‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 212 sur 256 · Mais que craignons-nous surtout dans les jugements · texte numérisé non relu

Mais que craignons-nous surtout dans les jugements

ANALYSES DES SERMONS

(les hommes? la vérité. Des calomnies qu*on invente contre Dons nous touchent moins, parce que nous avons de Quoi les confondre; mais ce qui nous pique le plus vivement, c'est que souvent nous sommes oblij^és de reconnaîtra dans le fond du oueur que les jugements désa?antageux qu'on fait de nous ne sont que trop équitables et trop bien fondés. Triste image du jugement de Dieu : car ce qu'il y aura plus à craindre pour nous, c'est sa vérité , cette vérité qui nous convaincra, en sorte que nous n'aurons rien à répondre.

2. Gomme nous craignons la vérité des jugements du monde, nous n'en pouvons souffrir la liberté. Nous voudrions du moins qu'on fût plus discret et plus réservé à parler ; nous voudrions qu'on nous respectât dans le rang oii nous sommes : mais fussions-nous encore plus grands, on ne nous épargnera pas; et plus même nous serons grands, moins on nous épargnera. Or, qu'est-ce que cela, sinon le jugement de Dieu en figure? Pour vous en donner une idée sensible , rendez-vous attentifs à la supposition que je vais faire. Si par l'ordre de Dieu , et usant des connaissances et de la liberté qu'il me donnerait , je venais à révéler ici les consciences : si j'entreprenais sans égard certains de mes auditeurs , et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais combien de crimes qu'ils tiennent cachés dans les ténèbres, as en mourraient de dépit et de cliagrin. Telle est l'absolue et impérieuse liberté avec laquelle Dieu condamnera ce qu'il y a de plus grand dans le monde ; et c'est à vous , puissants du siècle, à y penser.

3. Non-seulement nous craignons ki vérité et la liberté des jugements du mond* , mais nous n'en pouvons pas plus «apporter la sincérité. Un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère, nous devient odieux. Appliquons

. ceci an jugement de Dieu. Nous voulons qu'un ami, lorsqu'il s'agit de certaines vérités fâcheuses , ait soin , en nous les disant , de les adoucir et de nous y préparer. Mais Dieu , iansadoudssement, sans déguisement, nous fera voir la vérité toute nue. Vue affligeante, par où il punira nos délicatesses ou nos honteuses faiblesses à ne la pouvoir écouler. Vue par où il confondra l'aveuglement où nous aurons vécu, et ce profond oubli de nous-mêmes où le mensonge et la flatterie nous aura entretenus : Existimasti inique quod ero tui similis, arguam te et statuam contra faciem tuam.

4. Ce qui nous fait encore tant craindre les jugements des honunes, c'est leur sévérité. Car nous savons que le monde ne pardonne rien. Nous ne pardonnons rien nousmêmes aux autres : et , par une bizarre contradiction , nous voulons qu'ils aient pour nous un certain fonds de bénignité, tandis que nous les jugeons h la rigueur et souvent plus qu'à la rigueur. Or, si les jugements des hommes sont si sévères , apprenons quel sera ce jugement sans miséricorde dont Dieu nous menace. Voca nomen ejus absque miserioJTdia. Pendant la vie , Dieu fait justice et miséricorde tout ensemble : mais dans son jugement il exercera sa justice toute pure à peu près conune nous l'exerçons envers nos plus déclarés ennemis.

5® Ce qu'il y a d'msoutenable dans la censure du monde , c'est qu'elle soit générale, et que par son uniformité elle devienne contre nous un jugement public. Il est vrai qu'il y a des âmes sans pudeur : mais ce sont des monstres qui ne peuvent servir d'exemples. Du reste, dans quelque décri que nous soyons maintenant , il n'est presque jamais com-

plet ni universel : mais le pécheur au jugement de Dieu se verra condamné dans tout l'univers : £t pugnabit cum illo orbis ierrarum contra insensatos. •

Conclusion. Pour nous préparer au jugement de Dieu, profitons des jugements du monde lorsque le monde condamne nos désordres. Aimons dans les jugcmentsdumonJt* la vérité qui nous corrige. Regardons-en la liberté comnH> un moyen que Dieu nous fournit pour nous maintenir daii> l'ordre. Ayons dans le monde un ami prudent et fidèle , qui nous parle avec sincérité. Si le monde est un censeur st'* vère , bénissons la Providence de ce que le vice n'a pas ericore prévalu jusqu'à obtenir du monde qu'il lui fU grâr4r. Si le monde e&t un censeur public , et si nous avons tant de peine à porter cette censure publique du monde , jugeons quelle sera cette confusion universelle des réprouvés devant le tribunal de Dieu ; et, sans différer, effaçons dan> le tribunal de la pénitence ce qui ferait notre honte dans l'assemblée générale de tous les hommes.

Deuxième partie. Nous nous jugeons nous-mêmes, et rien ne nous trouble davantage que ce jugement secret H domestique de notre conscience. Nous avons chacun une conscience : dans les uns conscience droite, que Dieu nous a donnée; dans les autres fausse conscience, dont nous sommes nous-mêmes les auteurs. Orderuneetdel'aatie, ou plutôt des reproches et des anxiétés de l'une et de l'autre, tirons nn nouveau préjugé, mais sur et infaillible, du jugement de Dieu.

1 . Conscience droite , qui sans antre loi suffit pour noos tenir lieu de loi. Qu'est-ce que cette conscience ? un jugement que nous faisons de nous-mêmes , et que nous en fkisons malgré nous. Exemples de Cain déchiré des remords de sa conscience après son péché. Or, que nous présagent ces agitations , ces saisissements , ce désespoir du pécheur à la vue de ses crimes, sinon le jugement de Dieu ? jugement redoutable, qui dès maintenant et en partie s'exécute dans nous-mêmes. Oui , c'est par nos propres consciences que Dieu déjà nous fait notre procès. De ore tuo tejudico . et dans un sens on peut dire , avec saint Augustin , que le jugement de Dieu à notre égard est déjà fait , et que le dernier jugement n'ajoutera rien à ce jugement intérieur que l'appareil et la solennité. C'est pourquoi l'apôtre appelle si souvent le jugement universel le jour de la manifestation , conune si tout le jugement de Dieu devait oonsbter alors à ouvrir le livre de nos consciences et à faire voir que nous sommes déjà jugés par nous-mêmes et dans nonwrè* mes. Cependant si cette voix secrète, que Dieu nous fait entendre au fond de nous-mêmes, nous cause tant de frayeur et d'épouvante , que sera-ce quand il éclatera?

Conscience droite dont nous ne pouvons, dès cette vie même, ni toujours, ni entièrement nous défaire. C'est m censeur qui nous suit partout , qui nous condamne partout, et qui répand l'amertume et le trouble jusqu'au mifiai de nos plaisirs. Mais, mon Dieu , disait sur cela saint Augustin , si je ne puis me garantir du jugement de ma conscience, comment me défendrai-je de votre jugement* A* ce jugement inévitible , de ce jugement irrévocable, de ce jugement éternel?

2. Conscience fausse : il est vrai que l'Qn se fait tous les jours de fausses consciences; mais ces fausses coosciences , reprend saint Augustin , sont elles-mêmes les plus sensibles et les plus tristes préjugés du jugement d« Dieu : pourquoi? parce que ce ne sont jamais ou presque

jamais des consciences tranquilles. Car sUl n'y avait point lie jugement à craindre , ou que l'idée de ce jugement pût être absolument eflacée de notre esprit , il nous serait aisé de trouver dans la fausse conscience la tranquillité et la paix. Pourquoi donc ne l'y trouvons-nous pas , si ce n'est parce que la conscience aveugle et corrompue ne l'emporte Jamais tellement sur la conscience saine et droite, que œlle-d , quoique d'une voix faible , ne réclame toujours contre le mal, et qu'elle ne nous fasse sentir qu'il y a un jugement de Dieu , où nos erreurs doivent être confondues? C'est pour cela même , remarque saint Grégoire pape , que plus le jugement de Dieu est proche , plus la fausse conscience devient chancelante , et qu'aux approches de la mort toute sa fermeté se dément , parce qu'on a l'idée plus présente d*nn juge souverain, d'un juge équitable, d'un juge éclairé , d'un juge tout-puissant, d'un juge inflexible, devant qui il faut nécessairement paraître.

Craignons donc le jugement de Dieu , et demandons tous les jours à Dieu cette crainte. Craignons le jugement de Dicû , et craignons-le en quelque état de perfection que nous puissions être , puisque les saints le craignaient tant eux-mêmes. Craignons le jugement de Dieu , et craignons-le souverainement et par-dessus tout, comme nous devons Bimer Dieu par préférence à tout. Craignons le jugement de Dieu , et craignons encore plus le péché , puisque c'est le péclié qui le doit rendre si formidable. Craignons le jugement de Dieu , et servons-nous de cette crainte pour corriger nos erreurs et pour réprimer nos passions. Craignons le jugement de Dieu , et que cette crainte de Dieu nous «xcite à le fléchir et à l'apaiser. Enfin craignons le jugement de Dieu , et craignons surtout de perdre cette crainte , qui est une ressource pour nous dans nos désordres et comme un port de salut.

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