PREMIÈRE PARTIE
A entendre parler l'Écriture, on dirait, chrétiens, que Dieu, par une espèce de contradiction, est tout à la fois avec les impies , et qu'il n'y est pas , qu'il s'éloigne d'eux, et qu'il ne s'en éloigne pas; qu'il les prive de sa présence, et qu'il ne les en prive pas. Car voyez comment il s'exprime différemment , selon la différence des caractères qu'il prend , et qu'il veut soutenir à leur égard. Cest moi , dit-il , qui remplis le ciel et la terre; et quoi que fasse le pécheur, il ne peut m'évlter, ni se dérober à mes yeux. Voilà Dieu présent au pécheur, pour l'observer et pour l'éclairer. Mais il dit ailleurs : Je me repens d'avoir créé l'homme, et je fais pour toujours divorce avec lui , parce qu'il est tout charnel. Voilà Dieu séparé du pécheur, pour se venger et pour le punir. Où irai-je. Seigneur, disait David, et où fuirai-jc de devant votre face? si je descends dans les enfers , je vous y trouve , et vous y êtes en personne , exerçant les rigueurs de votre justice : Dieu donc , conclut saint Jérôme, habite même avec les réprouvés. Mais j'entends Saûl au contraire invoquant Samuel , et lui témoignant sa douleur, ou , pour mieux dire, son désespoir, de ce que Dieu s'est retiré de lui : Coarctor nimis, si quidempugnant Fhilistiim adversttm me, et Deus recessit a me (1 . Beg., 28) : il nefaut donc plus chercher Dieu dans la compagnie d'un réprouvé. Comment accorder tout cela? En voici le secret, qui consiste, répond le docteur angélique saint Thomas, en ce que Dieu, qui est le saint des saints , n'est avec les pécheurs et les impies que par la nécessité de son être, et qu'il n'y est point par un choix d'affection et d'inclination. Je m'explique.
Il est avec les pécheurs par la nécessité de son être, parce que toutes ses perfections divines l'y engagent ; sa sagesse, par laquelle il gouverne et maintient dans l'ordre toutes les créatures, jusqu'aux plus révoltés pécheurs; sa bonté, dont il répand les effets sur toutes les créatures , sans en excepter les pécheurs; sa toute-puissance ^ qui fait agir toutes les créatures , et conséquemment les pécheurs. Tous ces devoirs du créateur, qui lient Dieu , pour ainsi dire, à la créature . sont des devoirs généraux, auxquels tous les hommes ont part, les méchants aussi bien que les bons ; et c'est par la raison de ces devoirs que Dieu est inséparable des impies. Mais, comme j'ai dit, ce sont des devoirs de nécessité , dont Dieu , supposé le bienfait de la création , ne peut pas se dispenser lui-même. Car si vous consultez les inclinations de son cœur, ah! chrétiens, les choses se passent bien autrement. A peine l'homme est-il tombé dans le dé-
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sordrc du péché, que Dieu rompt avec lui tontes les alliances, et j[)ar conséquent tous les commerces dont sa grâce avait été le lien. De sorte qu'il n'est plus avec le pécheur, en aucune de ces manières qui marquent le penchant et le discernement de son amour; c'est-à-dire qu'il n'est plus avec le pécheur ni par l'effet d'une protection spéciale, comme il était avec son peuple dans le désert ; ni par la communication de ses dons , comme il est avec tous les justes; ni par l'union intime et mystérieuse de son adorable sacrement, comme il est singulièrement avec l'âme chrétienne qui le reçoit. A l'égard du pécheur, tout cela cesse ; et c'est ce qui fait dire au Saint-Esprit que Dieu n'est plus avec les pécheurs ; et qui fait ajouter aux théologiens que si , par une supposition impossible. Dieu pouvait se dépouiller de son immensité, il demeurerait encore présent à un grand nombre de sujets à qui sa grâce l'attache , mais qu'il cesserait d'être avec les pécheurs, parce qu'il n'aurait plus cette nécessité d'être partout et d'agir partout. D'où saint Chrysostônie conclut, et la pensée de ce Père mérite d'être remarquée, que l'immensité, qui est un des plus nobles attributs de Dieu , ne laisse pas , dans un sens , d'être h Dieu comme un attribut onéreux , puisqu'elle l'assujettit à ne pouvoir entièrement se séparer de ce qui est l'objet de son aversion et de son indignation.
Admirable idée, chrétiens, de la conduite que nous devons observer avec les libertins du siècle. Qu'est-ce que Dieu exige de nous ? que nous en usions avec eux comme il eii use lui-même. Pouvons-nous nous proposer un plus saint modèle? Il veut donc, premièrement, que nous les supportions à son exemple; et il le veut avec raison, dit saint 'Augustin , puisqu'on nous a bien supportés quand nous étions nous-mêmes dans l'égarement et la corruption du vice. Voilà pourquoi, reprend ce saint docteur, nous ne devons jamais oublier ce que nous avons été, afin de conserver toujours pour les autres une compassion tendre et charitable dans l'état où ils sont : Cum toleranMa vivendum nobis est inter tnalos, quia cum mali essemuSf cum tolerantia vixeruntboni inler nos. ( August.) Mais prenez garde, s'il vous plaît, à ce terme, cum tolerantia; car saint Augustin ne dit pas que la société des méchants nous doit être un sujet de complaisance , mais un exercice de patience, c'est-à-dire, que nous devons la souffrir et non pas l'aimer, parce que c'est ainsi que nous nous conformons à notre règle, qui est Dieu.
Oui , je l'avoue , il y a des liaisons et des engagements avec les impies, que la loi divine, non-seulement ne nous commande pas, mais qu'elle ne nous permet pas de rompre , puisqu'elle nous en fyit même des devoirs; et c*est ce que i'api^k \;!l
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nécessité de notre état, qui répond à la nécessité de l'être et de la providence de Dieu. Autrement , dit saint Paul, il faudrait sortir hors du monde, si tout commerce avec les pécheurs y était généralement interdit : Mioquin debueratis de hoc mundo exisse, (1 . Cor., 5.) Par exemple, un père doit-il se séparer de ses enfants , parce qu'il les voit dans le désordre; une femme de son mari , parce qu'il mène une vie licencieuse; un inférieur de son supérieur, parce que c'est un homme scandaleux? Non, sans doute ; la loi du devoir, de la dépendance et de la sujétion le défend ; et on peut dire alors que le mélange des méchants avec les bons est autorisé de Dieu , puisque Dieu est l'auteur de ces conditions qui engagent nécessairement à cette société. Tout cela est vrai ; mais hors de là , je veux dire hors des termes de la nécessité et de la justice, quand les choses sont dans la liberté de notre choix, chercher les impies et entretenir avec eux des habitudes volontaires, des amitiés mondaines et profines, des familiarités dont le prétexte est le seul plaisir, et que nulle raison ne justifie . Je dis que c'est aller directement contre les ordres de Dieu, et je le dis après le grand apôtre; car voilà comment il le déclarait aux chrétiens de Thessalonique : Denunciamus vobis , ut subtrahatis vos ab omni Jratre ambulante inordinate. (2. Thess., 3.) Nous vous ordonnons, leur disait-il, au nom du Seigneur, de vous retirer de tous ceux d'entre vos frères qui tiennent une conduite déréglée , et de garder ce précepte comme l'un des plus importants et des plus essentiels de la loi deDieu. De là vientque David s'en faisait un point de conscience et de religion; Non sedi cum concilio vanitatis, et cum iniqua gerentibus non introibo ; odivi ecclesiam maHgnanUum, ( Ps. 25. ) Ma maxime a toujours été de n'avoir point d'union avec les partisans du vice, et de ne me point mêler avec ceux qui font gloire de commettre l'iniquité, d'aimer leurs personnes, parce que la charité me le commande ; mais de haïr lears assemblées, de fuir leurs intrigues, d'abhorrer leurs conversations, parce qu'une charité plus haute, qui est celle que je dois à Dieu et que je me dois à moi-même, m'empêche d'y avoir part
Voilà , dis-je , mes chers auditeurs , ce que nous dicte la prudence chrétienne, et à quoi elle nous oblige indispensablement : d'éviter, autant que notre condition le peut permettre, les sociétés mauvaises et corrompues. Et voyez aussi comme Dieu nous en a inspiré l'horreur, soit par rapport aux païens et aux idolâtres, soit par rapport aux hérétiques et aux schismatiques , soit à l'égard même des catholiques libertins et prévaricateurs. Vous êtes mon peuple, disait- il aux enfants d'Israël, en les introduisant dans la terre de Chanaan, vous êtes mon peuple, et je vous îx cV\Q\s\^^ ^a^cmi tous les peuples de la terre, afin
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que vous me soyez spécialement dévoués ; mais c'est pour cela même qu*il ne vous sera pas permis de traiter avec les peuples infidèles , que vous n*entrerez point dans leurs alliances, et que nul mariage antre eux et vous ne pourra être contracté légitimement. Pourquoi cela ? demande saint Augustin. Ce commerce avec les étrangers ne pouvait-il pas être avantageux et nécessaire aux Israélites pour leur établissement? Peut-être la politique du monde en aurait-elle ainsi jugé ; mais Dieu , dont les vues saintes et adorables sont infiniment élevées au-dessus de celles de hommes, voulut que la politique du monde cédât à Tintérêt de la religion. Non , leur signifia-t-il, quelque avantage que vous puissiez vous en promettre, vous ne rechercherez point ces nations > et vous vous en tiendrez toujours éloignés : Cave ne unquam cum habitatoribus terrœ illius fungeu amicUias. {Exod., 34.) C'e^t ce que por* tait expressément la loi; et vous verrez , chrétiens, si cette défense était inutile et sans fondement. Fuyez , nous dit-il , ailleurs par la bouche de saint Paul, fuyez Thérétique, si vous voulez conserver la pureté de votre foi : Hœreticum homineni devita, ( 7Y/., 3. ) Donnez-vous bien de garde, non-seulement d'entretenir des intelligences dans le parti de Terreur, non-seulement d'en épouser les intérêts, mais d'y avoir même de simples liaisons, hors celles que la piété chrétienne et le devoir de votre condition peuvent justifier. £t si ce sont des orthodoxes qui , malgré leurs mœurs dissolues, ne laissent pas de vivre avec noijs dans la communion d'une même créance ; . Dieu nous ena-t-il interdit la société ? Écoutez encore l'apôtre. Jevous en ai déjà avertis, écrivait aux Corinthiens ce maître des nations, et je vous ai marqué, dans une de mes lettres , de n'avoir jamais nul engagement , ni avec les impudiques et les voluptueux , ni avec les médisants et les calomniateurs , ni avec quelque autre que ce soit de ceux qui peuvent vous corrompre et être pour vous un scandale. Quand ce serait votre frère par inclination et par liaison d'amitié, si c'est un homme de mauvaise vie , je ne veux pas que vous ayez ensemble la moindre communication , ni que vous puissiez manger avec lui : Si is qidfrtUer nominatur estfomicator, aut maledicus, aui rapax y cum ejusmodi nec cibum sumère, ( 1 Cor. y 5. )
Dieu veut, dit excellemment Guillaume de Paris, et cette pensée est belle. Dieu veut qu'en nous séparant des impies , nous fassions dès à présent ce qu'il fera un jour lui-même , et que nous prévenions ainsi la résurrection générale et lejugement dernier. Quand le Fils de Dieu viendra juger le monde, les réprouvés, il est vrai, ressusciteront en même temps que les justes; mais ils ne ressusciteront pas néanmoins avec les justes , parce qu'au moment même de la résurrection , les justes seront séparés des ré«
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prouvés , parce discernement terrible dont a parlé David, et dont les anges seront les exécuteurs : Ideo non résurgent impii in judicio , neque peccatores inconciliojustorum. {Ps. 1 .) Quel est donc le dessein de Dieu? poursuit Guillaume de Paris : c'est que les bons vivent en ce monde, à l'égard des méchants, dans le même ordre où ils doivent ressusciter et être jugés ; c'est-à-dire qu'ils se discernent eux-mêmes, pour ainsi parler, d'avec les pécheurs, et que dès cette vie ils commencent à prendre leur rang, afin que Dieu ne soit presque pas obligé d'y employer ses anges , ni de faire d'autre choix de ses élus.
Aussi est-ce en cela que consiste la perfection et la gloire des justes sur la terre; et telle est l'idée que l'Écriture nous en donne : car quand Dieu commande à Josué de faire mourir Acham , qui était un homme scandaleux au milieu de son peuple , il ne s'en explique point à lui autrement que par ces paroles : Surge^ $anct\fica populum (Josub, 7), Je veux que demain tu sanctifies mon peuple. Et que ferai-je pour cela , Seigneur ? répliqua Josué. Tu extermineras Acham , qui est un sacrilège. Tandis qu'il demeurera parmi les tribus, je n'y puis demeurer moi-même ; mais retranche cette âme criminelle, et alors tout le peuple sera sanctifié. Vous diriez, chrétiens, que la séparation des méchants est comme un sacrement d'expiation pour les bons. En effet , il ne faudrait rien davantage pour sanctifier des familles, des communautés , des ordres tout entiers. Otez d'une maison un dofnestique vicieux qui l'infecte, vous en ferez une maison de piété; ôtez d'une communauté un esprit brouillon qui la divise, vous en ferez une assemblée de saints; ôtez de la cour d'un prince quelques athées qui y dominent, vous en ferez une cour chrétienne. Il y a tel homme dans Paris qui a perdu plus d'âmes que jamais un démon n'en pervertira ; et vous connaissez certaines femmes dont la société fait plus de libertins que les plus contagieuses leçons de ceux qui autrefois ont tenu école de libertinage. Otez donc un petit nombre de ces honnnes et de ces femmes , et vous rétablirez presque partout le culte de Dieu. Or ce retranchement ne serait pas impossible, si les intérêts de Dieu étaient aussi respectés que ceux des hommes, rï'avez-vous jamais pris garde, chrétiens , à une chose assez particulière que nous marque l'évangéliste saint Jean , en parlant de la dernière cène que Jésus-Christ fit avec ses apôtres la veille de sa mort? Au même temps que Judas sortit pour aller exécuter son détestable dessein , le Sauveur du monde entra dans une expèce d'extase, et s'écria : Nwu: clarificatus est FUius hommis (Je AN., 13); c'est maintenant que le fils de l'homme est glorifié. D'où lui venait cette gloire? demande saint Augustin ; ce n'était pas de la vision bienheureuse de Dieu , car il la posséda dès l'instant méuui
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de sa conception ; ce n*était pas de la résurrection de son corps , car il nVitait pas encore ressuscité ; mais elle lui vint de la sortie de ce traître , qui avait été jusque-là présent avec les autres disciples , et c*estlaraison qu'en apporteletextesacré : Cumerg^ exisseù, dixit Jésus , nunc clarificatus est Fiûus hominis. Tandis que Judas était dans sa compagnie, c'était, en quelque sorte, comme une tache pour lui ; mais quand il s'en vit séparé , quoique cette séparation dût être bientôt suivie de tous les opprobres de la croix , il ne laissa pas de s'en faire une gloire : Nunc clarificatus est Filius hominis. Or, si la gloire du Fils de Dieu ne pouvait être complète tandis qu'il souffrait un réprouvé auprèsdelui, jugez, mes chers auditeurs, si vous pouvez être saints et justes devant Dieu, lorsque vous vivez avec les pécheurs , et que vous vous tenez volontairement au milieu d'eux.
Voilà pourquoi l'Église, dit saint Thomas, excommunie certains pécheurs. Par cette censure elle partage le bon et le mauvais grain , pour retenir l'un et pour rejeter l'autre; en quoi elle nous apprend notre devoir, et nous donne à connaître ce que nous sommes obligés de faire nous-mêmes. Vous ne voulez pas vous séparer des impies , elle les sépare de vous. Car ne pensez pas qu'elle prétende seulement les punir, en les privant du bien de la société commune. Il y a deux choses dans l'excommunication : une peine pour le coupable , et une loi pour l'innocent. L'Église condamne le pécheur à n'avoir plus de communication avec les fidèles, voilà la peine; et , en même temps, elle ordonne aux fidèles de n'avoir plus de commerce avec le pécheur, voilà la loi. S'ensuit-il de là qu'il n'y ait que ces pécheurs frappés des anathèmes de l'Église dont la compagnie nous soit défendue? non , chrétiens : tout ce qui n'est pas formellement défendu par l'Église n'est pas pour cela permis. Il y a des lois supérieures et plus générales auxquelles nous devons obéir. L'Église, en vertu de ses censures , ne nous interdit que la société des scandaleux, qui lui sont rebelles; mais, sans lui être rebelles, c'est assez qu'ils soient scandaleux, pour nous faire conclure , indépendamment des défenses de l'Église , que nous sommes dans l'étroite obligation de les éviter. Ce ne serait pas même bien raisonner, parce que l'Église a révoqué les peines portées contre ceux qui fréquentent les impies excommuniés, de prétendre dès lors qu'elle approuve une telle fréquentation et de telles habitudes. Je m'explique, et observez ceci, s'il vous plaît; il est bon que vous en soyez instruits. Dans la rigueur du droit ancien, les fidèles ne pouvaient jamais traiter avec un homme retranché de la communion de l'Église , sans encourir la même censure. C'était la loi universelle; mais, par des raisons importantes, vérifiées dans les conciks ^.l'Église a relâché de cette
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sévérité , et ne nous défend plus que le commerce de ceux qu'elle a publiquement et nommément excommuniés. Est-ce à dire que nous pouvons doue converser indifféremment avec toutes sortes d'hérétiques, avec toutes sortes de gens corrompus et dangereux, sous prétexte que l'Église ne les a point encore notés et flétris? Abus, mon cher auditeur. L'Église peut bien révoquer ses lois , elle peut bien changer ses coutumes; mais sans préjudice de la loi de Dieu , qui est irrévocable et invariable. Or la loi de Dieu est que, hors les engagements nécessaires de ma condition , je m'éloigne de toutes les compagnies où l'innocence de mon âme peut être en péril. Si je les cherche de moi-même et par un choix libre, il est vrai , les foudres de l'Église ne tomberont pas pour cela sur moi , parce que l'Église veut bien user à mon égard de cette indulgence; mais toute son indulgence ne peut faire que par là je ne devienne coupable d'un mépris formel de Dieu, que par là je ne devienne le scandale de mes frères, que par là je ne devienne ennemi de moi-même, en me perdant moi-même. Trois grands désordres renfermés dans un même péché. Appliquez-vous.
Oui , mon cher auditeur, lier avec des libertins et des impies , que vous connaissez pour impies et pour libertins, c'est mépriser Dieu. Et qu'appelez-vous en effet mépris de Dieu, si ce n'est pas de s'unir avec ses ennemis! et qui sont les ennemis de Dieu, si ce ne sont pas les pécheurs , surtout certaius pécheurs déclarés? Que penserait-on d'un fils lié d'affection et de cœur avec les persécuteurs de son père, avec ceux qui attenteraient aux droits et à l'honneur de son père, avec ceux qui feraient une guerre ouverte à son père? N'en auriez-vous pas horreur, comme d'un monstre dans la nature ? Or voilà ce que vous faites en vivant avec les impies. Tant qu'ils sout dans le désordre de leur péché, il y a entre Dieu et eux une haine irréconciliable. Consultez les livres sacrés , et lisez le reproche qu'eut à soutenir Josaphat , roi de Juda , et prince du reste très-religieux. Il s'était allié avec l'impie Achah , roi d'Israël : il n'avait pas manqué de raisons d'État pour l'engager à cette alliance , et tout son conseil y avait passé; maii son conseil était en cela réprouvé de Dieu. Prince, lui dit Jéhu, avec toute la liberté d'un prophète, vous êtes prévaricateur, vous avez donné secours à un roi criminel , et vous avez reçu dans votre amitié ceux qui ont conjuré contre votre Dieu et le mien : vous méritez la mort : Impio prœbes auxiiium, et his qui oderunt Dominum amicitiajungeris, idcirco iram m€rebaris,[2. Paralip,, 19. ) Les bonnes œuvres de Josaphat et sa bonne foi l'excusèrent; mais vous, chrétiens, que pouvez-vous alléguer? Outre l'injure que vous faites à Dieu, comment pouvez-vous justifier le scandale que vous causez dans l'Église et parmi le peuple de Dieu? Car n'est-ce pas un scan-
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vous voir tous les Jours dans les sociétés le ou d*un quartier les plus suspectes, de r dans des assemblées d'où toute pudeur «nnie, où se tiennent les discours les plus û se débitent les maximes les plus pernioù souvent nulles règles de bienséance et de ) ne sont observées ; de vous voir avec des ans religion , avec des femmes sans réputaas des lieux où règne la licence et où se réilus mortelle contagion ? Qu'en peut-on penm peut-on dire? et même qu'en a-t-on déjà u'en a-t-on dit ?
ne répondez point que vous savez bien vous r, et, quoi qu'en dise le monde, que vous ir vous le témoignage de votre conscience suffit. Ah! mon cher frère, écoutez ce lit là-dessus saint Jérôme à une dame ro- 1 faut, lui disait ce Père, quand vous parlez le vous soyez bien peu versée dans les dela vie chrétienne. Et ne savez-vous pas tière de conduite , vous devez rendre compte non-seulement de ce que vous faites, mais 3 Ton dit de vous ; que ce n'est point assez aire à votre propre conscience , mais que ; encore obligée de satisfaire à celle d'autrui ; ; Paul , qui était plus éclairé que vous , avait n hommes , aussi bien qu'à Dieu , pour ré- >nversation , ne croyant pas qu'elle pût être e, quand les hommes pourraient prendre i'en offenser, et sachant que c'est se rendre devant Dieu , que de ne se mettre point en le paraître devant les hommes. Ainsi par- ; Jérôme; et concluant par l'exemple du »ôtre , qui refusait de manger des viandes ( permises, parce qu'il craignait de scanda- Ûèles : Ah ! reprend ce saint docteur, les lies des hommes ne sont pas plus nécessaires lîments ; et pourquoi n'évitons-nous pas ces (candaleuses qui blessent la pureté de notre isme, qui donnent lieu à mille soupçons ,et ent de matière à la médisance publique, saint Paul s'abstenait d'une viande et en !me horreur, dès qu'elle pouvait donner scandale au moindre des chrétiens?
alssons le scandale , et n'insistons mainte- >n cher auditeur, que sur ce qui nous reus-mêmes. Est-il possible que dans ce commilier^vec des impudiques et des libertins, z toujours un cœur pur et chaste? Peut-on blement espérer que dans un air tout corrous ne vous ressentiez jamais de sa corrupne serait-ce pas au moins pour vous la pré- 1 la plus aveugle et la plus criminelle, de vous exempt d'un danger qui souvent vous est, su , aussi défendu que le mal même ? Si cela nais les prophètes et les apôtres n'auraient
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f été plus conflnnéseo grâce que vous, et vous auriez cet avantage sur eux , qu'ils ont fui la société des impies parce qu'ils la jugeaient dangereuse pour eux-mêmes, ainsi que le témoigne saint Jérôme du prophète Ézéchiel , qui dans cette vue se £épara de tout le reste du peuple, et se retira à l'écart; au lieu que vous y demeurez volontairement et sans crainte, comme si vous aviez un préservatif infaillible contre le péché. Mais si cela n*est pas, quelle est votre témérité, de hasarder plus que n'ont fait ces hommes de Dieu et ces saints du premier ordre ; de vous exposer à des occasions pour lesquelles ils ne se sont pas crus assez forts ; de vivre en assurance, où ils ont tremblé? Pourquoi Dieu faisait-il aux Hébreux des défenses si rigoureuses de se mêler et de négocier avec les étrangers? c'est que dans ces négociations et ces alliances , il prévoyait leur chute et leur ruine presque inévitable. Et en effet eurentils jamais commerce avec une nation, dont ils ne prissent enCn les superstitions et les impiétés? Commixtl sunt infer gentes , et didieerunt opéra eorum, {Ps. 105.) Pourquoi IIÈglise, dès sa naissance, no voulait-elle pas que dans le christianisme on contractât aucun mariage avec les infidèles? car voilà comment saint Jérôme entend ces paroles de saint Paul ; NoUtejugum ducere cum infidelibus. {2, Cor,, 6.)C'estqu*elleconsidérait le danger où de tels engagements mettraient la foi des chrétiens. Et pourquoi Jésus-Christ lui a-t-il donné un pouvoir qui semble renverser tout le droit humain? Rendez-vous, s'il vous plaît, attentifs : ceci vous surprendra; mais je n'avance rien qui ne soit fondé sur l'Écriture et sur les sacrés canons. Pourquoi , dis-je , Jésus-Christ a-t-il donné pouvoir à son l^lise de rendre nul , du moins quant à ses principales obligations , le plus authentique de tous les contrats qui se célèbrent parmi les hommes , un mariage légitime , un mariage solennellement ratifié entre deux païens, dont Pun vient de recevoir le baptême, et l'autre persiste dans son idolâtrie, si ce n'est parce que dans ce mélange de religions , celle du vrai Dieu ne se trouverait pas en sûreté? QtUs enimnescit, dit Tertullien, obliterari quotidiejidemcommercio infideU f ( Tbbtull. ) Qui doute que la foi ne s'effoce peu àpeu par lafréquente communication d'un esprit infidèle ? C*est ce que ce docteur si zélé pour l'étroite discipline de l'Église, représentait quelque temps avant sa mort à sa propre femme, afin de la détourner, selon ses maximes, d'un second mariage, du moins afin de lui faire entendre Tobligation où elle était de ne jamais s'allier avec un païen. Et moi , me servant de la même pensée et l'appliquant à mon sujet , je dis : Qids nescitf Qui doute que la piété de l'âme la plus religieuse ne s'altère par les exemples d'un^mi qui vit dans le dérèglement, et qu'on a sans cesse devant les yeux ? On est dépositaire de
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ses sentiments, on Tentend parler, on le voit agir, et insensiblement on s^accoutume à penser comme lui, à parler comme lui, à agir comme lui. Ce n'est pas d'abord sans quelques répugnances et quelques combats ; mais enGn ce qui faisait horreur commence à ne plus déplaire, et ensuite plaît tout à fait et entraîne. Quis nescU? Qui doute que la retenue et la sagesse d*une jeune personne; que sa vertu la plus affermie ne vienne avec le temps à chanceler, et ne reçoive de puissantes atteintes, par ces entrevues particulières et ces privautés où son cœur s'épanche avec un mondain ou une mondaine, qui lui inspirent leurs damnables principes , et qui dans l'espace de quelques mois détruisent tout le fruit d'une sainte éducation et le travail de plusieurs années? De là cette maxime si universellement reconnue, conGrmée par tant de preuves , et si commune : dites-moi qui vous fréquentez , et je vous dirai qui vous êtes.
Quoi qu'il en soit, mon cher auditeur, l'Église n'a rien épargné pour empêcher que le commerce des impies ne fût préjudiciable à ses enfants ; et de votre part, que faites-vous pour seconder ses soins ? Peutêtre pensez-vous que la société de cet homme plongé dans la débauche et adonné à son plaisir est moins à craindre pour vous que celle d'un inûdèle; et je prétends au contraire que mille idolâtres conjurés pour vous pervertir et pour vous perdre ne feront pas la même impression sur vous qu'un libertin avec qui vous êtes uni de connaissance et de compagnie. Job se conserva au milieu des fausses divinités et de ceux qui les adoraient, mais Loth eût succombé dans Sodome et parmi ses concitoyens. Je vais plus loin , et je soutiens même que tous les efforts des démons contre vous ne seraient pas une tentation si dangereuse que la présence et la vue de ce pécheur scandaleux. Mais je vous entends , et par vos mœurs je juge de votre pensée. Vous ne craignez pas ces partisans du vice, parce que vous en êtes peut-être déjà aussi infecté qu'eux ; et ils ne peuvent plus vous nuire , parce que vous en avez reçu tout le dommage dont vous étiez menacé. Il fallait bien que l'oracle du Seigneur se vérifiât ainsi : car il se serait trompé , si , vivant et conversant avec des âmes réprouvées, vous vous étiez maintenu dans l'innocence.
Ah ! chrétiens , nous nous étonnons de voir aujourd'hui le siècle si corrompu ; nous ne comprenons pas d'où vient tant de dissolution dans la jeunesse; nous rougissons pour tant de personnes du sexe , qui ne rougissent de rien; nous sommes surpris d'entendre les désordres des mariages , qui éclatent tous les jours ; nous apprenons avec indignation combien l'impiété règne dans les cours des princes; le diraijc? nous voyons avec horreur le vice se glisser jusque dans le sanctuaire, et s'attacher aux ministres des autels. En voici la source la plus ordinaire : ce sont les sociétés et les conversations du monde pro-
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fane. Voilà ce qui sert d*amorce à la cupidité , ce qui allume la passion, ce qui fait former les intrigues, ce qui fait réussir les plus abominables entreprises. Voilà ce qui renverse 1rs forts , ce qui in&tue les sages, ce qui corrompt les vierges. Réglez les sociétés et les conversations des hommes, et dans peu vous réformerez tous les états. Vous , père, éloignez cejeune homme de tel autre qu'il recherche avectrop d'assiduité , et vous le verrez toujours marcher rians le bon chemin. Vous, mère, ne recevez plus ou ne rendez plus certaines visites , et cette Glle qui vous y accompagne deviendra un modèle de vertu. Vous, chrétien , qui que vous puissiez être , rompez avec cet ami , et j'ose presque vous répondrede votre salut. Mais , quoi , dites- vous , abandonner un ami ! oui , il faut le quitter ; et fût-ce votre œil , il faudrait Tarracher. Pourquoi entretenir un ami contre Tous-même, et quel compte devez-vous faire d'une amitié qui aboutit à votre réprobation ? Le Fils de Dieu ne vous a-t-il pas expressément enseigné que quiconque n'aurait pas en haine ses propres parents , son frère et sa sœurvson père même et sa mère,4ie serait pas digne de lui : c'est-à-dire que quiconque ne serait pas disposé à se séparer de ses proches , fût-ce un frère ou une sœur, fût-ce un père ou une mère, dès qu'il en pourrait craindre quelque scandale, se rendrait dès lors coupable aux yeux de Dieu, et n'entrerait jamais dans son royaume? Or, si je dois en user ainsi envers les auteurs de ma vie, quand ce sont des obstacles à mon salut , ces faux amis, complices de mes iniquités , ont-ils droit de se plaindre , lorsque, pour me sauver de l'abîme où ils me conduisent, je me détache d'eux et je les renonce? Et s'ils en raisonnent , s'ils en raillent , s'ils me frappent de leurs mépris , dois-je plutôt les écouter que Dieu même? Non , non , rien ne me doit être cher an préjudice de mon âme ; et dès qu'il s'agit d'un aussi grand intérêt que celui-là. Dieu et moi , voilà ce qui me suffît. Tout le reste me devient indifférent.
Cependant, chrétiens, il y a des sociétés où des , engagements nécessaires nous retiennent : eteomme Dieu, supposé la nécessité de son être qui l'obligea demeurer avec les pécheurs , sait en tirer sa gloire, et emploie à leur conversion la présence de sa divinité , ainsi devons-nous profiter aux impies qui vivent avec nous , et profiter des impies avec qui nous vivons par la nécessité de notre état. Autre obligation qui va faire le sujet de la seconde partie.