‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 18 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'homme en était réduit à ce déplorable état d'être dans une continuelle guerre avec soi-même, et de ne pouvoir se donner la paix à soi-même : et ce qui semble bien étonnant , dans Taffreux désordre où il était tombé par le péché, il ne lui fallait pas moins on médialeur, pour le réconcilier avec lui-même que pour le réconcilier avec Dieu. Or de là Je oondm que Jésus-Christ est donc encore, par cette même raison, le prince et le Dieu de la paix : PrineepgpacU, puisque, dans lemystèredesa naissance, il noua apprend, et par les exemples qu'il nous donne, et par les leçons qu'il nous fait, le secret Inestimable d'entretenir la paix avec nous-mêmes, secret que bous avons tant d'intérêt à découvrir, et qu'il nous est si important de savoir, mais qu'il n'appartenait qu'à ce Dieu naissant de nous révéler.

En eCTet, Jusque-là les hommes Tavaient ignoré cet art tout divin : séduits et aveuglés par le dieu da siècle, ils s'étaient faussement persuadé que le plus sûr moyen de trouver la paix du coeur était de latisfoire ses désirs , de contenter son ambition , de rassasier sa cupidité, et pour cela d'être honoré et distingué dans le monde, de s'enrichir et de vivre dans Fabondance, de se pousser, de s*élever, de s'agrandir. Ainsi Favaient cru et le croyaient tant de mondains. Or, en raisonnant de la sorte, non-seulement , dit l'Écriture , ils s'étaient trompés , mais , en se trompant , ils s'étaient rendus malheureux : CmUrWo et in/eUeitas in vils earum ( Psalm. 1 3) : pourquoi? parce qu'en raisonnant de la sorte, ils n'avaient pas connu le diemin de la paix : Et viam paHs non cognooerunt. (Psalm. la.) Au lieu du repos intérieur et du calme qu'ils se promettaient dans leur opulence et dans leur élévation, ils ne trouvaient que trouble, que chagrin, qu'affliction d'esprit : ContrUio et infiUcUas. Tel était le sort des partisans du monde : et plût au ciel , mes chers auditeurs, que ce ne fût pas encore aujourd'hui le vôtre I

Qu'a fait Jésus-Christ? il est venu nous enseigner le chemin de la paix, que nous cherchions et que nous ne connaissions pas. Lui-même, qui dans rÉvangile s'est appelé le chemin : Ego sum via ( JoAii. 14), il est venu nous servir de guide, et nous montrer la route par où nous pouvons immanquablement arriver au terme de cette bienheureuse

paix. Lui-même, qui s'est appelé et qui est en effet la vérité : Ego sum veritas (Jojljk. 2 ), il est venu nous désabuser des erreurs grossières dont nous nous étions laissé prévenir à l'égard do cette paix. Lui-même, qui est la vie : Ego sum vUa ( Joàn. 3 ), il est venu nous faire goûter ce qui pouvait seul nous mettre en possession de cette paix. Tout cela comment? en nous découvrant dans le mystère de ce Jour les deux sources véritables de la paix avec nous-mêmes, savoir l'humilité de cœur et la pauvreté de cœur, et en détruisant dans ce même mystère les deux grands obstacles à cette paix tant désirée, et néanmoins si peu commune, qui sont notre orgueil d'une part, et de l'autre notre attachement aux biens de la terre : Feniens evimgelisavitpaeem. I9e perdez rien d'une instruction si solide et si édi^ fiante.

Oui , c'est dans ce mystère qu'un Dieu-Honune , en naissant parmi les hommes, nous prêche hautement , par son exemple , ce qu'il devait dans la suite établir pour fondement de toute sa doctrine : DiS' cite a me, quia mitis sum ethumUis corde, etit^ venietis requiem animahus vestris (Matth. 11 ) : Apprenez de moi que Je suis humble de cœur, et tenez pour certain que par là vous trouverez le repos de vos Ames. Oracle, dit saint Augustin, d'où devait dépendre, non-seulement notre sainteté , mais notre félicité dans la vie. Car il est évident, mes firères, que ce qui nous empêche tous les Jours de trouver ce repos de l'âme si estimable , et sans quoi tous les autres biens de la vie nous deviennent inu« tiles , c'est l'opposition secrète que nous avons à l'humilité dirétienne. Reconnaissons-le avec douleur, et gémissons-en devant Dieu , cequifoit perdre si souvent la paix à notre cœur, et ce qui nous met dans l'impuissance de la conserver, c'est l'orgueil dont nous sommes remplis et qui nous enfle; cet orgueil , qui nous fait croire en tant d'occasions qu'on ne nous rend pas ce qui nous est dû , qu'on n'a pas pour nous assez d'égards, qu'on ne nous considère pas autant que nous le méritons. Car de là naissent les mélancolies et les tristesses , de là les désolations et les désespoirs, de là les aigreurs et les emportements : les tristesses, quand nous nous voyons maltraités ; les désespoirs, quand nous nous croyons méprisés; les emportements, quand nous nous prétendons insultés et outragés , Dieu prenant plaisir, dit saint Chrysostôme, à punir notre orgueil par notre oi^ueil même, et se servant de notre amour-propre pour nous faire souffrir, quand, par un excès de délicatesse et de sensibilité dont notre orgueil est le principe, nous ne voulons rien souffrir. Si nous étions humbles, et humbles de cœur nous serions à couvert de tous ces chagrins. Au mi« lieu des contradictions et des adversités, l'humilité nous tiendrait dans une situation tranquille. Quf l^

SUB LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST

que injmtiise qu*oo p^ nous faire, et que l'on nous i lUt rhumilité nous consolerait, rhumilité nons affermiraît, Hiumilité calmerait ces orages , réprimerait ces roootements déréglés qui boulereraent une âme, si je puis ainsi m^exprimer, et qui lui causent de si grandes agitations.

Ah I ehrétiens, méditons bien ce point important. Examinons bien, et demandons-nous à nous mêmes pourquoi nous nous troublons si aisément? pourquoi, au moindre soupçon d*ttn mépris souvent inuginaire, nous nous piquons si vivement? pourquoi, sur un vain rapport d'une parole dite oontre nous par imprudence et par légèreté, nous nous affligeons, nous nous alarmons, nous nous irritons? Qaare iriêUi es, anima mea, et quare conturbas mêf (Pealm, 4] . ) Cest In question que se faisait à lui-nk!me le prophète royal, et que peut se faire à toute heum Thomme superbe avec beaucoup plus de sujet : pourquoi, mon âme, étes-vous triste, et d'où vient que vous me troublez? Nous n'en trou*» vons point d'autre raison que ce fonds d'orgueil avec lequel nous sommes nés, et que nous avons toujours entretenu , bien loin de travailler à le détruire. Voilà, hommes du siècles qui m'écoutex, ce qui vous rend incapables de goûter cette paix qui, de votre aveu néanmoins, est, après votre salut, le souverain bien. Vous la désirex préférablement à tout, puisque vous ne désirez tout le reste que pour y parvenir. Cependant vous n'y parvenez jamais ; ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, à cette ambition qui vous possède, et à laquelle vous vous êtes comme livrés; à cette ambition qui, malgré tant de biens dont Dieu vous a comblés dans la vie, vous empêche d*être jamais contents de ce que vous êtes, et vous porte toujours à vouloir être ce que vons n'êtes pas; à cette ambition qui, par la plus monstrueuse ingratitude envers la Providence , vous fait compter pour rien tout ce que vous avez , et tom'ours aspirer à ce que vous n'avez pas, jusques à vous fatiguer pour cela sans relâche, jusques à vous crucifier vous«mêmes; à cette ambition qui fait nattre dans votre coeur tant de basses et de honteuses jalousies, qui des prospérités d'autrui vous fait de si amers sujets de douleur, qui vous jette en de si violents transports quand on s'oppose à vos desseins, qui vous inspire de si mortelles aversions quand on traverse vos entreprises. Je le répète, et je ne puis trop fortement vous l'imprimer dans l'esprit, c'est là que le mal réside, c'en e^t là le principe et la racine.

Quand vous aurez une bonne fois renoncé à cette passion, quand, par une modération chrétienne et sage, vous saurez vous tenir dans le rang où Dieu vons a placés , quand , par une justice que vous ne vous rendez pas et qu'il faudrait vons rendre, vous reconnaîtrez que Dieu n'en a que trop fait pour

vous, dès là vous posséderez ce trésor de la paix que vous avez en vain cherché jusqu'à présent, parce que vous ne l'avez pas cherché où il est. C'està-dire, dès là vous bénirez Dieu dans votre condition sans envier celle des autres. Dès là, soumis à Dieu, TOUS ne penserez plus qu'à vous sanctifier dans votre état, sans courir étemellemeot après un fantôme que vous vous figurez comme un bonheur parfait, mais dont la chimérique espérance ne sert qu'à vous tourmenter. Dès là, contents de votre fortune, vous en jouirez paisiblement, et avec actions de grâces; vous ne vous appliquerez qu'à en bien user, et vous ne craindrez rien autre chose que d'en faire un criminel abus. Dès là , chargés de rétablissement de vos familles, après avoir fait en chrétiens tout ce qui dépendra de vous pour y pourvoir, vous vous en reposerez sur cette aimable Providence dans le sein de laquelle, comme dit IV pêtre, nous devons jeter toutes nos inquiétudes, comptant et pouvant compter avec assurance que si nous lui sommes fidèles , elle ne nous manquera pas : Omnem soUicitudinem vesiram prqficienteê in eum. (1. PjSTa. 5.) Dès là, affranchis de la servitude et de l'esdavage du monde, vous attendrez tout de Dieu; vous ne mettrez votre appm', votre confiance qu'en Dieu, vous entrerez dans la sainte et heureuse liberté des enfants de Dieu ; tous les nuages se dissiperont, toutes les tempêtes se calmeront, et un moment de cette paix secrète, que votre orgueil a tant de fois troublée, vous dé< dommagera bien des faux avantages où il visait, et des vaines prétentions qui vous exposaioit à do si fàdieux retours et à de si rudes combats.

Or, voilà pourquoi Jésu»Chsist vous dit aujour-< d'hui : Apprenez de moi que je suis humble do cœur : Discite a me quia mitis sum et kumUiê corde. Et ne regardons pas cette humilité de cœur comme une faiblesse : c'a été la vertu d'un Dieu, et c'est la vertu des forts, la vertu des sages, la vertu des âmes sensées, et par-dessus tout la vertu des élus de Dieu. Apprenez-la donc (écoutez toujours votre maître), et apprenez-la de moi, puisqu'il n'y a que moi de qui vous puissiez l'appren^ dre, et que toute la philosophie n'a point été jusquelà. Apprenez^la de moi, qui ne suis venu que pour vous en Caire des leçons, et qui , pour vous la mieux persuader, me suis humilié et anéanti moi-^même. C'est-à-dire, apprenez de moi que ce sont deux choses incompatibles que la paix et l'orgueil ; que votre cœur, quoi que vous fassiez, et quoi que le monde fasse pour vous, ne sera jamais content, tandis que la vanité, que l'ambition, que l'amour de la gloire y régnera : par conséquent, que pour trouver sur la terre le centre et le point de la félicité humaine, que pour avoir cette paix de Pâme, qui e^t par excellence le don de Dieu , il faut être hiun-

SUR LA NATIVITÉ DE JËSUS-GHRIST.

Ue f et tilioàreiiient huioblc, et solidement humble : DiêcUe a me quia ndtU stan et humUU corde, et îMeidetis requiem animabus vesMs.

Car c'est là, mes (rares, dit saint Bernard, ce que la sagesse de Dieu incamée a prétendu nous déclarer dans cet auguste mystère. Parce que nous sommes charnels, et, comme tels, accoutumés à ne rien comprendre que de cliamel , le Verbe de Dieu a bien touIu lui-même se faire chair pour Tenir nous apprendre sensiblement, et, selon Fezpression de ce Père, charnellement, que Thumilité est la seule voie qui conduit à ce repos du cœur si salutaire, et même absolument si nécessaire pour notre sanctification. Quand ce ne serait donc, conclut saint Bernard , que pour nous-mêmes, rendons nous aujourdliui dociles aux enseignements de ce Sauveur, et écoutons-le, ce Verbe divin, au moins dans rétat de sa chair : Quia nihU, prœier eamem audire poierae, ecce Ferbum carojactum est : amUas iUud, vel in came (Bsrn. }; mais ce n*est pesasses.

Il nous fait encore, dirétiens, une seconde leçon non moins importante. Car quelle est Tautre source de ces combats intérieurs et de ces guerres intestines qui nous déchirent si cruellement? convenezen avec moi; c*est la cupidité, Tenvie d'avoir, un malheureux et damoable attachement aux biens de la terre. Vous y cherchez les douceurs de la vie, et Tardeur extrême qui vous brille en fait le tourment de votre vie. En effet, quels soins empressés pour les acquérir! quelles peines pour les conserver! quelles frayeurs au moindre danger de les perdre! quels désirs insatiables de les augmenter! quels chagrins de n'en avoir pas assez pour satisfaire ou i vos prétendus besoins , ou à vos dépenses superflues! quelle douleur, quel accablement, quelle consternation , quand malgré vous ils vous échappent des mains, et qu'une mauvaise affaire, qu'un accident imprévu vous les enlève ! quelle honte de tomber par là non-seulement dans la disette, mais dans l'humiliation ! quels regrets du passé! quelles alarmes sur le présent! quelles inquiétudes sur l'avenir, au milieu de tant de risques inévitables dans le commerce du monde, au milieu de tant de révolutions et de revers dont vous êtes témoins, et à quoi tous les jours vous vous trouvez vous-mêmes exposés!

Le remède, c'est le détachement évangélique. Donnez-moi un homme pauvre de cœur, rien ne sera capable de l'altérer; c'est-à-dire, donnez-moi un homme vraiment détaclié des biens sensibles, à quelque épreuve qu'il plaise à Dieu de le mettre, dans l'adversité comme dans la prospérité , dans rindigence comme dans l'abondance, il jouira d'une paix profonde. Usant de ses biens comme n'en usant pas, et, selon la maxime de saint Paul, les

possédant comme ne les possédant pas, il sera disposé à tous les événements. Tranquille comme Job, et inébranlable au milieu des calamités du monde, il se soutiendra par la grande pensée dont ce saint homme était pénétré, et qui conservait le calme dans son âme : Si bona suscepimus de manu Domini, mala quare non suscipiamus? (Job , 2) si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi, avec la même soumission, n'en recevrions-nous pas les maux? Dans les disgrâces et dans les pertes , préparé comme Job à les supporter, il dira avec lui : Dominas dédit, Dominus abstulit (JoB, 1) : c'était le Seigneur qui me les avait donnés, ces biens; c'est lui me les a ôtés : il ne m'est rien arrivé que ce qu'il a voulu ; queson nom soit à jamais béni : SU nomen Domini benedictum, (JoB, 1.) Heureux état! solide et ferme soutien! ressource contre les malheurs de la vie, toujours prête , et qui ne peut jamais manquer.

Or c'est ce que votre Sauveur vient aujourd'hui vous apprendre par un exemple bien plus propre encore à vous convaincre et à faire impression sur vos esprits, que celui de Job. C'est ce que vous prêche retable, la crèche, les langes de cet Enfant- Dieu ! Hoc nobisprmdicai stabuium, hoc clamât prxsepe, hocpanni evangeiizant. (Beedi.) C'est lui qui vous apprend que les pauvres de cœur sont heureux, et qu'il n'y a même dans la vie que les pauvres de cœur qui soient heureux et qui le puissent être : BeaU pauperes spiritu (Màtth. 6); qu'une partie donc, mais une partie essentielle de notre béatitude sur la terre, est d'avoir le cœur libre et dégagé de l'attachement aux biens de la fortune. Il ne commence pas seulement à l'enseigner, mais à le persuader au monde. En effet, à peine a-t-il paru dans le monde avec toutes les marques de la pauvreté dont il est revêtu , que je vois des pauvres , ce sont les pasteurs, non-seulement soumis et résignés, mais bénissant, mais glorifiant Dieu dans leur état; des pauvres qui , touchés de ce qu'ils ont vu en Bethléem, s'en retournent, quoique pauvres, comblés de joie; des pauvres contents de leur sort, et ne portant nulle envie aux riches de Jérusalem, parce qu'ils ont connu dans la personne de ce divin enfant le bonheur et les prérogatives infinies de leur condition : Et reversi sunt pastores gorytcantes et laudantes Deum. (Luc. 2.) A peine a-^il paru dans l'élable, que je vois des riches, ce sont les mages , qui , bien loin de mettre leur cœur dans leurs richesses, viennent mettre leurs richesses à ses pieds; qui se font en sa présence un mérite de les mépriser, d'y renoncer, de s'en dépouiller. Les uns et les autres heureux, parce qu'en se conformant à ce Dieu pauvre, ils ont trouvé le chemin de la paix.

Crèche adorable de mon Sauveur, c'est toi qui me

ftrâ aii)mird*faai godter la paimeté que f ai dioisîe , e*est toi qui nfen découvres le trésor, c'est toi qui BM la rends précieuse et TénéraUe, c^est toi qui me la ikis préférera tous les étd)lisseinent8 et à toute ropulenoe du monde. Confondez-moi, mon Dieu, si jamais ces sentiments, senisdignes de tous, seuls dignes de ma profession , et si nécessaires enfin pour mon repos , sortaient de mon cœur. Vous les y ayez conserrés jusqu'à présent, Seigneur, et tous les y conserverez. Cependant, cette paix avec nous-mêmes, tout avantageuse qu'elle est, ne suffit pas encore, si nous n'y joignons la paix avec le prochain : et c'est la troinème instruction que nous devons tirer de la naissanoe de Jésus-Christ, eonune vous TaUei voir dans la dernière partie.

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