‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 207 sur 256 · LE MERCREDI DES CENDRES · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DES CENDRES

SUR LA PENSÉE UE LÀ MORT

StJJ%T. SouDenez'Votu , homme, que vous êtes pous- «1ère» et que voius retournerez en poussière,

Yoilà le terme où doivent aboutûr tous les desseins des hommes et toutes le^ grandeurs du monde. YoOà l'unique el solide pensée qui doit partout et en tout temps nous occuper. EÛe ne nous pUira pas; mais elle nous sera salutaire , et ce discours tous en fera voir les avantages. Prière tu Saint-E^rit.

DiYisioif . Pensée de la mort , remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions : première partie. Rèf0e la plus infaflUble pour conclure sûrement dans nos délibérations : deuxième partie. Motif le plus efficace pour uooa insphrer une sainte ferveur dans nos actions : troisième partie.

PRinàRE PARUE. Pensée de la mort , remède le plus sou- ▼erain pour amortir le feu de nos passions. Nos passions sont vaines , elles sont insatiables , elles sont ii^ustes : vaines dans leurs objets, insatiables dans leurs désirs, injustes dans les sentiments présomptueux qu'elles nous inspirent, soit à l'égard de nous-mêmes, soit à l'égard des autres. Mais pour les réprimer et pour en amortir le feu , la pensée de la mort I. nous en fait connaître la vanité; 2, nous fait mettre des bornes à notre cupidité ; 3° fait cesser dans notre estime toute distinction , et par là nous réduit au grand principe de la modestie qui est Tégalité que Dieu a mise entre tous les hommes, et nous oblige, qui que nous soyons, à nous rendre au moins justice et à rendre aux autres les devoirs de la charité.

1 . La pensée de la mort nous fait connaître la yanlté de nos passions, en nous faisant connaître la vanité des objets auxquels elles s'attachent, qui sont les biens de la vie. Tandis que ces biens nous paraissent grands et estUnables , il nous est presque hnpossible de ne les pas aimer, et en les aimant de n'en pas faire le surjet de nos plus ardentes passions. Mais du moment que nous commençons à les mépriser, nous commençons à nous en détacher : et ce qui Lous donne ce mépris des biens de la terre , c'est la pensée de la mort, parce que la mort est la preuve sensible du néant de toutes les choses humaine^ A cejour-làf dit l'Écritore , c'est-à<lire , au jour de la mort, toutes les pensées des hommes, tous leurs projets s*évanouiront ^ et par conséquent toutes leurs passions s'éteindront. Or que Ceûsons-

nous en pensant à la mort? nous anticipons ce dernier iour et nous prenons par avance les mêmes sentiments que nous aurons alors.

C'est ainsi que David , jusqu'au milieu de la cour, réprimait toutes ses passions. Il demandait à Dieu qu'il lui nt connaître la fin de sa vie ; et considérant U brièveté de ses jours il concluait que tout n'est que vanité, et que c'est bien en vain que l'homme se trouble, se fatigue, s'épuise, pour amasser et pour thésauriser, puisqu'il passe comme une ombre , et qu'il ne sait qui profitera de ses travaux. Conclusion que nous tirons nous-mêmes aussi bien que ce saint roi, quand nous pensons à la mort. Si nous ne devions jamais mourir, nous ne voudrions jamais reconnaître la Tanité des biens de la vie. Mais quand on nous dit, ou que nous nous disons à nous-mêmes que nous mourrons, toute cette vanité se présente à nous. Les autres considérations chrétiennes renferment tout au plus des témoignages et des preuves de cette vanité : au lieu que la mort en est l'essence même, et qu'elle fait cette vanité même. D'où il s'ensuit que la pensée de la mort a une vertu spéciale, non-seulement pour nous la découvrir, mais pour nous la faire sentir. De là cette belle leçon que faisait l'apôtre aux Corintliiens : Le temps est court : r^ouiS' sons»nous donc comme ne nous réjouissant pas , possédons comme ne possédant pas, tuons de ce monde comme n*en usant pas,

2. La pensée de la mort nous fait mettre des bornes à notre cupidité. Nos passions sont d'elles-mêmes insatiables : quel avare , quel ambitieux , quel Yoluptueux a dit jamais : Cest assez ? Mais pour vous apprendre à borner Tos'désirs , je n'ai qu*à tous adresser les paroles de l'Église : Mémento, homo; souvenez-vous, homme, que tous êtes poussière et que vous retournerez en poussiez. Ou je n'ai qu'à tous faif e la même inTitation que les Juifis firent au Fils de Dieu , lorsqu'ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, Veni et vide : Venez , et Toyez ce riche du monde dans la pauTreté et U nudité où la mort l'a réduit. Veni et vide : Venez , et Toyez ce grand du monde : qu'est dcTenue à la mort toute sa grandeur? Veni et vide : Venez et Toyez cette femme du monde, et tâchez à reconnaître quelques traits de cette beauté dont elle prenait tant de soin. Voilà Conmicnt tout finira pour tous.

3. La pensée de la mort nous réduit au grand principe de la modestie qui est l'égalité , et nous oblige à nous rendre justice, et à rendre aux autres les dcToirs de la charité. Sans cette pensée on se laisse éblouir de certaûies distinctions qu'on a dans le monde , on s'entête de soimême, on devient fier et hautain. Mais quand on fait réflexion que la mort nous égalera tous, on rabat beaucoup de ses fiertés et de ses hauteurs, parce qu'on voit que d'homme à homme il y a bien peu de différence, et l'on tient à l'égard des autres une conduite plus équitable en les traitant avec plus de douceur et plus d'humanité.

Deuxième partie. Pensée de la mort, règle infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations. Les pensécs des Iiommessont timides, dit le Sage, et nosprévoyances, incertoinex.Nos pensées sont timides, parceqoe souvent nous ne savons si nous prenons le meiUeur parti , ou même un bon parti par rapport au salut. Et nos prévoyances sont incertaines, parce que l'avenir nous étant inconnu , nous sommes toojours en doute û nous n'aurons point lieu de nous repenthr un jour de ce que nous aurons

cotrepns, et si notre conscience ne nous les reprochera point à la mort. Mais la pensée de la mort est le moyen le plus efficace et le plus sûr pour nous délivrer de ces craintes et de ces incertitudes afOigeantes, puisque c*est le moyen le plus efficace et le plus sûr pour bien conclure dans tontes les occasions où la conscience et le salut se trouvent engagés. Comment cela? 1. parce que le souvenir de la mort est une application vive et touchante que nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière, qui doit être le fondement de toutes nos délibérations ; 2. parce qu'eu pratiquant ce saint exercice de la pensée de la mort, nous prévenons ainsi tous les remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions.

1. La pensée de la mort est une application vive et touchante que nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière, qui doit être le fondement de toutes nos délibérations. Car la pensée de la mort nous rappelle la pensée de réternité qui la suit ; et pénétrés de cette pensée de Téternité , nous jugeons bien plus sainement des choses. Dégagés alors de mille illusions, nous voyons plus clairement ce qui nous éloigne et ce qui nous approche de notre dernière fin ; et nous concluons plus aisément qu'il faut donc prendre ce qui nous y conduit, et rejeter ce qui nous exposerait à n'y arriver jamais. Voilà par où la pensée de la mort devient pour nous , selon l'Écriture, un fonds de prudence et d'intelligence.

Aussi les païens , dans les traités et les négociations importantes, tenaient-ils leurs conseils auprès des tombeaux de leurs ancêtres; comme s'ils n'eussent pas cru pouvoir sagement délibérer et résoudre sans le souvenir et la vue de la mort. Or ce qu'ils faisaient par superstition , nous le devons faire par religion. Avez- vous un état de vie à choisir, est-il question de régler l'usage de vos biens , s'agit-il d'un intérêt et d'un profit à faire, faut-il former une entreprise , vider un procès , terminer un différend , vaquez à tout cela comme devant un jour mourir, et cette pensée vous préservera de mille fautes que vous y pourriez commettre. Les saints en ont usé de la sorte, et c'est ce qui les a conduits dans les voies droites qu'ils ont tenues sans s'égarer et sans tomber. Si donc nous faisons tous les jours tant de fausses démarches , ne nous en prenons qu'à nousmêmes et à notre infidélité , qui nous fait éloigner le souvenir de la mort comme un objet Hkcheux et désagréable, et qui par là nous expose à tous les égarements où nous nous laissons entraîner.

2. En pratiquant le saint exercice du souvenir de la mort , nous prévenons tous les remords et tous les troubles dont pourraient être sans cela suivies nos résolutions. Cet autre avantage est une conséquence du premier. Quand on se demande à soi-même : Quels sentiments aurai-je àla mort de ce que j'entreprends aujourd'hui ? on entend , pour ainni dire , au fond de soi-même la réponse de la mort , qui nous marque intérieurement ce qui doit être alors le sujet de nos repenUrs : repentirs non passagers et variables comme ceux que nous avons par rapport aux choses de la vie et en raisonnant selon les principes de la vie , mais repentirs étemels. Que fais-jc donc pour nfcu garantir? je préviens par la pensée tous ces repentirs de la mort; et au lieu de les réserver à ma dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente. C'est en quoi la prudence des justes triomphe de la témérité des impies. Tnoisiî:vE partie. Pensée de la mort, motiflo plus

ANALYSES DES SERMONS

puissant pour nous inspirer une sainte ferveur dans dm actions. C'est de la ferveur de nos actions que dépend b sainteté de notre vie ; et l'obstacle au contraire le plus commun à notre sanctification , c'est un certain fonds de lâcheté et de tiédeur qui ne nous est que trop naturd. Or pour nous retb^r de cet état de tiédeur, il n'y a qu'à penser souvent : 1. à la proximité de la mort; 2. à l'incertitude de la mort

1. Proximité de la mort, premier motif qui confond do> tre lâcheté. Motif que le Fils de Dieu nous a tant proposé dans l'Évangile, en nous disant : Marcliez, parce que b nuit vient : veillez , parce que le Fils de l'Homme est déjà à la porte ; négociez et faites profiter vos talents, parce que le maître va arriver; tenez vos lampes allumées, parce que l'Époux approche. En effet, quand noas aurions des siècles entiers à vivre , nous devrions toujours servir Dieu d'une manière digne de Dieu : mais combien devons-noas encore redoubler nos soins lorsque nous touchons de si près à notre terme , et que Jésus-Christ nous le fait entendre si expressément? Qu'un ange de la part de Dieu vint nous apprendre que nous mouiTons dès demain , il n'y a rien qu'on ne fit pour se préparer. Or ce que nous ferions alors, pourquoi ne le faisons-nous pas dès maintenant, puisque dès maintenant nous pouvons mourir ?

Exemple du saint roi Ézécfuas , et conclusions qu'il tirait de la proximité de la mort. Apprenons de là cette métliodesi solide, de faire chaque action comme si c'était b dernière de notre vie.

2. Incertitude de la mort, second motif qui confond notre lâcheté. Si nous savions quand et à quel jour nous devons mourir, plus de bomies œuvres dans la vie , on remettrait tout à la mort; mais Dieu nous cache cette heure de la mort , afin que nous nous tenions en garde à tontes les heures. Car quelle pensée est plus capable de nons renouveler sans cesse en esprit que celle-ci : peut-être ce jour sera-t-il le dernier de mes jours? Plein de cette idée, on devient laborieux, prompt, ardent, infatigable, patient , charitable , fidèle à tous ses devoirs.

En quoi surtout nous sommes lâches, c'est dans Texercice de la pénitence. Or rien ne doit plus nous engager à faire promptement pénitence et à nous convertir, que l'incertitude de la mort. Mourez dans votre péché, vous êtes perdu ; et si vous y demeurez encore , que savez-vous si vous n'y mourrez pas? Ce qu'il y a de certahi pour nons dans la mort, c'est que la mort nous surprendra : car le Fils de l'Homme viendra, dit Jésus-Christ, quand vous n'y penserez pas. N'est-ce donc pas une extrême folie de vivre dans un état où l'on est exposé à toutes les vengeances de Dieu, et de tarder à 'en sortir? Cependant y faisons-nous, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire, mais quelque réflexion? Heureux qui n'attend pas à y penser, lorsqu'il ne sera plus temps d'y penser.

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