‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 192 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Aprendre les choses dans l'ordre de laProvidence et selon la conduite ordinaire de Dieu , soit pour la disposition, soit pour l'accomplissement et l'exécution du salut de l'homme, on peut dire, et il est vrai , que ce qui a fait presque tous les réprouvés,, c'a été le scandale des humiliations et de la erolib

SUR LB SCANDALE D£ LA CROIX, etc.

du Fils de Dieu. Voilà, si nous en croyons saint Cbrysostôme, l'origine de Tapostasie même des anges. II dit qu'auntoment que Dieu créa ces esprits célestes, il leur proposa le grand mystère de la rédemption et du salut , qui se de?ait un jour accomplir dans la personne de son Fils, et qu'il les obligea d^adorer et Rédempteur : Et adorent eum omnes angeU Dei que les uns s*y soumirent respectueusement , et que ce furent les anges prédestinés : mais que les autres par orgueil s'en scandalisèrent et qu'en punition de leur désobéissance. Dieu les précipita dans l'abîme éternel. Voilà, selon la pensée de tous les Pères, la source funeste de la réprobation des Juifs. Les Juifs attendaient un messie riche , puissant , magnifique, envoyé de Dieu pour rétablir , par ses conquêtes, le royaume d'Israël , dont ils se promettaient toute sorte de prospérités. Mais quand ils virent Jésus-Christ dans une disette extrême de toutes choses, faible , petit, inconnu , condamné à la mort et à la mort de la croix , ils le méprisèrent , et ce scandale les fit tomber dans l'infidélité; leur infidélité les jeta dans l'endurcissement, leur endurcissement irrita Dieu, qui les abandonna, et les efifets de cet abandon de Dieu furent la destruction de leur ville, la profanation de leur temple, la ruine de tonte leur nation. Voilà, disait saint Jérôme , et l'expérience nous l'apprend , ce qui rend les païens indociles et rebellesàla lumière de l'Évangile, quand nouR leur annonçons notre sainte loi. S'ils pouvaient vaincre ce scandale d'un Dieu crucifié, ils seraient fidèles commes nous. Mais parce que leur raison en est préoccupée , ils demeurent malheureusement dans les ténèbres de l'idolâtrie et dans l'esclavage de l*enfer.

Mais laissons les Juifs et les païens : parlons de nous-mêmes. Voilà , mes frères , la tentation la plus subtile dont un chrétien du siècle ait à se défendre, et dont il se défend communément le moins. Voilà ce qui l'expose à un danger plus évident de se perdre: pourquoi ? j'en donne trois grandes raisons que je vous prie de méditer et de graver bien avant dans vos cœurs. Parce que ce scandale des humiliations et de la croix d'un Dieu est essentiellement opposé à la profession de foi que doit faire tout homme chrétien; c'est la première. Parce que ce scandale est un obstacle continuel à tous les devoirs et à toutes les pratiquesde la religion d'un chrétien; c'est la seconde. Parce que ce scandale est le principe général, mais immanquable, de tous les désordres particuliers de la vie d'un chrétien; c'est la troisième. Que n'aije, ô mon Dieu , le zèle de votre apôtre pour traiter aussi dignement et aussi fortement que lui ces importantes vérités !

Je dis que cette tentation ou ce scandale est essentiellement opposé à la profession de foi que doit faire tout homme chrétien ; et en voici k preuve ,

qui est sans réplique. C'est que la foi d*un chrétien et la profession qu'il en fait, doit aller jusques à se glorifier des humiliations et des souffrances de Jésus-Christ. Ce n'est point assez pour moi que je les croie ; il faut que je dise comme saint Paul , et que je dise sincèrement : Ahsitmihi gloriati, nisi in cruce Domininostri JesuChristi. {Galat. , 6.) Sans cela il n'y a point de salut pour moi. Car Dieu, dit saint Augustin, aattachémonsalutàlacroixdeson Fils : non pas à la croix méprisée , rejetée, envisagée avec horreur ; mais à la croix respectée avec toute la soumission de la foi, et embrassée avec toute l'ardeur d'une sainte piété et d'une fervente charité. En effet, ajoute ce saint docteur, il est bien juste, puisque c'est la croix qui me doit sauver , qu'il m'en coûte au moins d'espérer en elle et de m'en glorifier. Or , le moyen que je me glorifie de la croix , si j'en suis intérieurement scandalisé? Et quand je dis la croix du Sauveur, je n'entends pas seulement cette croix extérieure et matérielle , qui fut l'instrument de son supplice; et dont nous voyons la représentation sur nos autels , parce qu'il se peut faire que, par une habitude de religion etuiie certaine coutume , nous honorions celle-là , sans en recevoir nulle atteinte de scandale; mais j^entends cette croix intérieure dont le Fils de Dieu fat afiligé dans le secret de son âme, et à laquelle nous participons tous les jours parles injures, parles adversités , par les disgrâces de la vie, par la perte de nos biens, par le mépris de nos personnes, par les persécutions qu'on nous suscite. Car dans le lanpge de l'Évangile et celui de saint Paul, c'est précisément tout cela que signifie Ja croix^ et si notre profession de foi est pleine et entière , il faut, par une indispensable nécessité, qu'elle s'étende jusques à l'estime et à l'amour, je ne dis pas l'amour sensible et affectueux, mais l'amour solide et raisonnable de tout cela. Or, encore une fois, chrétiens, comment accorder l'amour et l'estime de tout cela avec le scandale que je combats ?

De là vient, mes chers auditeurs , que quand je vois les chrétiens se prosterner devant la figure de la croix, sans juger témérairement, jesuis persuadé que la plupart ne font cette action que par une cérémonie pure; et Dieu veuille que ce soit sans hypocrisie ! Car au même temps qu'ils adorent la croix en figure, ils ont pour la croix en elle-même un éloignement et un mépris caché, qui détruit ce culte d'adoration et qui l'anéantit. En effet, l'adoration de la croix n'est un acte de religion et une profession de notre foi,qu'autantqu'eIle est accompagnée d*uoe vénération intérieure ; et ce que saint Augustin disait si magnifiquement à l'avantage de la croix, qu'elle a eu la force de s'élever du lieu infâme des supplices jusque sur le front des empereurs , A locis stqjpKcivrwn ad frontes imperatorum (Aug.)» n'est

SUR JLË SCANDALE DE LA CROIX, btg.

qv*im€ expression pompeuse et rien de plus, si du ficont des empereurs où la croix est imprimée, elle ne passe jusque dans le cœur des fidèles. Or il est impossible que l'impression s>n fasse dans notre coeur, tandis que Thorreur des souffrances et des humiliations y régnera, puisqu'il n'y a rien de plus ineompatible a?ec le respect et l'amour de la croix, que cette opposition aux véritables croix que Dieu nous envoie. D'où je conclus que c'est un scandale qui va josques à la destruction de notre foi.

De là même ( et c'est la seconde vérité , qui n'est qa'wie suite de la première et qui lui donnera un nouveau jour) , de là scandale, qui, exposé de la manière que vous venez de le concevoir, est un continuel obstacle à tous les devoirs et à toutes les obligations d'un chrétien : ceci me parait encore incontestable. Car toutes les pratiques de la vie chrétienne, selon le plan que nous en a tracé l'Ëvangile, tendent à la haine de soi-même, au crucifiement de la chair, à l'anéantissement de l'orgeuil, au retranchement des plaisirs, au renoncement à l'intérêt; et sans cela nous ne pouvons satisfaire, même en rigueur, aux préceptes de la religion. Or voilà ce qui se trouve combattu par le scandale de la cron du Fils de Dieu. Ainsi , faut-il étoufifer le ressentiment d'une injure reçue et en sacrifier la vengeance à Dieu ? ce scandale de la croix s'empare de notre esprit, et nous persuade que ce devoir de charité est dans la pratique du monde une folie qui ne se peut soutenir; qu'il est juste de défendre ses droits, qu'il faut maintenir son rang, que l'honneur est un bien inaliénable dont chacun se doit répondre à soi-même, et qu'on n'y peut renoncer sans se perdre? Si j'honorais sincèrement la patience de mon Sauveur dans les persécutions et sur la croix , je raisonnerais tout autrement : je recevrais les injures sans émotion , j e les oublierais sans peine , je les pardonnerais avec plaisir, je rendrais le bien pour le mal , je me tiendrais heureux de céder aux autres ; pourquoi ? parce que je serais prévenu de cette pensée , que tout cela m'est honorable depuis l'exemple de mon Dieu. Mais quand le scandale de Texemple de mon Dieu vient à agir sur moi, dès la je suis sensible à l'offense, je suis inflexible au pardon, je prends un cœur dur et impitoyable pourmes ennemis, je ne puis les aimer, je ne puis les voir, parce que je n'ai plus rien qui me porte à me réunir avec eux, ni qui me facilite ce retour.

De même est-il question de surmonter un respect humain, lequel nous empêche de rendre à Dieu le culte qui lui est dû ? ce scandale de la croix et des humiliations de la croix ne manque pas de nous suggérer mille prétextes qui nous arrêtent , et de nous dicter intérieurement qu'il faut vivre dans le monde comme vit le monde, qu'il faut accommoder sa religion à sa condition , qu'il faut éviter toute distinc-

tion et toute singularité ; que Dieu sait les intentions du cœur, mais qu'il ne demande pas qu'on fasse parler de soi, ni qu*on devienne un sujet de risée. Si je ne me scandalisais pas de Jésus-Christ, je ne me scandaliserais pas de ses opprobres et de ses abaissements, et ne me scandalisant pas de ses abaissements, je ne me scandaliserais pas des miens : je les souffrirais tranquillement, et même avec joie. Et qui me pourrait troubler, lorsque je me dirais à moi-même : On me raillera, on se formalisera de me voir pratiquer cet exercice de piété, de me voir assister régulièrement au sacrifice de nos autels , de me voir approcher de la sainte table; mais si l'on me raille, j'en bénirai Dieu et je me ferai uu mérite et une gloire d'essuyer pour lui quelques railleries, après qu'il a été couvert pour moi de confusion? Voilà ce que je dirais, et c'est ainsi que je me conduirais dans toutes les rencontres et à l'égard de toutes les obligations du christianisme. Mais au contraire, par ce que je me fais de Jésus-Christ et de sa croix un scandale , dès là je ne veux rien souffrir, dès là je me rends aux moindres attaques qu'il y a à soutenir, dès là je rougis de mon devoir, et je laisse toute ma fidélité se démentir. U n'y a point d'excès où je ne sois dans la malheureuse disposition de m'abandonner, ni de désordres oùXe ne puisse tomber.

Car ce scandale, mes chers auditeurs, dont jfr vous représente ici les suites funestes, est en effet le principe universel de tous les désordres particuliers qui régnent dans le christianisme : troisième et dernière vérité. S'il y a des chrétiens intéressés, c'est parce qu'il y a des chrétiens scandalisés de la pauvreté de Jésus-Clirist. S'il y a des chrétiens am* bitieux , c'est parce qu'il y a des chrétiens scandalisés de l'humilité de Jésus-Christ. S'il y a des chrétiens sensuels et voluptueux, o'est parce qu'il y a des chrétiens scandalisés de la vie austère et de la mortification de Jésus-Christ. Ainsi des autres. Otons ce scandale et bannissons-le du christianisme, nous en bannirons tous les vices, et nousy donnerons entrée à toutes les vertus. Je sais qu'un chrétien peut quelquefois et en ceraines occasions, se livrer à une passion d'intérêt, d'ambition, de plaisir, et néanmoins honorer dans la personne du Sauveur les vertus opposées : ce n'est alors qu'un mouvement imprévu et qu'une saillie passagère. Mais qu'un chrétien persévère dans le désordre de cette passion, et qu'il s'en fasse une habitude , sans être scandalisé des maximes et des exemples de Jésus-Christ ; c'est à-dire, qu'il soit sensuel par état, sans être scandalisé de la croix de Jésus-Christ; qu.'il soit superbe et mondain par profession , sans être scandalisé des abaissements de Jésus-Christ , c'est ce qui n'arrive point. Il faut pour cela: qu'il y ait un principe habi* tud dans ce chrétien, qui pervertisse sa foi et gui

SUR LE SOIN DES DOMESTIQUES

Loi commune aux rois, aux princes, aux magistrats, à toutes les puissances ordonnées de Dieu pour le bien de leurs siyetsl, mais entre les autres , loi spédale pour les diefs de famille. Le paganisme nôéme a reconnu, autant qu'il la pouvait reconnaître, cette vérité; et serons-nous après cela surpris que les Pères de l'Ëglise en aient £iit un des articles de la morale chrétienne, et qu'ajoutant aux lumières de la sagesse du siècle celle de FÉvangile et de la foi, ils nous aient laissé pour règle inviolable cette conclusion , que tout homme qui , dans le christianisme, a autorité sur un autre, doit répondre de son âme selon la mesure de cette autorité. Or cette autorité, disent-ils, n'est jamais plus efficace ni plus immédiate que dans un maître, que dans un père de famille à l'égard de ceux qui le servent. Il ne peut donc oublier le soin de leur salut, et les livrer à eux-mêmes sans s'attirer la haine de Dieu , en renversant ses desseins , et sans s'exposer au péril évident de se perdre. Développons ce raisonnement , et mettons-le dans tout son jour et toute sa force.

Quand saint Ambroise parle des souverains et des monarques, il dit qu'à le bien prendre, ce ne sont pas les peuples qui ont été faits pour les rois , mais plutôt les rois qui ont été faits pour les peuples; et que dans le dessein de Dieu , les princes sont bien plus aux sujets, que les sujets ne sont aux princes. Maxime, remarque très -judicieusement ce Père, qui bien loin de déroger à la grandeur des souverains de la terre, ne sert au contraire qu'à la relever, et à lui donner plus d'éclat : car qu'y a-t-il de plus grand et de plus approchant de Dieu, que d'être destiné pour la félicité publique et pour le bonheur de tout un empire? Or ce que saint Ambroise disait des monarques et des rois, nous devons le dire de tous les maîtres revêtus d*une puissance légitime, et préposés pour la conduite de leurs maisons et de leurs familles. Car qu'est-ce, à proprement parler, qu'une fjBuuille, sinon une forme de royaume, où l'on commande, et où l'on obéit; comme un royaume n'est que comme une grande famille, dont les membres sont liés au chef et en dépendent. Si donc un homme ayant sous soi des domestiques ne les regardait que par rapport à soi-même , que par rapport aux divers ministères de sa maison, que par rapport à la commodité de sa personne, que par rapport à la splen* deur et à la magnificence de son train, et que du reste il fût peu en peine de la manière dont ils se comportent à l'égard de Dieu et des devoirs de la religion, je soutiens, sans parler de tout autre désordre , que dès là il serait dans une disposition criminelle, et qu'il abuserait de son pouvoir ; pourquoi ? parce que Dieu ne l'a point mis dans le rang qu'il tient, ni ne lui a point donné l'autorité supérieure pour un tel usage. Il est maître, non pas pour lui-

même, mais pour ceux qui lu! sont soumis. Il a droit d'exiger leurs services, mais à condition de pourvoir, non-seulement à l'entretien de leur vie, mais au règlement de leurs mœurs.

Ah! chrétiens, la grande vérité! Cest saint Gré» goire qui me l'apprend dans l'excellent traité qu'il a composé des instructions pastorales , et fl ne se peut rien dire de plus fort , ni de plus sensé sur cette matière. En effet, demandez à ce saint docteur ee que c'est que le pouvoir d'un père de fumille lor ses domestiques ; ce n'est , répond ee grand bomae, se- Ion la belle et divine théologie des apôtres « qu*ODe émanation et une participation du pouvoir de Dieu. Doù il tire cette conséquence, qu'un maître doit donc user de son pouvoir à peu près comme Dieu use du sien ; de sorte qu'il n'en ose pas plus absolument, ni plus impérieusement que Dîea :'oette règle est bien raisonnable. Or prenez garde, quelque pouvoir que Dieu ait sur nous, il n*en ose jamais que pour notre sanctification et pour notre sa> lut. Il en pourrait user pour lui-même, sans avoir égard à nous , parce qu'il ne nous doit rien : mais il ne le veut pas, et par une condescendance digne de sa grandeur , il s'est tellement accommodé à nos intérêts , que jamais il ne nous impose une loi , que jamais il ne nous fait une défense , que jamais il ne i dispose de nous, que jamais 11 ne nous emploie à ce qui est de son service, si ce n'est dans la vue de 1 notre avancement spirituel , et des mérites qu'il nous donne lieu d'acquérir pour l'éternité. Jusque-là, poursuit saint Grégoire , que par la raison même qu'il est le Seigneur et le Maître de tous les hommes , il daigne bien se tenir en quelque sorte obligé par sa providence d'appeler tous les honunes ao salut; et que parce qu'il domine sur diaeon dei hommes en particulier, il veut bien se rendre responsable à soi-même, ou plutôt se rendre compte à soi-même du salut en particulier de chacun des hommes.

L'entendez-vous, chrétiens? voilà le fondement de cette obligation si indispensable et si juste dont je vous parle. Voilà ce qui doit tous vous engager à ce zèle de diarité pour le salut de ceux que Dieo confie à votre vigilance, en les assujettissant à vostv^ lontés. Et en cela quel tort Dieu vous fatt-il , quand il vous communique son pouvoir à des conditions auxquelles, si j'ose le dire, il a bien voulu s'astrondre lui-même ? Vos serviteurs et vos domestiques dépendent de vous , mais ils n'en sont pas plus dépendants que vous ne l'êtes de Dieu. Or parée que vous dépendez de Dieu, il s'est chargé du soin de votre salut; et c'est pour cela qu'il s'occupe continuellement et sans relâche à y veiller par sa sagesse, à vous y aider par les secours de sa miséricorde, et qu'il s'en fait même un point de fidélité : FïdeHt Deus per quem vocoH estU. (i . Cor., 1 .) Pourquoi

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