‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 213 sur 256 · LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAU4E · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAU4E

SUR LA REUGlOIf CmiÉTIENTŒ.

Sujet. Quelques^ns des scribes et des pharisiens disaient à Jésus- Christ : Maitre, nous voudrions bien voir quelque prodige de vous. Jésus leur répondit : Cette nation méchante et adultère demande un prodige, et il n'y en aura point d'autre pour elle que celui du prophète Jonas,

Ce fut une curiosité présomptueuse, une curiosité captieuse et maligne , qui porta les pharisiens à faire cette demande au Sauveur du monde ; et c'est pour cela même que le Sauveur du monde les traita de nation mécliante et infidèle, et qu'il les cita devant le tribunal de Dieu. Ainsi nous voudrions voir des miracles pour nous confirmer dans la foi, et nous en voyons dont nous ne profitons pas. Car nous avons dans Jésus- Christ et dans l'établissement de son Évangile , non-seulement de quoi convaincre nos esprits, mais de quoi contenter pleinement notre curiosité ; et si nous n'en sommes pas touchés , ce ne peut être que l'effet d'une mauvaise disposition dont nous serons responsables au jugement de Dieu. Importante matière qui fera le sujet de ce discours. Compliment à la reine.

Drvisioff. Faites-nous voir un prodige qui vienne de vous, dirent les pharisiens à Jésus-Christ. Sur quoi samt Augustin remarque qu'il y a deux sortes de prodiges : les uns qui viennentdeDieu,et les autres qui viennent de Thommc. La foi des Ninivites convertis par la prédication de Jouas, ce fut un prodige qui ne pouvait venir que de Dieu, et

c'est celui que Jésns<;ihri$t propose aux pharilSens : mais au même temps il leur en découvre un autre qui ne pouvait venir que d'eux-mêmes , savoir, le prodige ou le désordre de leur infidélité. Appliquons-nous ceci. Je prétends que Jésus-Christ, dans l'établissement de la religion , nous a fait voir un miittcle plus authentique et plus convaincant que celui des Ninivites convertis, et c'est le grand miracle de la conversion du monde et de la propagation de l'Évangile que j'appelle le miracle de la foi : première partie. Je prétends que nous opposons tous les jours à ce miracle un prodige d'infidélité , mais d'une infidélité plus monstrueuse et plus condamnaMe que celle des pharisiens : deuxième partie.

Première partie. Conversion du monde par la prédication de l'Évangile , miracle de la foi chrétienne. Jugeons-en par ce que Jésus-Christ nous marque en avoir été la figure, je veux dire, par la conversion des Ninivites. Jonas envoyé de Dieu , prêclie au milieu de Ninive, et tout à cou{> cette ville, abandonnée à tous les vices, devient un modèle de pénitence. Voilà, disait le Fils de Dieu aux Juifs, le miracle qui vous condamnera. Et je dis à tout ce qu'il y a de libertins qui m'écoutent : en voici un , qui doit bien plus encore confondre votre incrédulité : c'est la conversion du monde entier opérée par la mission d'un plus grand que Jonas, qui est Jésus<;hrist : Et ecce plus quam Jonas hic,

Qu'a-t-il fait ? il entreprend de détruire dans tout le monde ridolÂtrie , la superstition , l'erreur, et d'y établir le vrai culte de Dieu. Qui choisit-il pour cela? douze apôtres grossiers , faibles , ignorants , mais qu'il remplit de son esprit. Remplis de l'esprit de Dieu , tout grossiers , tout faibles , tout pauvres qu'ils sont d'ailleurs , ils annoncent un Évangile contraire à toutes les inclinations de la nature , et on le reçoit. Ils Tannoncent aux grands, aux doctes et aux prudents du siècle, à'des mondains sensuels et voluptueux, et l'on s'y soumet. De là se forme une chrétienté si sainte et si pure que le paganisme même se trouve forcé à l'admirer. Ce n'est pas qu'ils ne rencontrent bien des obstacles à vaincre. Toutes les puissances de la terre s'élèvent contre la nouvelle religion qu'ils prêchent; mais cette religion si fortementcombattue triomphe de tout. Elle s'étend, elle se multiplie : c'est bientôt la religion dommante , et oi^ ? jusque dans Rome, jusque dans le palais des Césars. Avouons-Ic , quand , dès sa naissance, elle aurait trouvé toute la faveur et tout l'appui nécessaire, elle serait toijours, par mUle autres endroits , l'œuvre de Dieu : mais qu'elle se soit établie dans les plus sanglantes persécutioiis, et même par les plus sanglantes persécutions , c'est un de ces prodiges où il faut que la prudence humaine s'humilie» et qu'elle rende hommage àla toute-puissance du Seigneur. Miracle renouvelé dans ces derniers siècles. Vous le savez, un François Xavier a converti dans l'Orient tout un nouveau monde, et comment? par les mêmes moyens, malgré les mêmes obstacles, avec les mêmes succès.

Or, je soutiens qu'après cela nous n'avons plus droit de demander à Dieu des miracles : pourquoi ? parce que cette seule conversion du monde est le plus sensible de tous les miracles. 1 . Miracle qui surpasse tous les autres miracles ; 2. miracle qui présuppose tous les autres mûacles ; 3. miracle qui justifie tous les autres miracles.

Oui , la conversion du monde est le plus sensible de tous les miracles. Vous vous obstinez à rejeter tous les autres

ANALYSES DES SERMONS

miraclei, disait saibt Augustin aux païens ; mais oonfessex donc que dans votre système il y en a un dont tous êtes obligés de conTenir, c'est le monde converti sans aucun miracle. Car à qnoi attribnerons-nons ce grand ouTrage, si nous n'arons pas recours à la vertu infinie de Dieu ? Ce ne peut être ni aux talents de l'esprit et à Péloquence, ni à la violence et à la force, ni à la douceur de la loi et au relftchement de sa morale, ni au caprice et au hasard.

1** Miracle qui surpasse tous les autres miracles. La conversion d'un pécheur invétéré , dit saint Grégoire, coûte plus à Dieu , et en ce sens est plus miraculeuse que la résurrection d'un mort. Qu'est-ce donc que la conversion de tant dépeuples enracinés dans l'idoIAtrie? Que diriez-vous si je convertissais ici tout à coup devant vous un impie déclaré? Y a-t-il miracle qui vous toucbÂt davantage? Que devez-vous donc juger de tant de nations soumises à l'ÉvangOe?

2. Miracle qui présuppose tous les autres miracles. Car comment les premiers clirétiens eussent-ils embrassé avec tant de zèle une loi si rigoureuse , sans les miracles qu'ils avaient vus? Ne fut-ce pas un miracle que la conversion de saint Paul , et ce miracle n'en demandait-il pas un autre que cet apôtre rapporte lui-même? Saint Pierre, dès sa première prédication, convertit trois mille personnes : pourquoi ? parce qu'ils lui entendirent parler toutes sortes de langues. Si ce miracle eOt été supposé , saint Luc eût-il eu le front de le publier dans un temps où des millions de témoins l'eussent pu démentir? Si les miracles que l'apôtre prétendait avoir foits parmi les gentils n'avaient été que des inventions et des faussetés, eût-il osé les prier, comme il le fait, de s'en souvenir, et en eût-il appelé à leur propre témoignage? L'auraient-ils cru , et eût- il gagné tant d'Âmes à Jésus-Christ? N'était-ce pas le lien des miracles qui attachait saint Augustin à l'Église, comme il le dit lui-même, et n'en raconte-t-il pas un, dont il proteste avoir été spectateur, et qui servit à le confirmer dans la fol?

3 De là , par une conséquence nécessaire , miracle qui Justifie toupies autres miracles. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu, comme Richard de Saint-Victor, que si nous étions dans l'erreur, ce serait à lui que nous aurions droit d'imputer nos erreurs.

Mais aussi miracle qui nous confondra au jugement de Dieu. Viri JSinivitœ surgent injudicio. Tant de païens convertis s'élèveront contre nous. N'est-il pas honteux que la foi ait (ait paraître dans le monde tant de vertu, et qu'elle soit si languisante parmi nous? Quel reproche , que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjurées contre elle , et qu'elle n'ait pas encore surmonté dans nous de vains obstacles qui s'opposent à notre conversion! Qn'aurai-je là-dessus. Seigneur, à vous répondre?

Deuxièmb pabtib. Prodige d'infidélité que nous opposons au miracle de la foi chrétienne. Je considère ce prodige d'infidélité dans un chrétien qui , selon les divers désordres auxquels il se laisse malheureusement entraîner, I. ou renonce à sa foi, 2. ou corrompt sa foi, 3. ou dément et contredit sa foi. Je m'explique.

i . Prodige d'infidélité dans un chrétien qui , par le liber* tinage de ses mœurs, tombe dans l'impiété et dans un libertinage de créance. Car peut-on comprendre que des gens élevés dans la foi la renoncent , cette fol si sainte et si néceMÛTB, comment? en avenglcs et en insensés, sans

examen et sans connaissance de cause; par < par passion, par caprice? Or, voilà ce que doos voyons. Demandez à un libertin pourquoi il a cessé de croire ee qu'il croyait; s'il a consulté, s'fl a lu, si , par une loagne étude, il est entré dans le fond des dilBcoltés; poor peo qu'il soit sincère, il vous avouera qu'il n'a point tant fait de recherches , et qu'il s'est soustrait à Vcib&uanob de la foi sans tant de réflexions et tant de mesures.

Mais encore par quelle voie un homme pent-U donc se pervertir jusqu'à devenir infidèle? Écoutez -le. Prodiga d'infidélité : il renonce à sa foi par un esprit de singularité^ et pour avoir le ridicule avantage de ne penser pas oomme les autres. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par orgueil , voulant se conduire lui-même par ses propres lomiè> res. Prodige d'infidélité : il renonce à sa fol par intérêt, et tout ensemble par désespoir ; je venx dire , parce qu'elle le trouble dans ses plaisirs, et qn'eUe s'oppose à tes injustes desseins. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par prévention , se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien , et en matière de religion l'étant sur looL 11 y a plus : non-seulement il abandonne sa foi sans raison , mais contre sa raison. On lui propose les motilSi les plus convaincants , des motifs qui ont persuads les premiers génies du monde , et il s'endurcit contre tous ces motib. On lui produit des miracles sans nombre et des miracles éclatants : il s'inscrit en faux contre tous ces miracles, et il n'a pas honte de donner le démenti à tout ce que l'antiquité a eu de plus vénérable et de plus saint.

2. Prodige d'infidélité dans un chrétien qui, par on a^ lâchement secret on public à l'hérésie, corrompt sa foL Sans entrer dans un long détail sur les désordres de rbérésie , il me suffit de faire avec vous la réflexion d'un grand cardinal de notre siècle, que de tant de fidèles qoi, dam les derniers temps, ont corrompu la pureté de leur reUgloo, en tombant dans l'erreur, à peine s'en est-Il trouvé quelques-uns que leur bonne foi ait pu justifier, même devant les hommes. Consultons seulement l'histoire do siècle passé : combien trouverons-nous de catholiques eng^és dans le parti de l'hérésie par les motifis les plus indipies? chagrin contre l'Église, antipathies particulières, lâches intérêts, esprit de cabale , curiosité, ambition , politique, nécessité , crainte , ostentation , envie de paraître , partout aveuglement et passion.

3» Prodige dlnfidélilé dans un chrétien qui, perses mceurs, dément sa fol. En tout le reste, nos affectioiiset nos actions s'accordent avec nos connaJssanoes. H n'y a que le salut, et ce qui concerne le salut, où nom délnnsons dans la pratique ce que nous croyons dans la spéculation. Être chrétien et vivre en chrétien, ou ètrepaieBel vivre en païen , ce n'est pas un prodige; mais le prodige, c'est d'avoir la foi et de vivre en mfidèle. Faisons-le c ce prodige ; conservons notre foi , et accordons i avec notre foi. Après avoir servi à notre pénitence etànstre sanctification, elle servira à notre gloire.

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