‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 214 sur 256 · LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

sus LA PRIÈRE.

Sujet. Alors une femme chananéenne, venue de ces quartiers-là s'écria en lui disant : Seigneur, Fils de David, ayez pitié de mol ; ma fille est crueUement toMrmentéepar le démon.

Si jamais la force de la prière a paru sensiblement, n est

m pM dans Texemple de cette femme chananéenne ? Jésu»- Cbrist, en sa fkveor, déploie toute sa yerUi, confond les pQÎManoei de Fenfer, et par un double miracle déliTre la fille et sanctifie la mère. Mais si la prière est par elle-même ai efficace, d'où yieot que les nôtres sont si inlhictueuses? Je Tais Toos en apprendre les raisons dans ce discours.

I>iYiaKii. Rien n'est plus solidement établi dans la religion qne riniaillibilité de la prière. Mais en quel sens la prière estrclle infaillible? pourvu que ce soit une prière aainte et chrétienne. Si donc nos prières ne sont pas écouléea fiiTorablement de Dieu , c'est qu'elles sont défectueu- •ea , et quant an sujet , et quant à la forme. En deux mots , Dooa ne leceYons pas , ou parce que nous ne demandons pas ce qa'fl faut : première partie; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut : deuxième partie.

PABuAnB PARTIE. Nous DC demandons pas ce qu'il faut, piemièie raison pourquoi Dieu n'écoute pas nos prières. La Chananéenne demande au Fils de Dieu que sa fille soit déUrrée du démon ; mais nous , par un esprit tout opposé , noua demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dm» nos imes le règne du démon et même de plusieurs démons dont nous Toulons être possédés. Parlons plus cXairnnent Nous demandons : 1. ou des choses préjudicialiies au salut, 2. ou des biens purement temporels et inutites an salut, 3. on même des grAces surnaturelles, mais qui , de la manière que nous les concevons et qne nous les Toulons, bien loin de nous sanctifier, serviraient plutôt à nous retirer de la vote du salut.

1. Nous demandons des choses préjudiciables au salut, et en cela nous sommes semblables aux païens. Si nous en croyons tes patens mêmes , un de leurs désordres était de reooorir à leurs dieux , et de leur demander, quoi? la mort d'on parent , la mort d'un concurrent , te patrimoine d'un papille. Cest ce qui nous semble énorme : mais ne som. i pas encore plus coupables qu'eux? C'étetent des B , et ils adoraient des divmilés vicieuses : au lieu que Boos servons un Dieu non moins pur ni moins saint que pnisaant et grand. Il est vrai que nous savons mieux colorer nos prières, tout injustes qu'elles sont. Un homme du siècte demande de quoi subsister dans sa condition; un père, de qnoi établir ses enfants ; une femme, la santé du corps; un plaideur, te gain d'un procès : rien de plus raisonnable en apparence; mais rien au fond de plus condamnable, parce qu'on ne s'y propose que des vues d'intérêt , d'ambition , de plaisir. Ne nous étoimons donc pas que Dieu se rende insensible à nos vœux.

Les patens, tout païens qu'ils étaient, condamnaient un Uà abos. Que pensez- vous de Jupiter, leur disait un de leurs poètes , tersque vous lui faites une prière que vous n'auriez pas l'assurance de faire à un de vos magistrats? Et moi je TOUS dis , chrétiens : Que pensez-vous de votre Dieu , lorsque vous voulez l'engager par vos demandes à devenir le eomplice de vos crimes? Veruntamen servire me/ecisti peccatis iuis, et laborem mihi prœbuisti in iniquitatibuâiuis.

Je sais , et saint Jean nous l'apprend , que nous avons un puissant médiateur auprès du Père, qui est Jésus-Christ : mais veut-il être et peut-il être le médiateur de notre vanité, de notre avarice, de notre concupiscence, de notre sensualité? Heureux encore que Dteu rejette vos prières. Ce qui a perdu les Pompée et les César, ajoutait le même «atirique, ne sont ce pas des souhaite criminels, accomplis

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par des divinités d'autant plus mortellement ennemies, qu'elles étaient plus condescendantes? Et si Dteu , mes frères , vous accordait ce qui flatte votre passion , et ce qui , eu U flattent , achèverait de vous pervertir, ne serait-ce pas le jugement le plus rigoureux et te plus terrible vengeance qu'il pût exercer sur vous ?

2. Noos demandons des biens purement temporel&et du mohis inutiles au salut. Je ne veux pas dire qne les biens temporels ne soient pas des dons de Dteu , et qu'on ne puisse les lui demander : mais il nous les refuse, parce que nous ne les demandons , ni dans l'ordre qu'il a établi , ni par rapport à la fin qu'il a marquée. Car on ne lui demande que les grâces temporelles, sans penser aux spirituelles, qui devraient néanmoins tenir le premier rang dans nos prières. Nous prtens comme Antiochus , qui ne demandait, ni l'esprit de pénitence , ni le don de piété, ni le respect des choses saintes, mais une santé qu'il préférait à tout le reste. C'est ne rien demander, puisque toutes les grâces temporelles séparées du salut ne sont rien devant Dieu. D'où vient que te Fils de Dieu dit à ses disciples , en leur promettant sa médiation auprès de son Père : SI quid pelleritis , si vous demandez quelque chose; et qu'il leur ^outa qu'ite n'avaient encore rien demandé , parce qu'ils n'avaient demandé qne des faveurs humaines et passagères. Or à combien de chrétiens ne pourrais-je pas faire le même reproche?

L'ordre est que nous cherchtons d'abord te royaume de Dieu , et Jésns-Christ nous assure ensuite que rien ne nous manquera. Mais si vous renversez cet ordre, ne vous appuyez plus sur les mérites de ce Dieu-Homme, puisque vos prières ne sont plus seten te règle qu'il nous a prescrite. Or cet ordre si raisonnabte et si sage , nous le renversons en effet tous tes jours. Car au lieu de demander te bénédiction de Jacob, c'està-dire la rosée du ciel et puis te graUse de te terre , De rore cceli et depinquedine terrœ, nous demandons, comme dans te bénédiôion d'Ésafl, la graisse de te terre avant la rosée du ctel : De pinguedine terrœ et de rore cœli.

Pour mieux entendre pourquoi Dteu n'a nul égard alors à nos prières, comprenez ce principe de saint Cyprien : que nos prières n'ont de vertu qu'autant qu'elles sont unies aux prières de Jésus-Clirist Or qu'a-t-ii demandé pour nous? les biens spirituete. Et pourquoi tes à-\4\ demandés? par rapport à la fin pour laquelte il était envoyé, qui est le salut. Au contraire, que demandons-nous? des richesses, des honneurs, une vaine réputation , une vie commode. Et pourquoi les demandons-nous? sans nul rapport au salut. Nos prières n'ont donc nulle confonnité avec celle du Sauveur du monde , et nous ne devons plus être surpris si nous n'obtenons rien. Voilà par oè saint Augustin prouvait que l'espérance chrétienne n'a point pour objet tes biens de cette vie. Yoflà TexceUente raison dont se servait enooro te même Père contre les raiUeries des patens. Vous nous reprochez, leur répondait-il , que malgré nos prières nous vivona dans te disette et dans l'abandon de toutes choses; mate pour nous justifier de ce reproche aussi bten que notre Dieu, il suffit de vous dire que quand nous te prions, ce n'est point précisément pour les biens de la terre , mate pour les biens de l'éternité. En quoi, poursuivait-il, nous ne pouvons assez admirer la libéralité de ce souverain mettre : il ne borne pas ses faveurs à des biens périssables, mate il veut être lui-même notre bonheur et notre récompense.

a. Nous demandons des grâces sumatureltes ,.niate qui •

ANALYSES DES SERMONS

de la manière que Dom les coooeTons et que nous les toolûos y bien loin de nous sanctifier, serTiraient plutôt k nous retirer de la voie du salut. Car nous demandons des grâces selon notre goût et selon nos fiiusses idées ; des grftces qui nous aplanissent tellement toutes les Toies du salut, qu'il ne nous reste, ni mesures à prendre, ni efforts à faire.

Pilère du prophète : Je ne demande plus qu'une chose au Seigneur ; c'est de demeurer dans sa sainte maison. Prière de saint Augustin : Jusqu'à présent, Seigneur, Je ne vous arais demandé que ce que demanderaient des païens et des Impies ; mais , mon Dieu , je tous rends grâces de ne m'a- ▼oir pas exaucé selon mes désirs. Vous écouterez désormais , Seigneur, mes demandes , parce que je ne toux plus TOUS demander que les biens étemels.

DKDxdbiE pABTiR. Nous uo demandons pas comme il faut, seconde raison pourquoi Dieu n'écoute pas nos prières. Les conditions que Dieu exige , pour rendre nos prières efficaces, ne sont point si difficiles qu'eUes doivent servir d'obstacle à raccomplissement de nos vœux. Le Dieu que nous prions est trop libéral et trop bon pour enchérir ainsi ses grâces; et à bien examiner les qualités de la prière, il n'y en a aucune qui ne soit aisée dans la pratique , et d'une absolue nécessité. Quatre conditions : f. humilité; 2. confiance ; 3. persévérance ; 4. attention de l'esprit et aflection du cœur.

I. Humilité : quoi de plus raisonnable? Peut-on aroir me Juste idée de la prière, et oublier en priant cette règle fondamentale : Prie-ton autrement les princes de la terre? La Chananéenne fitelle difficulté de se prosterner en la présence de Jésus-Christ et de l'adorer? Comptent reçut-elle le reftis qu'A luiilt d'abord en des termes si humiliants et si capables de la rebuter? Sa prière fut humble ; et les nôtres sont accompagnées d'un esprit d'orgueil, d'un esprit de présomption, d'un faste mondain, d'un luxe qu'on porte jusque dans le sanctuaire. Nous dcûaumdons à Dieu des grâces, non ooomie des grâces, mais commodes dettes; prêts à murmurer s'il nous les refuse , et prêts à nous enfler et à les oublier s'fl nous les accorde.

S. Confiance : quoi de plus Juste? Quels miracles Dieu a'a4*fl pas opérés en ftiYeur de cette confiance? N'est-ce pas à die plutôt qu'à sa miséricorde qu'il attribue en mille endroits de rÉÔriture la vertu toute-puissante de la prière? Quelle confiance marqua à Jésus<!hri6t cette femme de notre Évangile? Qu'eût-elle fait si, déjà chrétienne, elle l'eût connu aussi par&itement que nous ? Cependant, tout chrétiens que nous sommes , nous nous défions de noire Dieu et de ses promesses les plus solennelles. Nous nous troublons , nous nous inquiétons , nous nous abandonnons à de secrets désespoirs; nous n'avons recours à la prière que dans l'extrémité et quand tout le reste nous manque^

3. Persévérance : quoi de plus convenable? Les grâces de Dieu ne sont-elles pas assez précieuses pour mériter que nous les demandions souvent et longtemps ? la Chananéenne €e88a>t«lle de prier, quoique Jésu»Christ ne lui répondit pas une parole? et ne fiit-ce pas par sa persévérance qu*elle triompha, en quelque sorte, de la résistancedu Fils de Dieu ? Ne désespérez donc point, âme chrétienne , conclut un Père : Dieu ainîe que vous lui fiassiez violence, et il se plaît à être désarmé par vous. Mais cette assiduité nous fatigue et nous dégoûte; et souvent sur le point de voir nos vœux lemplis , nous en perdons tout le mérite et tout le profit.

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