‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 226 sur 256 · LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

SUn Lk GRACE.

Sujet. Jésus lui répondu : Si vous connaissiez le don de Dieu.

Ce don de Dieu que ne connaissait pas encore la femme samaritaine , c'est la grftce. Don précieux que nous ne connaissons pas assez nous-mêmes ,et que nous œ prenons pas soin de connaître : d'où vient que souvent nous le recevons en vain. 11 est donc Important de tous en donner une juste idée, et c'est à quoi je vais travailler dans ce discours.

Divisioif. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés qoe rÉcriture attribue à la sagesse. Or, ce que l'Écriture nous dit de la sagesse de Dieu , je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. Douceur de la grâce : première partie. Force de la grâce : deuxième partie. L'une et l'autre parait dans la conversion de la Samaritaine.

Première partie. Douceur de la grâce. C'est par là qoe la grâce touche le pécheur, et qu'elle devient victorieuse. Or, cette douceur consiste : 1. en ce que la grâce nous attend; 2. en ce qu'elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner; 3. en ce qu'elle est toujours la première à nous prévenir; 4. en ce qu'elle nous de mande ce qu'elle veut obtenh*, et qu'au lieu de le demander avec empire, elle ne l'obtient que par yole de sollicitation et d'invitation ; 5. en ce qu'elle s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit ; 6. en ce qu'elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous ftsse trouver de l'attrait , et dont , malgré nos répugnances , die n'excite en nous le désir. C'est ainsi que le Fils de Dieo convertit la Samaritaine.

1. La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fotigué et assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il? une pécheresse. De quoi est-il fatigué? non-seulement du chemin qu'il-a fait, mais d'avoir si longtemps supporté cette âme criminelle dans ses dérèglements. Cependant 0 ne se rebute pomt, et il est encore résolu de l'attendre. Or, combien y a-t-il de pécheurs que Dieu attend de la sorte ? n n'y a qôe la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes , qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de leur cœur, est bientôt à bout; mais Dieu est patient, dit saint Augustin, parce qu'il est étemel, parce qu'il est fort, parce qu'il est Dieu. Du reste le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu une raison pour dinértf a pénitence? A Dieu ne plaise! Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu même? D'ailleurs, il y en a que Dieu n'attend pas, ou du moins qu'il n'attend que jusqu'à un certain termt- qui nous est inconnu ; et rien ne doit plus l'engager à ne nous pas atteo. dre, que l'espérance présomptueuse dont nous nous flattons qu'il nous attendra.

2. La grâce prend les temps et les occasions fovorables pour nous gagner. Ainsi , le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine, prend le temps où elle doit venir

tekm sa coutome pnlser de Teaa. Non pas que Dieu ait besoin de ces ménagements; mais c'est dans ces ménagements que nous deTons admirer sa bonté. C'est en cela même aussi que de sarants théologiens ont fait consister l'efficace de la grAce , fondés sur ces paroles de l'Écriture : Tempore atceplo exaudivi te, eiin die saluiis a^uvi te, \ a-t-ii un pécheur conTerti qui n'attribue en partie sa conTersion à certaines rencontres , et qui ne se sotnrienne que ce fut là que Dieu lui ouTrit les yeux et lui parla au oœur? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d'observer ces occasions et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion , dites-Tous, est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion , il est sûr que je me convertirai. Je le veux ; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grftce et de l'occasion où elle vous €6t préparée.

3* La grftoe est la première à nous prévenir. C'est dans la doctrine des Pères ce qu'elle a de plus essentiel : car si je la pouvais prévenir, dès là elle ne serait plus grâce » puisqu'elle supiK)serait en moi le mérite de l'avoir préveane. Ainsi le lus de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l'aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore pfé- ▼enir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu'elles s'éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voulez bien conmiencer, ne répondrai-je point à votre amour? Oui, mon Dieu , celte bont^ prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d'une reconnaissance et d'une fidélité inviolable.

4® Ce que veut obtenir la grâce , elle nous le demande ; et au lieu de le demander avec empire , elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Le Sanveur du monde pouvait obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord une obéissance forcée : mais il la prie de l'écouter et de le croire : Mulier, crede mihi. Je dis plus : Dieu par sa grâce nous demande peu , pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d'eau. Que lui promet-il? une eau salutah*e et vivifiante qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande le grâce? souvent presque rien. Mais ce peu qu'elle nous demande , cette petite victoire , nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d'éprouver toutes les miséricordes du Seigneur.

5® La grâce même s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine était curieuse , et 86 piquait d'être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s'entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Sonmies-nous ardents et agissants, la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux , elle nous sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommes-nous d'une humeur facUe et condescendante, elle rectifie cette facilité d'humeur, et la convertit en charité pour le prochain : MuUiformis gratiœ Dei.

6^ La grâce ne nous engage à rien de difficile , oii elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Il est vrai que Dieu par cette grâce nous oblige à renoncer au monde ; mais c'est après nous en avoir fait connaître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que celte grâce m'oblige à faire pour Dieu des choses contraires à la nature et quelquefois très-pénibles; mais elle m'y porte par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance

des biens Inestimables qu'elle me promet Si vous saviec , dit Jésus-Christ à cette femme de notre Évangile, quel est celui qui vous parle, et ce que vous pouvez attendre de lui!

Telle est la conduite de la grâce. TeOe doit être par proportion la ndtre, prêtres du Seigneur, dans le saint mbistère que nous exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par l'autorité, ni même par l'habileté, mais par notre douceur, que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu'il ne faille point user de sévérité ; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète , une sévérité oompatissante , une sévérité qui se fasse aimer et qui rende le joug de Dieu supportable.

Deuxième parue. Force de la grâce. 11 m'a toujours paru, et il me parait encore, qu'une des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre foi, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n'envisagerais que la conversion de la Samaritaine, Je oon. durais sans hésiter qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous : Dlgitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans cette conversion, l'un par rapport à l'esprit, l'autre par rapport au cœur, f . Miracle de la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritame; 2. ndracle de la grâce dans le changement qu'elle fait du coeur de la Samaritahie; 3. l'un et l'autre , miracles de la grâce opérés d'une mani^ toute miraculeuse.

1. Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. C'était tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale, de réduire un esprit, surtout l'esprit d'une femme quand elle est de ce caractère. C'est néanmoins ce que la grâce opère aujourd'hui. Jésus-Christ ramène d'abord cette femme de Samarie à la pureté du culte Juif; et il en Cut ensuite une clirétieone. Ucec mutatio dexterœ Exeelsi.

2. Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du cœur de la Samaritaine. Elle était impudique et déréglée dans ses mœurs. Elle vivait dans un concubinage public. Elle y était depuis longtemps, et elle en avait contracté l'habitude. Or s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle là. Mais cette pécheresse , cette prostituée , cette fenune esclave des plus sales passions, est enfin purifiée et sanctifiée, ffœc mutatio dexterœ Excelsi.

3. Miracles opérés d'une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment. Il ne dit qu'une parole à la Samaritame : Ego sum, cTest moi : et tout à coup la voilà convaincue , la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints et des plus vifs sentiments de pénitence. Elle ne voit point faire de miracles à JésusOirist; et cette conversion sans miracles n'est^e pas le plus grand miracle? Elle ne se convertit point à lui comme la ChaïUh néennc , parce qu'U a délivré sa fille du démon , ni comme rHémorroïsse, parce qu'il lui a rendu la santé : mais eUe se convertit , elle s'attache à lui pour lui seul Enfin elle ne se contente pas de le connaître, elle le fait connaître aux autres; et de pécheresse qu'elle était, dit saint Grégoire pape, elle se trouve transformée en apdtre. Bcec mulatto dexterœ Excelsi.

Quelle conclusion? Espérons tout de la grâce; et quelques efforts qu'il y ait à faire pour retourner à Diea, pre* nous confiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a. retiré

ANALYSES DES SERMONS

ae rétal du péché, imitez le zèle de la Samaritaine, et trayaillez comme elle à ramener autant de pécheurs que votre exemple est capable d'en attirer, mais surtout ceux qui furent les complices de votre désordre. Dites-leur comme David pénitent : Venite, audite, et narrabo quanta fecU animœ meœ : Venez , écoutez , et je vous raconterai ce que le Seigneur a fait pour moi , et ce qu'il veut faire pour TOUS. Inspirez-nous ce zèle , 6 mon Dieu , et remplissez-nous pour cela de votre esprit, de cet esprit de douceuTy de cet esprit de force.

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