‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 191 sur 256 · DE LA CROIX, BTG · texte numérisé non relu

DE LA CROIX, BTG

à la droite du Père et dans les splendeurs des saints.

Voilà comment doit parler un chrétien; et si nous ne parlons pas de la sorte, je dis que c'est un scandale qui offense directement la grandeur de Dieu : mais j'ajoute qu'il blesse encore bien plus sa miséricorde. Autre outrage que j'y découvre, et dont l'injustice se fsdt d'abord sentir par elle-même. Car n'est-il pas étonnant que nous nous scandalisions des propres bienfaits de notre Dieu, et que ce soit son infinie et incompréhensible bonté pour nous, qui nous révolte contre lui? qu'est-ce qui nous rebute dans la religion que nous professons ou que nous devons professer? cela même où Dieu nous a fait paraître plus sensiblement son amour. En effet, tous ces mystères d'un Dieu fait honune, d'un Dieu humilié, d'un Dieu persécuté , d'un Dieu mourant, se rapportent à cette grande parole de l'Évangile : Sic Deus diiexit mtmdum, c'est ainsi que Dieu a aimé le monde. Si l'homme était tant soit peu raisonnable, trouvant ces mystères si avantageux pour lui et si pleins de charité, il embrasserait avec joie tout ce qui lui en persuade la vérité; et comme la foi lui en fournit des témoignages convaincants, il goûterait cette foi, et n'aurait point de plus douce consolationquedes'établirsolidementdans cette foi. Mais que fait-il? tout le contraire. Par une préoccupation extravagante de son libertinage, il s'élèvecontre cette foi; et sans examiner sérieusement si ce qu'elle lui propose est vrai ou ne l'est pas, il se scandalise dlabord et ne veut rien entendre. Au lieu de dire. Voilà de grandes choses dont je suis redevable à mon Dieu, il dit, Il n'est pas croyable que Diea se soit tant intéressé pour moi ; et au lieu de vivre ensuite dans la juste correspondance d'un amour x^ ciproque, et dans une fidélité respectueuse envers Jésus-Christ son rédempteur, il vit dans une insensibilité de cœur et dans une monstrueuse ingratitude à l'égard de tout ce qui concerne sa rédemption : pourquoi cela ? parce que le moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour le sauver ne lui revient pas, et qu'il n'entre pas dans son sens.

Désordre que déplorait saint Grégoire pape dans ces belles paroles de l'homélie sixième sur les évangiles ilnde homo adversus SalotUorem scandahtm sumpsU, tmdeei magis debiioressedelnrit. (GBse.) Ahl mes frères, quel renversement! L'homme a pris suyet de scandale contre son Dieu de la même ehose qui devait l'attacher inviolablement àson Dieu. Car il est évident que s'il y eut jamais rien qui fût capable de m'attacher fortement à Dieu , de m'inspirer du zèle pour Dieu , de me fiaire tout entreprendre et tout souffrir pour Dieu , c'était cette pensée , Dieu est mort pour moi , il s'est anéanti pour moi. Voyez les fruits merveilleux de grâce que cette pens^ a produits dans les saints, les miracles de vertu, les conversions héroïques^ les renoncements am \!(v<\^<^>

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les ferveurs de pénitence, les dispositions généreuses au martyre. Qui faisait tout cela? la vue d'un Dieu-Homme et d'un Dieu sacriûé pour le salut de l'homme. Voilà ce qui gagnait leurs coeurs, ce qui les ravissait , ce qui les transportait : et il se trouve , chrétiens, que c'est ce qui cause notre scandale, et que notre scandale nous entretient dans une vie lâche, impure, déréglée, c'est-à-dire, dans une vie où nous ne faisons rien pour Dieu , et où nous nous tenons constamment éloignés de Dieu. Or en fauilrait-il davantage pour détruire en nous ce scandale, et pour nous justifier à nous-mêmes la foi qui lui est opposée, que de penser, c'est cette foi qui me sanctiGe, et c'est ce scandale qui me pervertit; c'est la foi de la mort d'un Dieu, qui m'engage à la pratique de toutes les vertus, et c'est le scandale de la mort d'un Dieu qui me plonge dans la corruption du péché? Cela seul ne devrait-il pas réprimer tous les scandales de notre esprit en matière de religion?

Hé, mon firère, encore une fois, s'écriait Terfiillien , je vous conjure de ne vous pas scandaliser de ce qui a été la cause essentielle de votre bonheur. Voici, chrétiens, des sentiments et des expressions propres de ce grand génie. Scandalisez-vous si vous le voulez, de tont le reste, mais épargnez au moins la personne de votre Sauveur; épargnez sa croix, puisqu'elle vous a donné la vie; épargnez-la, puisqu'elle est Tespérance de tout le monde : Parce, obsecro, parce hvic spei Mius orhis. (Tebtull.) Si c'étaient les anges qui s'en offensassent et qui s'en scandalisassent, cela serait en quelque sorte plus supportable : Jésus-Christ n'a pas souffert pour eux. Mais que ce soit vous peur qui ce Sauveur est venu^ et pour qui il a voulu mourir, c'est un scandale qui doit soulever contre vous toutes les créatures. Et ne médites point, poursuivait TertuUien, que l'humilité de la croix était indigne de Dieu, car elle a été utile à votre salut; or, dès qu'elle a été utile à votre salut, elle a commencé à être digne de Dieu , puisqu'il n'y a rien qui soit plus digne de Dieu que le salut de l'homme. Nihil tant dignum Deo guam kominis seUut. ( Ibid.) Ne me dites point que la «mort est un opprobre dont un Dieu ne devait pas être susceptible; car ce que vous appelez l'opprobre de mon Dieu, c'est ce qui a été la guérison de mes maux et le sacrement de ma réconciliation. Tottim Dei mel dedecus, sacramerUumJuU mex saluiis. (Ibid.) Or il faudrait que je fusse bien méconnaissant et bien insensible, si je venais à concevoir du mépris pour cet opprobre si salutaire, et par conséquent si respectable et si aimable pour moi. Cependant il y a des hommes ainsi faits. Toute la bonté de Dieu ne suffit pas pour les toucher, si sa sagesse j selon leurs idées, ne s'y trouve jointe. Us ae se contentent pas que Dieu les ait aimte ^ \\s Nia-

ient qu*H les ait aimés sagement , je dis sagement selon leurs vues; et s'il les a aimés d'une autre manière , ils sont déterminés à se scandaliser de son amour même. Or, suivant leurs vues et leurs idées, tout ce mystère d'humiliation et d'anéantissement sur quoi le cfarîstianisme est établi, leur parait une folie. Et moi je prétends enfin que c'est le mystère de la sagesse même de Dieu, et que par un dernier caractère, le scandale qu'ils en tirent est d'autant plus outrageux à Dieu qu'il va contre tons les ordres et les plus admirables conseils de oelte dhnne

Car à quoi se réduit le scandale des piétendosesprits forts du monde, sur le sujet de Jéftos-Christ et de la rédemption de Thomme? Hs ne peuvent se persuader qu'un Dieu se soit abaissé et humilié de la sorte : mais je soutiens moi qu'il n'y avait rien de plus convenable à son office de Sauveur, ponr^ quoi? parce qu'il n'était sur la terre qu'afin de satisfaire à Dieu pour les hommes. Or la satisfaction d'une offense porte avec soi l'humiliation et Vabaissement de celui qui satisfait. Cela n'est-il pas dans l'ordre naturel? Us ne goûtent pas que le Fils de Dieu ait publié dans sa religion des marimes n rigoureuses, la haine de soi-même, rabn^tkm de soi-même, la sévérité envers soi-même : mais devait-il en publier d'autres , dit saint Jérôme, établis saut une religion d*hommes qui devaient se reeonnattre pécheurs et criminels? Car qu'y a-t>il étjftos sortable au péché que la pénitence, et qu'y a-t-il de plus conforme à la pénitence que la rigueur pour soi-même et l'austérité? La raison seule n'autoriset-elle pas cette conduite? Us s'étonnent que Jésos- Christ ait canonisé la pauvreté comme une béatitude, qu'il ait proposé la croix aux honmies eorame un attrait pour le suivre, qu'il ait relevé ramonr du mépris au-dessus de tous les honneurs du siède : et moi j'admire la profondeur de son conseil es tout cela. Car que pouvaiMl faire de mieux, puisque était question de sauver le monde en le réformant, que de combattre, pour le réformer, la enpiifitéda monde , la sensualité du monde , l'orgueil do monde? Mais qu'était-il besoin que ce médecin des âmes prit lui-même les remèdes néoessflôres pour guérir nos maladies; qu'était-il besoin qu'il souflMt, et qu'il s'anéantk? Il le fallait, chrétiens , ain que son exemple nous portât à user nous-mêmes de ces remède Sans cela , sans cet exemple qui les adoodt aurions-nous pu en soutenir l'amertume? SU avait pris pour lui les douceurs , et qu'il ne nous eât laissé que la croix , qu'^urions-nous pensé de ce partage? Dans le dessein où il était de donner du crédit à la pauvreté et à l'humilité, dont le monde avait tant d'horreur, de quelle invention phis efficace pouvait-il se servir, que de les consacrer dans sa penonoe. «fiu^ comme dit excellemment saint Augustin, qoe

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rhumilité de Tboinme qui est faible par elle-même , trouvât dans Thumilîté de Dieu de quoi s^appuyer et de quoi se défendre contre les attaques de Torgueil : Ut saluberrima humiUtas htanana, contra insuttantem sibi svperbiam, divinx humilUatU pairociniofulciretur, (Aug.) Mais après tout cela, me direz-vous , il y en a bien peu encore qui goûtent ces maximes. II ne s*agit pas sMI y en a peu ou beaucoup : il 8*agit du dessein qu*a eu Jésus-Christ en les proposant au monde. S*il y en a peu qui les goûtent, on peut dire aussi qu*il y a peu d'élus et de prédestinés, et qu*il n'est point nécessaire qu'il y en ait plus des uns que des autres, puisque pour faire subsister les décrets de Dieu, il suffit qu'il y ait autant de sectateurs de ces maximes , qu'il doit y avoir d'hommes choisis et destinés pour le ciel.

Quoi qu'il en soit, reprend saint Augustin, telle est la conduite qu'a tenue le Fils de Dieu. 11 a fait de sa croix un moyen pour corriger nos mœurs dépravées et corrompues. Et parce que ce moyen était inouï et que le monde s'en scandalisait , il l'a soutenu à force de miracles. Par l'autorité de ces miracles, il s'est acquis la foi des peuples. Par cette foi des peuples, il a formé une Église nombreuse. Par la propagation de cette Ëglise, il a eu le témoignage de la tradition et de Fantiquité. £t par là enfin il a fortifié sa religion , mais en sorte que ni le paganisme , ni les hérésies ne Fébranlassent jamais. MU racuUs condUavit auctoritatem audoritate meruU fdem, fide entdrivU multitudinem, muUihicUne çbUmtUvetustcUemf vetustaterobùravitreUgUmem. CAuG.) Cest dans le livre de l'utilité de la foi que parle ainsi ce saint docteur. Mais savez- vous , mes chers auditeurs, pourquoi nous nous scandalisons de la croix de notre Dieu.' c'est justement parce qu'elle est un remède contre nos désordres. Voilà ce quî'uous blesse : car nous ne voulions point de ce remède, nous nous trouvipns bien de nos maladies, et bien loio d'en souhaiter la guérison , nous ne cherchions qu'à les entretenir et qu'à les accroître. Le Fils de Dieu est venu nous dire qu'il en fallait sortir,. et c'est ce qui. nous a déplu. S'il nous avait dit tout autre chose, nous l'aurions écouté. S'il nous avait proposé les fables du paganisme, nous les aurions reçues. Mais parce qu'il nous a révélé des mystères qui tendent tous à la réformation de notre vie et à. la destruction de nos passions, voilà pourquoi nous nous sommes révoltés : semblables à ees frénétiquesqui se tournent avec fureur contre ceux mêmes que la charité emploie auprès d'eux pour les soulager. C'est ainsi, continue saint Augustin, que notre Dieu, tout adorable qu'il est, est devenu un sujet de contradiction pour les superbes, parce qu en s'humiliant il a prétendu rabattre leur orgueil. Gomme si c'était peu à l'homme d'être malade, s'il nV aioutait encore de se glorifier dans son propre

mal, et de trouver mauvais qu*on entreprenne de l'en délivrer. Que je parle à un grand du monde dlin Dieu enfant, d'un Dieu couché dans une crèche, cela le trouble : non pas à cause de la difficulté qui paraît dans ce mystère , car souvent il ne pense pas à cette difQculté, et peut-être ne l'a-t-il jamais examinée; mais parce que ce mystère condamne tous les projets de son ambition, et tous les desseins. in.justes et criminels quil a conçus d'agrandir sa fortune à quelque prix que ce soit. Que je mette devant les yeux à une femme du monde un Dieu souffirant et couvert de plaies , son cœur se soulèvera : non pas pour l'impossibilité qu'elle y voit , car elle n'y en voit point , mais parce qu'un Dieu dans cet état est un reproche sensible de ses délicatesses , de son amour-propre, du soin qu'elle prend de son corps. Et pour preuve de ce que je dis, que je propose à l'un et à l'autre le mystère d'un Dieu en trois personnes, qui est encore bien plus incompréhensible que celui d'un Dieu humilié ; ni l'un ni l'àur tre ne s'en offensera : pourquoi? parce que le mystère d'un Dieu en trois personnes ne porte point de conséquence immédiatement contraire à l'ambition de l'un , ni au luxe et aux mondanités de l'autre.

Ne cherchons donc point la véritable source de nos scandales ailleurs que dans nous-mêmes, que dans nos vices, dans nos inclinations criminelles^ dans nos dérèglements. Et c'est par là que nous devrions encore juger de la qualité de ce scandale, puisqu'il ne procède que de notre iniquité, et qu'il ne se forme dans nous qu'à proportion que nos mœurs se pervertissent. Ah ! Seigneur, je ne m'étonne plus que le monde ait tant combattu votre loi , et tant contredit votre adorable personne. Le monde étant au point de libertinage où il est, il fallait par une suite infaillible qu'il vous traitât de la sorte ; et je serais surpris s'il ne se scandalisait pas de vos maximes en suivant des principes tout opposés. Ce scandale, Seigneur, n'est qu'une marque de sa corruption et de votre sainteté. Si vous étiez moins saint , ou s'il était moins vicieux, il ne se scandaliserait pas de vous : mais supposé votre sainteté et ses désordres, son scandale est nécessaire. Ainsi vous voyez, mes chers auditeurs, combien le scandale des humiliations et de la croix de Jésus-Christ est injurieux à Dieu, et je vais vous montrer qu'il n'est pas moins pernicieux à l'homme, surtout à l'honune chrétien : c'est la seconde partie.

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