‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 190 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je l'ai dit, et c*est ma première proposition, dont vous connaîtrez aisément la vérité : se scandaliser de la religion chrétienne et s'en rebuter parce qu'elle est fondée sur les humiliations de la croix et sur les abaissements de Jésus-Christ , c'est le scandale le plus injurieux à Dieu , pourquoi ? parce que ce sandale choque directement la grandeur de Dieu , parce qu'il blesse la bonté de Dieu, parce qu'il fait outrage à la sagesse de Dieu. Voilà les trois preuves auxquelles je m'arrête, et que j'ai présentemeht à développer.

Parlanten général, chrétiens, c'est attaquer Dieu dans la souveraineté de son être, que de prétendre , en quoi que ce soit, censurer sa conduite et sa providence. Quand Dieu aurait fait des choses dont notre raison semblerait offensée, dès là que la foi se présente avec tous ses motifs, pour nous déclarer que cela est, ce serait à nous de condamner notre raison comme aveugle et téméraire, et non pas à notre raison de trouver à redire aux œuvres de Dieu. Hé! mes frères, disait saint Augustin, donnons pour le moins à Dieu cet avantage, qu'il puisse faire quelque chose que nous ne puissions pas comprendre : Demus Deum aHquid posse, quod nos fateamnr investigare non posse. (Aug.) Ce n'est pas trop demander pour lui, et cependant c'est ce que nous lui refusons tous les jours. Car nous censurons tout ce que Dieu fait, qui n'est pas conforme à nos sens; et toute la raison que nous avons de le censurer, t'est que nous ne le comprenons pas : Et ipsi nihil horum inteUexenmt. Mais si cela est vrai généralement de tous les ouvrages de Dieu, beaucoup plus l'est- il du grand ouvrage de la rédemption divine; de cet ouvrage de Dieu par excellence, selon la parole du prophète ; de cet ouvrage qui est l'abrégé de toutes ses merveilles , qui est la fin de tous ses conseils , qui est le chef-d'œuvre de sa grâce ; de cet ouvrage où , dans ses abaissements et ses plus profondes humiliations , il a fait éclater toute sa gloire ; de cet ouvrage enûn dont il n'a pas seulement été l'auteur, mais dont il fut lui-même sur la croix le sujet et la principale partie. Car n'est-il pas indigne que Vhomme entreprenne de raisonner à son

DE LA CROIX, ne

gré sur un semblable mystère, et qu'en se choquant de ce mystère, il se choque et se scandalise de Dieu même?

Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, ledésordre où nous tombons, et qui me paraît à peu près le même que les Pères de l'Église reprochaient aux païens. Savez-vous en quoi consistait le désordre des païens de Rome à l'égard de leur rdîgion? Tertullien l'a remarqué dans son Apologétique, et le voici. C'est , dit-il , que les Romains , par un oigoefl insupportable, au lieu de se soumettre à leurs dieux, se faisaient les juges et les coiseurs de leurs dieux. On délibérait en plein sénat, s'il fallait admettre un dieadans le Capitole ou non; et selon les goûts et les avis différents , ce dieu était exclu ou était reçu. S'il agréait aux juges qui en devaient décider, il passait au nombre des dieux ; mais si cette approbation juridique venait à lui manquer, on le rejetait avec mépris. De sorte, ajoute Tertullien, que si ces prétendus dieux ne plaisaient pas aux hommes, ce n'étaient plus des dieux. Nisi homini deus pheuerit y deus non erit. ( Tebtull. ) N'est-ce pas là le dernier aveuglement de l'esprit humain?

Or, chrétiens, permettez-moi de le dire ici : cet aveuglement règne encore aujourd'hui dans le monde, et ce qu'il y a de bien déplorable, c'est qu'il ne règne plus parmi les païens, mais au nulieu du christianisme. On voit dans le christianisme des hommes à qui leur Dieu , si je puis ainsi parier, ne plaît pas. Us ne trouvent pas bon qull se soit fait ce qu'il est, ni qu'il ait été ce qu'il a voulu être. H 8*est fait homme, cela les révolte. En qualité d'homme, il a voulu s'anéantir et souffnr ; mais ils le voudraient dans l'éclat et dans la grandeur; et s'ils pouvaient le réformer, ils en feraient tout un autre Dieu. Car voilà l'idée ou plutôt la présomption de tout cequ'oa appelle esprits forts du monde, c'est-à-dire, deslibe^ tins du monde, des sensuels du monde, des ambitieux du monde, et même des fenmiesdu monde. Combien en voyons-nous, jusques entre les personnes du sexe, corrompues par la mollesse des sens, et emportées par la vanité de leur esprit, en venir là? En vérité, mes frères, conclut saint Hilaire s'adressant à ces faux sages, il faut que nous ayons porté notre o^ gueil au dernier excès; et s'il nous était permis, je pense que nous irions jusque dans le ciel corr^ le mouvement des astres, que nous donnerions on autre cours au soleil , et qu'il n'y aurait rien dans la nature que nous n'entreprissions de changer, ii liceret, et corpora et manus in caelum levaremu, (HiLÀB. ) Ainsi s'expliquait ce grand évéque. Mais ce qui n'est pas possible à nos corps, parce que leur poids les tient attachés à la terre, notre esprit le fait. Car il s'élève non-seulement jusque d^ le ciel, mais au-dessus du ciel; et, non content d'attenter sur les œuvres du Seigneur, il attente sur la

SUR LE SCANDALE

Seigneur même, en raisonnant sur ses mystères* et en 8*offensant de Tétat humble et obscur où il s^est réduit pour nous.

Je dois après tout convenir, chrétiens , que Mardon sur cela, l'un des hérésiarques les plus déclarés contre les abaissements du Fils de Dieu, répliquait une chose assez apparente et assez spécieuse. Car si je me scandalise des humiliations et des souffrances d'un Homme-Dieu, c'est, disalMl, pour l'intérêt même et pour l'honneur de Dieu, dont je ne puis supporter que la majesté se soit ainsi avilie jusqucs à la croix ; et mon scandale ne peut être crimioel , puisqu'il ne part que d'un bon zèle. Zèle trompeur et faux, lui répondait Tertullien. Hé quoi I Dieu vous a-t-il fait le tuteur de sa divinité? I^ie se passera-t-il pas bien de votre zèle et de l'intérêt que TOUS prenez à sa gloire? ^on, non, poursuivait cet ardent défenseur de la passion et des anéantissements du Verbe de Dieu, ce n'est point à vous, Mardon, d'entrer en de tels raisonnements, mais c'est à vous de reconnaître votre Dieu dans tous les états où il a voulu se faire voir; dans la crèche comme sur le Thabor, et dans les opprobres de sa mort comme sur le trône de sa gloire. Car il est aussi parfaitement Dieu dans l'un que dans l'autre, par conséquent aussi grand dans l'un que dans l'autre; et c*est une erreur de prétendre, ainsi que vous le dites, qu'en souffrant il edt cessé d'être Dieu, puisque Dieu ne court jamais le moindre risque de délîioir en quelque manière de sa grandeur, et de dégénérer de son état. Nec potes cUcere, si passus sssel, Deus esse desiisset : Deo enim nullum est oericuhtm status sut. ( Tebtull. ) Or je vous le iis de même, chrétiens : ce n'est point à vous de philosopher sur les abaissements et la croix de votre Sauveur; c*est à vous d'adorer votre Sauveur jusque dans ses abaissements et sur sa croix , parce gu'en effet ses abaissements mêmes sont adorables, et que bien loin que la croix ait avili sa personne divine, elle a tiré de sa personne divine de guoi devenir elleHiiême digne de tous nos respects. C'est à vous, dis-je, de lui rendre ce culte, et de Eure hommage à la révélation que nous en avons reçue. Car, comme disait saint Ambroise écrivant à 'enapereur Valentinien , a qui es^ce que je croirai lans les choses qui regardent mon Dieu, sinon à non Dieu? Cui enim magis de Deo, quam Deo redamf (Amb.) Mon Dieu me dit qu'il est né enànt, je l'adorerai enfant; mon Dieu m'apprend [u'il a souffert sur la croix, je l'adorerai sur la roîx; et quoiqu'il me paraisse moins Dieu sur la roixque dans le del, sa croix ne me sera pas moins 'éoérable que le ciel. Au contraire, je prendrai plus le plaisir à l'adorer crucifié qu'à l'adorer glorifié, Kirce qu'en l'adorant crucifié, je lui ferai un plus prand sacrifiée de ma raison que lorsque je l'adore

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