‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 231 sur 256 · LE MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

SUR L*AV£UGLEIIEIfT SPIRITUEL.

Sujet. Lorsque Jésus passait , il vit un homme çtA était aveugle dès sa naissance.

C'est â&nn ce mu*acle que s'accomplit ce jugement adorable dont parlait le Fils de Dieu, lorsqu'U disait : Je suis venu dans le monde; et le jugement que j'y dois exercer est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir. Car comme Motse partagea autrefois tellement l'Egypte , que tout ce qui était habité ]w les Égyptiens se trouva couvert de ténèbres, tandis que

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let Israélites jouissaient d*iiii jour pur et serein ; ainsi , au même temps que Jésus-Christ éclaire l*a?eugle-né , il aveugle les pharisiens qui étaient les sages et les spirituels du judaïsme. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours parmi nous. Mais sans m*arrèter à ce qu'il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand sa lumière , je veux seulement vous le représenter dans ce discours , par ce qu'il a de terrible et d'effrayant pour les autres, que Dieu frappe d'un aveuglement intérieur qui va jusqu'à rame, et qui la tient plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs.

Division. Point de matière sur laquelle l'Écriture se soit expliquée en des termes plus différents que sur l'afeuglement spirituel. Mais pour accorder ensemble tous ces textes de l'Écriture , je distingue , avec «»int Thomas , trois sortes d'aveuglements : un a?euglement qui de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péclié, et un aveuglement qui est refïet du péché. Sur quoi je dis que l'aveuglement qui de lui-même est péché est, de tous les péchés , le plus pernicieux et le plus contraire au salut : première partie; que l'aveuglement qui est cause du péché, est communément , pour servir de prétexte au péché , l'excuse la plus frifoie et la moins recevable : deuxième partie; enfin, que ravcuglement,qui est l'efTet du péché , est la peine la plus terrible dont Dieu dans cette vie puisse punir le pécheur : troisième partie.

PREMiàBE PARUE. Aveuglcment péché , c'est-à-dire qui de lui-même est crimiuel : pourquoi.' parce qu'il est volontaire et affecté. Tel est l'aveuglement des libertins et des prétendus athées, qui dans eux-mêmes et dans les seules vues naturelles ont des lumières plus que surfisantcs |M)ur connaître Dieu , et par conséquent ne peuvent cesser de croire en lui que parce qu'ils ne veulent ims s'assujettir à lui , et qu'à force de l'offenser Us parviennent enfin à l'oublier et ensuite à le méconnaître. Excellente idée que Tertullien donnait autrefois de l'athéisme. Tel est l'aveuglement de certains hérétiques de mauvaise foi, qui ne demeurent dans leur hérésie que parce qu'ils sont déterminés à n'en revenir jamais. Tel est l'aveuglement des sensuels et des voluptueux , qui , pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs, ne veulent pas même entendre parler des vérités étemelles. Tel est l'aveuglement de certains esprits pleins d'eux-mêmes , qui , par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la vérité, dès que la vérité les humilie ; qui non-seulement ne veulent pas voir leurs défauts , quoique grossiers , mais veulent même qu'on leur applaudisse jusque dans leurs faiblesses. Tel est l'aveuglement d'une infinité de chrétiens qui ne veulent pas s'édaircir sur certains faiU , sur certains doutes , sur certains troubles de conscience, parce qu'ils sentent bien (|u'lls ne sont pas dans la disposition d'accomplir des devoirs à ((uoi cet éclaircissement leur ferait voir qu'ils sont obligés : Abluii intelligere ut benc ageret.

Or j'ai dit, et il est vrai, que de tous les péchés dont l'homme est capable , il n'y en a point de plus pernicieux ni de plus contraire au salut. 1. Parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces , qui est la lumière divine; et par l'exclusion de cette première grâce, arrête toutes les autres grâces que Dieu tenait en réserve dans les trésors de sa miséricorde , et par où il voulait nous conduire et nous attacher à lui. 2. Parc^e que cet aveuglement volontaire nous ôte non-seulement la lumière, tuais le désir d'avoir la lumière. 3. Parce que cet aveugle -

ment nous donne même une volonté tout opposée, et nous fait fuir la lumière , sans laquelle néanmoins nous ne pouvons parvenir an salut.

Ce péché donc met Dieu lui-même dans une espèce d'impuissance de nous feuver, et l'oblige à nous dire, quoique dans un autre sens, ce que Jésus-Christ dit à l'aveugle de Jéricho: Quid tibi vis/aciamPQue veux-tu , pécheur, que je fasse pour toi.' Que je te sauve sans grâce? cela no se peut. Que je te donne des grâces sans lumières.» il n'y en eut januile de la sorte. Que par des lumières forcées , je te sauve malgré toi? ce n'est point l'ordre de ma providence. Que par un miracle spécial je citange les lois de cette providence ? ma justice s'y oppose , et ma miséricorde même ne l'exige pas.

Je sais que Dieu malgré nous peut nous éclairer : mais il est toujours vrai que quand nous haïssons, quand nous fuyons cette lumière , nous formons tout l'obstacle à notre salut , qu'une créature de sa part peut former. Et voilà pourquoi je voudrais que tous ceux qui m'écoutent fissent tous les jours à Dieu cette prière que faisait David : Révéla oculos meos : Seigneur, éclairez-moi , et ouvrez-moi les yeux. Si je vous demande vo'tre lumière , ce n'est pomt pour me rendre plus habile dans les affaires du monde; mais pour n'ignorer rien dans la condition de toutes vos volontés et de toutes mes obligations : Da mihi intelle" chtm ut sciam justificationes tuas.

Deuxième partie. Aveuglement cause du péché. Ainsi les Juifs crucifièrent Jésus-Christ , parce qu'ils ne le connaissaient pas. Aveuglement très-ordinaire dans le christianisme. Combien tous les jours commet-on de péchés contre la justice, contre la charité, contre la pureté, sans savoir, et parce qu'on ne sait pas que ce sont des péchés? Or, on demande si cet aveuglement qui est la cause du péché , peut toujours devant Dieu nous tenir lieu d'excuse et nous justifier? mais si cela était, pourquoi David aurait-il demandé à Dieu qu'il oubliât ses ignorances passées? Je vais plus loin , et je soutiens que non-seulement notre ignorance n'est pas toujours une légitime excuse, mais qu'elle ne l'est presque jamais pour la plupart des chrétiens, parce que dans le siècle où nous vivons il y a trop de lumière pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte. Si je ne vous avais pas parlé disait le Fils de Dieu aux Juifs , votre incrédulité serait excusable; mais maintenant que vous m'avez en- ^ndu , vous n'avez plus d'excuse dans votre péché. Appliquez-vous ce reproche. Combien avez-vous de prédicateurs et de maîtres pour vous instruire?

Mais enfin, direz- vous, malgré cette abondance de lumières on ignore cent choses essentielles au salut, surtout à l'égard de certains devoirs. Mais à cela je réponds ce que répondit l'aveugle^ié aux pharisiens , qui lui disaient qu'ils ne connaissaient pas Jésus-Christ : In hoc mirctbile est quia vos nescitis unde sit, et aperuit octilos meos : Û est étonnant que vous ne sachiez pas d'où il est, et qu'il m'ait rendu la vue. Ainsi, chrétiens , est-il bien surprenant que nous péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu ait si abondamment pourvu à notre instruction : In hoc mirabile est. Ils ont Moïse et les prophètes , dit Abraham au mauvais riche qui lui demandait que quelqu'un des morts allât instruire ses frères : Habent Moysem et prophetas. Voilà ce que Dieu dit de nous-mêmes , ou nous dit à nous-mêmes pour notre condamnation. Quand nous péchons alors par ignorance, notre péché est inexcusable :

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pouniuoi ? parce qae nous agissons , ou contre nos propres lumières, ou du moins contre nos doutes. Contre nos propres lumières : car il nous reste toujours dans notre ignorance môme certaines lumières confuses qui nous suffiraient pour éviter le péché , si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Contre nos doutes : car quand même nous n^aurions pas assez de lumières pour juger, nous en avons souvent assez pour douter.

Souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Examinons-nous sur ce principe; et ne nous rappliquons pas seulement à nous-mêmes , mais étendonsle sur tous ceux dont Dieu nous a chargés. Vous avez des enfants , vous avez des domestiques : leur ignorance ne les excusera pas ; mais elle vous excusera encore moins qu'eux. Car s*ils sont obligés de s*instruire, vous êtes obligés do pourvoir à ce qu'ils le soient.

Troisième partie. Aveuglement effet du péché. Il est constant que Dieu aveugle quelquefois les hommes; et quand raveugicmcnt des hommes entre dans l'ordre des décrets divins , il est de la foi que c'est un effet du péché , parce que c'est une des peines dont Dieu punit le péché, selon cette parole d'Isaïe : Excœcavit Detts oculos corum. De savoir de quelle manière s'accomplit une telle punition, c'est ce que je n'entreprends pas d'examiner., A prendre lès termes de l'Écriture dans toute leur rigueur, on dirait que Dieu , par une action réelle et positive , opère cet aveu- ^ement intérieur : mais à les prendre dans la vérité, il fàui dire avec saint Augustin que si Dieu nous aveugle, c'est par voie de privation, en retirant ses lumières, et non d'action , en nous imprimant l'erreur. 11 y a plus , et j'ajoute après ce môme saint docteur, que Dieu jamais ne nous prive absolument de toutes les lumières de sa grâce ; mais seulement de certaines lumières de faveur et de choix, avec lesquelles on agirait, et sans lesquelles on n'agit point.

Or, je prétends que cet aveuglement est le châlimont de Dieu le plus rigoureux. Aussi le prophète Isaïc n'en demandait point d'autre pour venger Dieu des infidélités de son peuple : Excœca cor popiUi hujus. Ce qui le rend si terrible c'est que l'aveuglement est un mal pur, sans aucun mélange de bien. Tous les autres maux de la vie peuvent être , si nous le voulons , des moyens de salut , ou couune peines médicinales , ou comme peines satisfactoires , ou comme peines méritoires. Mais Taveuglement est un mal stérile , qui ne nous sert ni de remède , ni de pénitence , ni de mérite. En quoi ce châtiment ressemble à celui des réprouvés.

Après cela , conclut saint Augustin , dites que Dieu dès c«ttc vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Si ce Dieu vengeur n'a pas encore exercé sur vous cette justice si sévère , c'est qu'il a usé envers vous de miséricorde. Mais qui sait s'il est résolu d'attendre davantage ? Qui ne tremblera pas dans la pensée qu'il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grAcc , je dis de sa grâce eflicace et victorieuse? Quel est-il œ péché? je n'en sais rien. Mais c^ que je sais , 6 mon Dicn , c'est que je ne dois rien oublier pour prévenir le raallieur dont vous me menacez.

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