante pour abolir le péché qui nous a séparés de Dieu. Comme la pénitence est le capital et le plus essentiel article de notre paix avec Dieu, j'y vois un Homme-Dieu commençant déjà à faire pénitence pour nous , et BOUS apprenant à la fiedre nous-mêmes pour nousiDÀiies.

Mystère adorable de paix que David , par un esprit de prophétie, avait prétendu nous marquer quand il avait dit : MUericordia et verUas obviavenmi sibi (Psalm, 84) : la miséricorde et la vérité, c'est-à-dire, dans le sens littéral du psaume, la miséricorde et la justice se sont rencontrées; et oùf demandait saint Bernard, se son^elJc$ rencontrées? Dans rétable, où est né Jésus-Christ; disons plutôt , dans Jésus-Christ. Jusque-là elles avaient tenu des routes toutes différentes et tout opposées , et rien n'était plus éloigné do la miséricorde que la justice. Aujourd'hui elles se rapprochent, et Tune vient heureusement à la rencontre de l'antre : Obviaveruni sUfL Jusque-là, l'une avait paru absolument contraire à l'autre ^ car le propre de la justice était de punir, et le propre de la miséricorde de pardonner. Ici le pardon et la punition se joignent ensemble : la punition qui tombe snr rionocent , les souffrances de Jésus-Christ dans la crèche méritant le pardon aux hommes coupablea, et le pardon qu'obtiennent les hommes coupables n'étant fondé, conformément aux décrets étemels de Dieu , que sur les souffrances de Jésus-

Christ et sur la punition que subit l'innocent , et h laquelle il veut bien se soumettre^ D'où il s'ensuit, ce qu'ajoute le texte sacré , dans une autre expression encore phis forte, que la justice et la paix se sont mutuellement baisées eonune deux sœurs : JustUia etpax osaUcUs^ stuU, {Psalm^ 84.) Paroles que le même saint Bernard appliquait, et avec raison, à la naissance du Fils de Dieu, puisqu'il est certain que le fondement de notre paix avec Dieu a été cette justice vindicative que Dieu, usant de tous ses droits, a exercée contre le péché en livrant son Fils pour nous. Or n'est-ce pas dès ce jour qu'il a commencé à le livrer, et pouvait-il le livrer d'une manière plus sensible qu'en le faisant naître dans l'état où la crèche nous le représente?

Quelle est donc l'idée naturelle que nous devons avoir de ce mystère? la voici, mes chers auditeurs, telle que l'a eue le grand apdtre, et dans les mêmes termes qu'il l'exprimait : Deus erat in Chritio, mtmdum reconcÙians sibi {Cor, $,) : Jésus^Christ était dans la crèche, et Dieu était dans Jésus-Christ, réconciliant le monde avec soi. Pensée sublimei digne de saint Paul , et qui , pour être bien déve» loppée,domanderait un discours entier. Dieu était dans Jésus-Christ , réconciliant le monde avec soi et se réconciliant lui-même avec le moude : c'est-àdire , Dieu était dans Jésus-Christ, recevant lessa*»' tisfactions que Jésus-Christ lui faisait de tous les crimes du monde, et, en vue de ces satisfactions qu'il recevait de Jésus*Chrlst, oubliant, pardonnant, effaçant, abolissant tous les crimes dn monde : méditons ces paroles : Detu eraiin ChristOy minedum reconcUians sibi; Jésus^Uirist était dans la crèche offirant à Dieu , comme souverain prêtre de la loi de grâce, le sacrifice de son humanité sainte, et Dieu était dans Jésus^Christ , acceptant ce sacrifice pour réparation de toutes, les impiétés, de tous les blasphèmes, de tous les sacrilèges , de tous les scandales, de toutes les profanations qui devaient se commettre dans le monde , à la honte du .nom chrétien : Deus eratin Christo; Jésus-Christ était dans la crèche, humilié et anéanti, et Dieu était dans Jésus-Chrbt , se dédommageant par là de tous les attentats que l'orgueil des hommes avait formés ou devait former contre sa gloire, de tout ce que leur ambition démesurée, de tout ce que leur extravagante vanité, de tout ce que leur maligne Jalousie devait produire dans le monde d'Injustices et de désordres : Deus erat in Christo; Jésus-Christ était dans la crèche , rendant à son Père les premiers hommages de cette obéissance sans bornes qui devait bientôt s'étendre jusques à la mort, et Jusques à la mort de la croix ; et Dieu était dans Jésus-Christ, vengé par là, 'mais hautement, de tous les m^ris que les hommes devaient faire de sa loi , de tout ce que l'esprit d'indépendance, de tout ce que Tinso-

lence du libertiuage,de tout ce que la présomption du relâchement devait leur inspirer contre ses ordres, et au préjudice de la soumission qui lui est due : Deus erat in Chrlsto ; Jésus-Christ était dans la crèche, immolant sa chair virginale par les misères d'une extrême pauvreté, et Dieu était dans Jésus- Christ, se faisant justice par là de tout ce que la sensualité et la mollesse, de tout ce que l'excès du luxe, de tout ce que Famour du plaisir, de tout ce que Fabus des commodités et des délices de la vie devait causer de dérèglement et de corruption dans les mœurs :je veux dire, de toutes les impudicités, de tous ces vices abominables que saint Paul défend de nommer, de tous ces monstres de péchés qui déshonorent Fhomme et qui le dégradent jusqu'à le mettre au rang des bêtes : Deus erat in ChrUto; en un mot, Jésus-Christ était dans la crèche faisant pénitence pour nous, et Dieu était dans Jésus- Christ, agréant cette pénitence, mais en même temps nous la proposant pour modèle, comme s'il nous eût dit à tous : Voyez , et faites de même : Inspice, etfacsectmdum exemplar. (Exod. 25.)

C'est , dis-je , à cette condition que Dieu était dans Jésus-Christ, nous réconciliant avec soi, et, par un effet réciproque de son amour, se réconciliant avec nous : Deus erat in Christo, mundum reconcilians sibi. Car, tout irrité qu'il était par la grièveté de nos offenses, comment aurait-il pu, reprend saint Bernard, n'être pas fléchi par la pénitence de ce Fils bicn-aimé, dont il put bien dire dès lors ce qu'il devait déclarer solennellement dans la suite : Hic est Filius meus dilectus in quo mihi complacuif (Màtth. 8.) de ce Fils qui , quoique naissant avec l'apparence de pécheur, était non -seulement le Saint des saints , mais la sainteté même? de ce Fils qui, quoique anéanti dans une crèche, était aussi puissant que lui, égal à lui , et, sans usurpation, Dieu comme lui? Comment, encore une fois, aurait-il pu ne Faccepter pas cette pénitence d'un Dieu? et, satisfait par la pénitence d'un Dieu , comment aurait-il pu rejeter la nôtre?

Tel est donc d'abord, mes chers auditeurs, le fruit précieux de la naissance d'un Dieu sauveur, notre paix avec Dieu par la pénitence. Mais , du reste , ne nous y trompons pas , et , pour approfondir par rapport à nous cette même vérité, quand je dis par la pénitence. J'entends par une pénitence sincère, solide, efficace; j'entends par une pénitence fervente, exacte, sévère : car il n'y a que celle-là seule qui soit capable de nous réconcilier avec Dieu et de pacifier nos consciences devant Dieu, parce qu'il n'y a que celle-là seule qui ait de la conformité avec la pénitence de l'Homme-Dieu. Une pénitence imparfaite, tiède, languissante; une pénitence lâche, où le pécheur s'écoute, se flatte, se ménage; une pénitence commode, et que l'on veut accorder

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avec toutes les douceurs de la vie; une pénitenee qui ne crucifie point la diair, qui n'humilie point Fesprit ; une pénitence stérileet sans œuvres , c'est une pénitence vaine; et une pénitence vaine» bien loin d'apaiser Dieu , outrage Dieu ; bien loin de calmer nos consciences, les déchire de mille remords; bien loin d'en faire cesser les inquiétudes , est ellemême le sujet des reproches intérieurs les plus piquants et des plus cruelles alarmes. Il nous faut, dit saint Chrysostôme , une pénitence qui puisse être unie à celle de Jésus-Christ, une pénitence qui puisse être le supplément de celle de Jésus-Christ, une pénitence dont le pécheur puisse croire et se rendre témoignage qu'elle accomplit, comme parle l'apôtre, ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ : or, pour cela , il faut qu'elle ait tous les caractères que je viens de marquer, sincérité, solidité, intégrité , sévérité , et qu'ainsi elle participe à toutes les qualités de la pénitence de Jésus-Christ.

Si telle a été la vôtre, et si , dans l'esprit de cette véritable pénitence, vous avez eu le bonheur d'approcher dignement des saints mystères , c'est , mes chers auditeurs, ce qui doit aujourd'hui vous consoler, et de quoi je dois vous féliciter. Vous êtes en paix avec Dieu. Vous avez trouvé grâce devant Dieu. Dieu a ratifié dans le ciel la sentence d'absolution que le ministre de son sacrement a prononcé sur la terre en votre faveur. On vous a dit comme à ce paralytique de l'Évangile : Allez , ne péchez plus : Ecce sanus fœtus es, jam noli peçcare ( Joàn. 5 ); mais aussi vivez en repos sur tout le passé; il vous est remis. Heureux état ! état préférable à toutes les fortunesdu monde ! je suis en paix avec Dieu. Dieu était mon ennemi , et j'étais ennemi de Dieu : mais enfin voilà Dieu réconcilié avec moi, et me voilà réconcilié avec Dieu. Paix de Dieu, que le Saint-Esprit compare à un repas somptueux , à un repas délicieux , tant elle remplit l'âme d'une onction abondante et consolante. Paix de Dieu , souverainement désirable au pécheur, puisque par elle le pécheur rentre auprès de Dieu dans tous les droits de l'innocence et de la justice.

Que si , néanmoins, mon cher auditeur, vous êtes assez malheureux pour n'avoir fait qu'une pénitence défectueuse, et pour être encore, malgré votre pénitence, dans le désordre du péché , écoutez ce que je vous annonce ; et, tout malheureux que vous êtes, ce que je vous annonce doit vous inspirer une humble et une généreuse confiance : Convertere adDth minwn Deum tuum{Lament, ) : convertissez-vous à votre Dieu. Faites pénitence, et, en la faisant, conformez votre pénitence à la pénitence de l'enfisnt Jésus ; unissez votre pénitence à la pénitence de l'en- £ant Jésus. Touché de ce que lui ont coûté vos péchés, ressentez-les comme lui, pleurez-les comme lui , joignez vos larmes à ses larmes , votre douleur

SUB LA NATIVITE DE JÉSUS-CHRIST

à sa douleur, el je f ous réponds de la part do Dieu d'une prompte et d*une parfaite réconciliation. Telle est la grâce qui vous est offerte. Serez-vous assez aveogies, assez insensés, assez réprouvés pour la lefîiaer? Cependant, outre la paix où nous rentrons aiee Dieu, le mystère de Jésus-Christ naissant nous apprend encore à conserver la paix avec nous-mémet; et c'est le sujet de la seconde partie.

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