DEUXIÈME PARTIE
Cest une vérité certaine, chrétiens : quoique le péché , dans le fond de son être , soit essentiellement une injure faite à la majesté de Dieu , il ne laisse pas néanmoins de servir à sa grandeur. Dieu ne le souffrirait pas, remarque saint Chrysostôme, s'il n'était capable d'y contribuer par sa malice même;
SUR LA SOCIÉTÉ
et il anéantirait plutôt tons les pécheurs du monde , ifue d'en voir un seul dont il ne pût tirer quelque tribut de gloire. De ce que l'homme pèche , dit excellemment sait Augustin , il se nuit à soi-même ; mais il n'arrête pas Teffet de la bonté divine : Quodfacit mabis, sibi nocet; non honitati Dei contraeUcU, [AUG.) Car Dieu , qui est un admirable ouvrier, se lert avantageusement des défauts de son ouvrage, et il ne les permet que parce qu'il sait bien s'en prévaloir : lUo utiquepeccatore bene tUitur, qui nec eum B$9epermiltereùySi illouHnonposset (Ibid.) C'est en cda, poursuit ce saint docteur, qui développe ee point avec toute la solidité possible, c'est en cela qu'éclate la sagesse du Créateur, et qu'elle paraît néme l'emporter sur la toute-puissance; parce que Teffet de la toute-puissance est de créer les biens, et celui de la sagesse de trouver le bien dans les maux en les rapportant à Dieu. Or ce rapport du mal NI souverain bien est quelque chose en Dieu de plus fierveilleux que la production des êtres créés, qui ui est comme naturelle. Dieu , ajoute le même Père, ;>rend, ce semble, plaisir à faire tout le contraire les impies dans l'usage des choses. Car comme leur jiiquité consiste à abuser de ses créatures , qui sont x)nnes; aussi sa justice se fait voir à bien user de eurs volontés, qui sont mauvaises; Quia sicuilUo- *tpn iniquitas est mole uti bonis operibus ^us, ne ilUus justUia est bene uti malis operibus *oritm. (Ibid.) Étrange opposition de Dieu et du )écheur! Dieu même, dit encore saint Augustin, luoiqu'il soit la pureté originaire et primitive, n'est )as pur à l'égard des impies, parce qu'en le blasphénanteten l'outrageant , ils en font tous les jours la natière de l'impureté : Immundis ne Deus quidem pse mundus est, quem quotidie biasphemant. (Ibid .} Ku lieu que le péché, qui est l'impureté substantielle, le puriGe, pour ainsi dire, à l'égard de Dieu , parce (u'il devient le sujet de sa gloire. Toutes ces penées sont belles et dignes de leur auteur.
Mais il n'en demeure pas là. Pour en venir à la Nreuve , et pour vérifier dans le détail ces proposilons générales, voyez, continue-t-il , mes frères* x>mment en effet tout ce qu'il y a sur la terre d'imnes, de scandaleux, de réprouvés , concourt admi- 'ablement et malgré les intentions des hommes à glorifier Dieu. Considérez d'abord tous ceux qui se rouvent privés de la lumière de l'Évangile , et desitués du don de la foi. Jetez les yeux sur les païens dolâtres , sur les hérétiques obstinés , sur les schisnatiques rebelles et sur les Juifs endurcis. Dieu ne es emploie-t-il pas tous à l'exécution de sf s plus {rands desseins? Nonne utitur gentibus, observez «s paroles , chrétiens, elles sont tirées du livre de a vraie religion , Nonne utitur gentibus ad mateiam operationis suXy hxreticis ad probationem îoetrinx suœ, schismaiicis ad documentum stabi-
DES JUST£S, ETC. «41
Htatissu», Judxis adcomparatUmem'pulchrUudi' nis suxf (Auo.) Ne se sert-il pas des infidèles pour opérer les merveilles de sa grâce et pour les faire connaître? un monde converti par douze pécheurs, qu'y a-t-il de plus grand et de plus fort pour établir la vérité de notre religion? Ne se sert-il pas des hérétiques pour l'éclaircissement de sa doctrine, et pour nous confirmer dans la vraie créance? jamais la foi n'a été mieux développée, que lorsqu'elle a été combattue, et rien n'a plus donné lieu à découvrir la vérité, que l'erreur. Ne se sert-il pas des schismatiques comme d'une preuve sensible de la perpétuité et de l'inébranlable fermeté de son Église? malgré la division de ses membres, elle se maintient toujours dans l'intégrité d'un corps parfait, tandis que nous voyons périr et se consumer les factions qui se sont élevées contre notre chef. Et les Juifs, ces restes déplorables du peuple de Dieu, malheureuse postérité d'une nation bien-aimée, ne semblen^ils pas demeurer sur la terre pour servir de témoins à Jésus-Christ, autorisant sa personnepar leurs Écritures, vérifiant ses mystères parleurs prophéties, et relevant son Évangile par la comparaison de la loi ? C'est un mauvais grain semé dans le champ de Dieu ; mais admirez en combien de manières il est utile à la gloire de Dieu.
Je dis le même de tous les impies en général : Dieu en sait faire mille usages pour la manifestation de ses divins attributs et pour le bien commun des hommes. Ce sont les fléaux de sa justice , pour punir les pécheurs; et ce sont les instruments de sa miséricorde, pour éprouver les saints. Quand Jérusalem fut saccagée sous l'empire de Tite, c'était Dieu qui se servait de l'ambition des Romains, pour exercer ses vengeances sur les Juifs. L'ambition des Romains était criminelle , mais les châtiments et les vengeances de Dieu étaient justes. Que faisaient les tyrans et les persécuteurs du nom chrétien? en voulant détruire les fidèles, ils les multipliaient, ils donnaient des confesseurs a Jésus-Christ, ils remplissaient l'Église de martyrs, ils peuplaient le ciel de prédestinés.
Mais avançons. Il est donc vrai que Dieu profite ainsi des pécheurs pour l'augmentation de sa gloire et pour notre salut. Il est vrai que les moyens ne lui manquent jamais, pour se dédommager de rinjiure qu'il reçoit de la malice des hommes et du péché, et qu'il la répare par le péché même et par la malice de ceux qui l'ont commis. Or voilà encore le modèle que nous devons suivre si la nécessité de notre état nous engage dans le commerce des impies : du moins, à l'exemple de Dieu , devons-nous en tirer avantage pour nous-mêmes. Nous le pourrons toujours, quand nous ne les aurons pas recherchés , et que nous n'aurons pas dû les éviter. Car de même, dit saint Ambroise, que Dieu trouve dans les pécheurs de quoi