‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 209 sur 256 · LE PREMIER JEUDI DE CARÊME · texte numérisé non relu

LE PREMIER JEUDI DE CARÊME

SUR Là conninnoii.

Sujet. Jésus- Christ dit au centenier : J*irai wuimême, et je le guérirai. Mais le centenier lui ré^Mmdit: Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dam ma maison.

Ce qui se passa entre Jésus-Christ et le centenier, ^crt ce qui se renouvelle encore entre Jésus-Christ et nous toutes les fois que nous approchons de la sainte table. Ié> sus-Christ nous dit : rhtù, et je vous guérirai de wù^mÊh' mités spirituelles : Ego veniam et eurabo. Et noosiépondons à Jésus-Christ : Seigneur, je ne suis pas di^ae : Honane, non sum dignus. Paroles efficaces, qui opèrentdas nous un effet tout opposé à ce qu'elles signifient, et qû font cesser par notre humilité même l'hidignlté qw noos nous attribuons ; mais qu'arrive-t-il souvent ? c'est qœ nous nous appliquons ces paroles. Domine non sum dignms, au delà des intentions de Jésus-Christ, et que, par une humilité mal entendue, nous nous servons de noiire indignité pour nous éloigner trop aisément et trop 1 de la communion. Excase ordinaire qu'il fant i dans ce discours.

Division. Sans parler ici des justes ^ qui par un vrai seatiment d'humilité se reconnaissent indignes de recevoir Jésu8<?hrlst , et sans examiner jusqu'où cette humilité doit être portée, et s'il est raisonnable qu'elle aille josqu'à les éloigner de la communion , parions précisément des pé> cheurs qui peuvent dire et qui disent en effet an Saavear du monde avec plus de scget que saint Pierre : Metiresvous de moi , parce que je suis un pécheur. Il y en a de tris sortes : pécheurs sincères , qui agissent de bonne foi et qui ne sont pas trompés ; pécheure aveugles , qui ne se connaist^ent pas et qui se trompent eux-mêmes ; pécheois hypocrites et dissimulés, qui couvrent leur libertiasge d'un voile de piété et qui trompent les autres. Or, dans les pécheurs sincères cette excuse. Je ne suis pas digne, ea une raison ; mais il faut éclairdr cette raison : première partie. Dans les pécheurs aveugles c'ea un prétexte, et il est important de leur ôter ce prétexte : deuxième partie. Dans les pécheurs hypocrites et dissimulés , c'est un aboi et même un scandale, et il est nécessaire de combattre ce scandale et cet abus : troisième partie.

Première partie. Dire , Je ne communie pas parce que je m'en crois indigne, c'est une raison dans un pécheur sincère, qui ne laisse pas au milieu de ses désordres de conserver le fond de sa religion, et qui traite arec Dieu de

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bonne fol : c^est» dis-je, nne raison, paisqa'en eflét le pécbear, tandis que son péclié subsiste, ne peot approcher du sacrement de Jé8tts<;hrist sans se rendre coupable d*iin sacrUége. Mais cette raison a besoin d'être éclairde, el eet éclaircissement consiste à faire voir que le pécheur, sans en demeurer là, doit se souTenir d'ailleors de ToUigatbn où il est de sortir au plus tdt de son état pour pouvoir être admis à la table do Seigneur, en sorte que la eomnranion soit un motif qui le réduise à la nécessité de seooQTertir.

En effet, fl ne doit jamais séparer ces deux Térités : rone, que Jésus-Christ nous commande de manger sa chair ; et Fautre , qn*fl nous défend de la manger indignement. SI le pécheur s'attache à Tune de ces Tentés sans y joindre Fautre , fl s'égare et il se perd; mais s'il les embrasse toutes deux , il commence à entrer dans la voie de Dieu. Car voici comment U raisonne : je ne puis communier avec mon péché; Jésus-Christ néanmoins m'ordonne de communier ; il but donc que je quitte mon péché , afin de satisfaire tout ensemble et à l'obligation de communier et à l'obligation de bien communier.

Or, comme le pécheur doit se parier de la sorte à luimêDM, c'est ainsi qne doivent loi parler les ministres de rÉvangile. SI vous ne vous appliquez qu'à lui remontrer le danger d'une communion ind^ne, H ne communiera pas. Si vous ne lui représentez que la nécessité de communier, il eommuniera indignement. Et voilà quelle a été la source de tous les maux qu'a produits la diversité des opinions louchant l'usage de la divine eocharistle. Les uns n'avaient dttis la bouche que des anatlièmes contre les profanateurs de ce sacrement , pour les en éloigner; et les autres ne pensaient qu*à donner aux peuples une haute idée des flmits de ce sacrement , pour les y atthrer. Biais que firilaitfl? Joindre les menaces de ceux-là et les invitations de eenX'd.

C'est le langage qu'ont tenu les Pères , surtout saint Cfarysostdme et saint Augustin. Ils inspiraient tout à la fois de la crainte et de la confiance : et ce qu'ils disaient en général est encore plus vrai par rapport à ce saint temps de la Pâqne. Il faut à\jre à un pécheur : ne communiez pas dans votre péché, autrement vous serez un profanateur du corps de Jésus-Christ. Mais aussi, fout-il ijouter : Ne manquez pas à communier ; autrement vous serez un déserteur du sacrement de Jésus-Christ et vous violerez le précepte de l'Église. Par ce précepte, l'Église n'a point prétendu dresser un piège aux pécheurs , ni les exposer à commettre des sacril^es ; mais elle a voulu les obliger, au contraire, et les forcer en quelque sorte à se purifier au moins de temps en temps par la pénitence. C'est pour cela qu'elle punissait aotrcf<^ si sévèrement ces chrétiens scandaleux , qui laissaient passer la Pftque sans s'acquitter de leur devoir ; et c'est par là même qu'elle engageait tant de pécheurs à rompre leurs engagements criminels et à se réconcilier avec Dieu.

Cependant pour avoir séparé deux vérités qu'on ne devrait jamais proposer l'une sans l'antre, voici toujours les deox écueils où l'esprit du siècle a conduit. Pourvu qu'on persuade à un pécheur d'approcher des autels, on croit avoir beaucoup gagné; et d'ailleurs, pourvu qu'on fasse entendre à un pécheur qu'il n'y a point de communion poor lui , tandis qu'il est dans l'habitude de son péclié , on pense avoir tont fait. De !à les uns abusent de la commu-

nion , et les autres l'abandonnent Cestponr les pécheuis, ô mon Dieu , comme pour les justes , que votre sacrement est Institué : mais du reste pour queb pécheurs? pour les pécheurs pénitents.

DcDxiÈBB pAnTiE. Dbe, Je ne communie pas parce que je m'en crois indigne, c'est nn prétexte dans les péchevs aveugles, qui, se flattant d'avoir de la religion, se trompent eux-mêmes; et il est important de leur «ter ce pré^ texte. Prétexte d'un prétendu respect , à quoi j'oppose trois réflexions : 1. c'est un vain respect; 3. c'est on foux respect ; 3. c'est nn respect qui n'a nulle conformité avec celui qu'ont fait paraître les vrais chrétiens, quand ils se sunt séparés du saa-ement de Jésus-Christ selon les t^m et l'esprit de l'Église.

1. Vain respect, pourquoi? parce qu'il n'opère rien. Si c'était un respect solide et chrétien , on travaillerait donc à se mieux disposer, et à se rendre moins indigne de Jésus- Christ; mais on conserve toujours le même attachement au monde, et sous cette apparence de respect, on couvre on amour du monde dont on ne veut point se déprendre» et qui fait renoncer au sacrement

Du moins les conviés de l'Évangile qui s'excusèrent , di« rent les vraies raisons qui les arrêtaient ; mais les moodaios dont il est ici question, affectent de ne se pas connaître, et se cachent à eux-mêmes la cause de leur désordre. Et ce qui doit les convaincre que , par rapport à eux , œ respect dont ils se prévalent n'est qu'un prétexte , c'est que , pour communier rarement, ils n'en communient pas plus d^psement. Or, leur ôter ce prétexte, ce n'est pas les porter à la communion tandis qu'ils mènent nne vie toute mondaine, mais c'est les obliger à parier juste, et à convenir qu'ils s'éloignent de Jésus<3hrist , non parce qu'ils respectent son saovment , mais parce qu'ils ne veulent pas s'assi^ettlr anx saintes lois que la rdigion leur prescrit pour en approcher. 2. Faux respect, parce qu'il n'est pas acoooâpagné de deux conditions essentielles qu'il doit avoir; l'une est la douleur, Tantre , le désir. Douleur d'être séparé du corps de Jésus-Christ : car si j'honore Jésus-Christ autant que je dois l'honorer, je dois regarder comme mon souveram mal dans cette vie d'en être séparé, surtout si j'ai encore à me reprocher que c'est mol-même qui m'en sépare par mon infidélité , et si je comprends tout le malheur d'une si triste séparation. Mais avec quelle insensibilité les mondains se voient-ils séparés du Dieu de leur salut? Déshr de recevoir Jésus-Christ ; car le respect peut bien m'eugager quelquefois à me retirer de la communion ; mais il ne doit jamais éteindre en moi , ni même dimmuer le désir de la communion. Ainsi le comprenaient les première fidèles. Que fait le mondain ? Confondant avec la communion le désir de la commimion, il renonce également à Fun et à Fautre, et n'a plus pour le sacrement de Jésus-Christ qu'une indifférence de cœur dont il devrait être effrayé. Et voilà ce qne saint Chrysostùme reprochait an peuple d'Antioche avec tant de force.

3. Respect , qui n'a nulle conformité avec celui des pre* miers siècles de l'Église : car dans ces siècles florissants da christianisme, tandis qu'un pécheur demeurait séparé du corps de Jésus-Christ, il était dans les exercices d'une pénitence laborieuse à laquelle il se condamnait; mais toute la péniteDce d'un mondain se termine à ne plus communier. Troisième partie. Dire, Je ne communie pas parce qne je m'en crois indigne , c'est dans les péclieure hypocrites

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et disftiinnlés un abns , et même on scandale. Dans toutes les contestations qui se sont élevées sur le relâchement ou ia séYérilé de la discipline, certains libertins du monde D*ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère , non pas alin de Tembrasser et de le suivre dans la pratique, mais communément par un intérêt secret, et pour couvrir leurs desseins. Ainsi , pour ne parler que de te communion , n*est-il pas étrange que tant de gens engagés dans les plus honteux désordres aient paru les plus zélés à déclamer contre la fi-équentalion du sacrement de nos autels? Ce zèle peut partir d'un bon principe dans do Trais fidèles : mais d*où peut-il venir dans des libertins , si ce n'est de quelque intact particulier qu'ils y envisagent ? Que prétendent-ils donc ? se mettre en possession d'être liberthis et d'abandonner les sacrements avec impunité, et même en quelque manière avec honneur, tellement qu'on ne puisse plus les distinguer des chrétiens les plus réguliers et les plus exacts , puisqu'ils agissent et qu'ils parlent comme eux.

Or, je prétends que ce .langage qu'ils tiennent est un scandale, puisqu'il va à deux choses également pernicieuses : 1 . à décrier indifléremment les bonnes et les mauvaises communions; 2. à détourner les Ames non-seulement de la communion , mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion.

1 . Je dis à décrier indiCféremment les bonnes et les mau- Taises communions^ car s'il est toujours dangereux, en blAmant la fausse piété, de décréditer la vraie, beaucoup plus l'est-il de la part d'un libertin qui se soucie peu de confondre Tune avec l'autre, et qui n'attaque l'une que parce qu'il est secrètement ennemi de l'autre. Comme donc les enfants d'Héli éloignaient les hommes du sacrifice ; comme les pharisiens n'entraient pas dans le royaume de Dieu , et empêchaient encore les autres d'y entrer, ainsi retire-t-on des autels une infinité de justes.

2. Je dis à détourner les &mes , non-seulement de la communion , mais de tout ce qu'il y a de saint dans la religion. Car, dit saint Chrysost6me , supposé ce principe d'une humilité mal conçue, il faudra tout quitter. Vous n'êtes pas digne de communier, dites- vous; et êtes-vous digne d'entrer dans le temple de Dieu? £tes-vous digne de prier et d'invoquer Dieu? Êtes-vous digne d'entendre la parole de Dieu?

Appliquons-nous, nUnistres de Jésus-Cluist, et travaillons de concert à convertir les pécheurs , et à perfectionner les Ames fidèles , pour préparer au Seigneur un peuple parûdt. L'Église ne sera jamais bien sanctifiée que par le bon usage de la communion.

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