LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
SUR L.V RELIGION ET LA PROBITÉ
SiiJET. Tmis ceux qui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Jésus, et il les fjucrissait tous en les touchant. Or, les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qiî'il était le Messie.
C'est le témoignage que rendaient les dénions au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu-Homme méprise et qu'il rejette, parce que ce n'était qu'un témoignage forcé, et que tandis qu'ils semblaient l'honorer d'une part, ils le blasphémaient d© l'autre et le renonçaient. En vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent, si dans la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de boudie, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Je dis même aux devons les plus communs de la , société, et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et le commerce du monde. C'est ce qui m'engage à vous faire voir dans ce discours le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité.
Division. Quoique la probité, selon le monde, et la religion, soient très-différentes et dans leurs principes, et dans leur objet, et dans les fins qu'elles se proposent, la liaison néanmoins est si étroite entre l'une et l'autre, qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut dû% absolument qu'elles sont insépaiables. Point de probité sans rehgion : première partie. Point de religion sans probité : deuxième partie.
Première partie. Point de probité sans religion : pourquoi ? 1 . Parce qu'il n'y a que la religion qui puisse être un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs de la pi-obilé. 2. Parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de ceilaines teiitalit»ns , où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. 3. Parce que quiconque a secoué le joug de la religion, n'a plus de peine à s'émanciiKir de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à se défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine , et sans lesquels la probité ne peut subsister.
1 . La religion est le seul principe sur quoi tous les devoir» (luifont la vraie probité peuvent être solidement établis. Car c'est la religion, dit saint Thomas, qui nous lie à Dieu ; et c'est en Dieu , comme dans leur centre , que sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Amsi , en vertu de la loi que j*ai reçue et que je me fais de servir Dieu , je rends à diacun par une conséquence nécessaire tout ce qui lui est dû , iiarcc qu'en Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela.
En eflfel, c'est cette vue de Dieu et de sa loi , celle vue de conscience, qui fait que je me soumets et que je ne manque à rien. Et voilà la preuve dont se servait Tertiillien pour convaincre les païens (]n*ils «levaient regarder notre religion comme une religion utile à la sûreté et au |)iea commun. Car c'est a'tle religion, hui di>ail il, qui
nous apprend à prier pour vos Césars , à servir fidèlement dans vos armées , à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics. Et certes , si dans un État , toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme, quel ordre n'y verrait-on pas et quelle paix ?
Mais que le principe de la religion , ce premier mobile , vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, plus de règle ni de conduite , plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale. Car sur quoi serait-elle fondée? Sur la raison ? Mais qu'est-ce que la raison corrompue par le péché et affaiblie par les passions ? et quels scandales arriveraient , si chacun , selon son caprice et selon son sens , se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis? C'est pour cela que dans les affaires du monde,' dans les traités, on exigt» des serments , qui sont des prolestations publiques et solennelles de religion : preuve, dit saint Chrysostôme, que sans le sceau de la religion , on ne croit pas pouvoir compter sur la raison des hommes.
J'en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous voudrait que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Un athée même se confiera plutôt à un homme qui a de la religion, qu'à un impie comme lui. Vous me direz qulndépeudanmient de la religion , il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré. Mais sans examiner quel serait cet amour de la justice, y aurait-il beaucoup d'hommes dans le inonde qui s*en piquassent , s'ils étaient persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? Je me regarderais alors moi-même comme ma fin, et , par une conséquence nécessaù^e, je rapporterais tout à moi , et je croirais avoir droit de sacrifier tout pour moi. Et c'est ici que je dois vous faire remarquer l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur. Politique qui ne reçoit point de religion , qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage, selon le monde , et qui n'en retient que l'apparence et la figure. Sans employer bien d'autres preuves contre une si détestable maxime , je me contente de dire que cette damnable politique se détruit par elle-même. Car elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir, et par là même elle convient que la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler. D'où je conclus, moi , la nécessité d'une vraie religion, puisque la vraie probité ne peut être fondée sur le mensonge.
7? Tout autre motif que celui de la religion n'est pomt à l'épreuve de certaines tentations délicates où le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. J'appelle tentations délicates, lorsque l'intérêt et la justice sont en compromis, et qu'on peut aux dépens de l'une ménager l'autre. >"est-ce pas là que nous voyons tous les jours la raison succomber, si elle n'est soutenue par la religion? et delà tant de drsonires dans tous les étals et toutes les conditions de la vie , parce que dans tous les états et toutes les conditions il y a peu de religion.
Aussi quand le démon vmt tenter Jésus-Christ, par où ce Dieu-Homme surmonta-t-il la tentation > par h religion : Domimim Deum tuum adorabis. Au contraire, manquons de religion , il n'y aura point de tentation , pomt d'intérêt qui ne nous surmonte. El cela est encore plus vrai d'un déserteur de la foi , lequel , après avoir eu autrefois da la
ANALYSES DES SERMO.NS
Tcligioo f n'en a plus maintenant. Car que ne peut-on pas craindre d*un tiomme qui s*e6t défait de la crainte de son Dieu?
3. Un liomme sans religion n*a donc plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans Tordre , ni à renoncer aux engagements les plus in?iolabiés qu'il a dans la société humaine , et sans quoi la probité ne peut subsister. Engagements de dépendance , engagements de justice, engagements de fidélité, engagements même du sang et de la nature. Ce qui apprend aux rois et à tous les maîtres du siècle à ne point soulTrii* auprès d'eux de libertins. Ce qui nous apprend à les combattre nousmêmes, ou à les fuir. Honorons notre religion ; tandis qu'elle subsistera dans nous , Dieu sera a?ec nous ; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une Toie pour le retrouver. Mais si nous laissons éteindre cette lumière» quelle sera notre ressource?
Deuxième partie. Pomt de religion sans probité, je dis de Traie religion. Car toute notre religion sans la probité n'est 1. qu'un fant(>mede religion, 2. qu'un scandale de religion.
1. FantAme de religion. Si quelqu'un de tous, disait saint Jacques , croit avoir de la religion , et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, quUl sache que sa religion est vaine : Ht^jus vana est religio. Or, si l'apétre a pu parler ainsi de la médisance, que sera-ce de mille désordres encore plus essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accorder avec la religion?
Comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée, pour abisi dire , sur la raison , aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Car elle veut, dit saint Jérôme, un siiûet digne d'elle et digne de Dieu. Être juste, être fidèle, être* désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde ; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien , voilà l'ordre invariable et auquel il fout que la religion se conforme. Sans cela Dieu réprouve votre culte; et comment agréerait-il ce qui même devant les hommes est condamnable? Mais nous renversons cet ordre, et nous nous formons de grandes idées de religion qui ne sont appuyées sur rien , parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice. Qu'est^MS que cela sinon un fantôme?
2. Scandale de religion. Car c'est ce qui expose la religion au mépris et à la censure , ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Je sais qu'il faudrait distinguer la religion de ceux qui la professent; mais le monde est-il assez équitable pour faire cette distinction ? Quand donc on voit des chrétiens sans probité , c'est-à-dire, intéressés, colères, violents, vindicatifs, impitoyables, dissimulés, artifideux, fourbes , imposteurs , quel avantage l'impiété n'en tû^t-elle pas?
Mais ayons de la probité ; soyons bienfaisants, doux. affa. blés, prévenants, humbles, intègres, modestes, patients, sans détours , sans artifices , sans ostentation , sans hauteur ; c'est ce qui édifiera plus le monde que toutes nos ferveurs et toutes nos pénitences. Tel est. Seigneur, le témoignage que vous attendez de nous : et quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie , par la pureté de ses mœurs, ce que tant de martyrs ont fait par leur iné-
branlable constance au millea des plus rtgooceaz lovrmental