‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 232 sur 256 · LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

SUR LA PRÉPARATION A LA MORT

SrjET. Lorsque Jésus-Christ était près de ta porte de fa ville, on portait en terre un mort ;fils unique d*une femme veuve; ctcette femme était accompagnée d'une ijrande quantité de personnes fe la ville. Jésus-Christ rayant vue, il en fut toucM, et il lui dit: Ae pleurez point.

Il y avait là sans doute de quoi toucher le Sauveur des hommes : mais après tout , dit saint Chrysost6me , un autnï objet le touchait encore bien plus sensiblement ; et ce fut surtout le malheur de ce jeune homme surpris par un accident imprévu et mort sans préparation. Or, n'est-ce pas amsi que meurent tous les jours tant de chrétiens , je veux dire , sans avoir pensé à la mort , sans s'être disposés à la mort? 11 est donc d'une extrême conséquence de vous apprendre à prévenir un danger si affreux , et c'est pour cda que je viens vous entretenir de la préparation à la mort.

Division. Saint Chrysostôme fait particulièrement consister l'exercice de la préparation à la mort en tndis choses; savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Nous craignons de mourir; et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir. Première partie. Nous craignons de mourir ; et cependant quelque inc^'rtaine d'ailleurs que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir. Deuxième partie. Enfin nous craignons de mourir; et cependant, malgré Pexpérience journalière et si sensible (]ue nous avons de la mort; nous n'apprenons jamais, dans Tusage de la vie, à mourir. Troisième partie. Ces trois points demandent à être éclaircis : je vais m'expliquer.

Premi^.re partie. Persuasion de la mort. Il est difBcile que je me prépare h une chose dont je ne suis pas encore persuadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas moins difUcile, si j'ensuis fortement persuadé, que je ne m'applique pas de tout mon pouvoir à m'y disposer. Or, rien Ou presque rien , dont nous soyons moins persuadés que de la mort. Voici ma pensée. Nous savons bien en général que nous mourrons un jour ; mais nous nous consolons dans l'espérance que ce ne sera pas encore si tôt, que ce ne sera pas encore de c«tte maladie , que ce ne sera ni aujourd'hui ni demam. Cependant observez avec moi que ce qui nous dispose à une bonne mort , ce n'est pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir; mais d'être actuellement touché de ce sentiment intérieur : je mourrai et mon heure approche; je mourrai, et ce sera dans quelques-unes de ces années (pic je lue promets en vain; je mourrai, et ce sera daiLS IWge et de la manière que j^aurai le moins prévu.

Que fait donc l'ennemi de notre salut? Il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais : mais il nous per suade que nous ne mourrons ni cette semaine, ni ce mois, ni celte année : Mquaqnam moriemini. Il semble que nous soyons môme en cela d'intelligcnc>e avec lui. Car nonsculonuMit nous ne sommes jamais bien persuadés de U mort dans le sens que je l'entends : mais nous ne voulons pas Têtre, et noas éloignons toutes les pen^ées qui pour raient nous servir k Têtre. bv lâ vient , remarque saint

ANALYSES DES SERMONS

hrysostônia, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance pré- «omptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement, dans Tétat, dans rage où ils sont , il reste moins de jours à vivre , sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. De là vient que les grands du monde ne savent jamais où ils en sont , quand ils sont presque au moment de la mort ; et cela , parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les tromper. Ni confesseur ni médecin n*08e entreprendre de porter une parole qui contristerait le mourant : ou si Ton se déclare enfin , ce n'est qu'en prenant de vaines précautions et en usant de détours. Ce ne fut point ainsi que le prophète parla au roi Ézéchias. Vous mourrez, lui ditil : Morieris tu. Mais où trouve-Ion maintenant des prophètes qui s'expliquent avec cette sainte liberté? Je ne m'étonne point que dans des accidents subits et inopinés, on meure sans être persuadé qu'on va mourir : mais que des mourants à qui Dieu laisse tout le temps et toute la connaissance nécessaire , meurent sans Atre instruits de la nécessité actuelle et de la proximité do la mort, et que ce défaut de persuasion les fasse mourir sans préparation , c'est sur quoi je ne puis assez gémir.

Qnel remède? trois maximes de saint Grégoire pape : i. Penser souvent à la mort. 2. Avoir un ami sincère et droit, qui vienne de bonne licure nous avertir dans le danger. Mais où le chercherons-nous cet ami? parmi les ministres de Jésus-Christ. 3. S'afTermir contre la crainte de la mort , parce que c'est la crainte immodérée de la mort qu] nous en rend la pensée si odieuse et la persuasion si diflidie. La combattre, cette cramte, par les armes de la foi , |iar les motifs de resi)érance chrétienne , par les saintes ardeurs de la charité divine.

Deuxième partie. Vigilance contre la mort. Tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera-toujours dans ces circonstances, je puis fah-e en sorte qu'elle ne me surprenne jamais : comment cela ? en veillant sur moi-même : Vigilate. C'est ce qui fit la diiïérence des vierges sages et des vierges folles.

Or, c'est ici que nous devons adorer la providence de notre Dieu , qui nous caclie et l'heure , et le lieu , et le genre de notre mort, pour nous obliger à nous tenir toujours en fOLrde et à sanctifier toute notre vie. Être un moment hors de cette disposition , je veux dire , hors de cette vigilance chrétienne, c'est agir contre tous les principes de la sagesse, parce que c'est commeltre à un seul moment l'éternité tout entière.

Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion commutie, ne sont néanmoins que des aveugles et des insejisés? la conséquence n'est que Irop juste. Où est aujourd'hui, selon l'expression de Jésus-Christ , le serviteur prudent et fidèle , qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le maître qu'il attend , et dont il craint d'ôlre surpris? Est-ce veiller que de remettre au temps de la mort à s'acquitter de certains devoirs d'une obligation indispensable? par exemple, à payer des dettes, à faire des restitutions, à satisfaire des domestiques, à discuter des articles embarrassants , à voir un ennemi , et à se réconcilier avec lui? Est-ce veiller que de pratiquersi peu de bonnes œuvres ; que de conmiettre si aisément le péché, et d'y demeurer irahituellement?

Craignons la mort, mais que cette crainte nous serve de défense contre la mort même. On n'attend pas à équiper un vaisseau , quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tompêle : n'attendons donc pas à nous disposer quand, aux approches de la mort, nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu l'usage. JésusChrist ne nous dit pas de nous préparer alors, mais d'être prêts : Estote parati. D'où je Ure cette terrible conclusion , qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu.

Tenons-nous donc prêts , et toujours prêts. Il est vrai que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillent sur nous : mais après tout nous sommes nos premiers pasteurs , et en bien des rencontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la pra' ' tique de celte vigilance si nécessaire? 1 . Se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir : du moins n'être jamais dans un état où l'on aurait horreur de mourir. Suivant cette règle, si je vous demandais : Êtes- vous prêts? qu'auriez vous à me répondre? c'est ce que vous devez vous demander à vous-mêmes. 2. Faire toutes ses actions en vue de la mort, c'est-à-dire agir en tout comme l'on voudra l'avoir fait à la mort. 3. Rentrer en soi-même pour se bien connaître soi-même; et cxî que j'appelle se bien connaître, c'est connaître toutes ses obUgations , tout le bien qu'on doit pratiquer, et qujon ne pratique pas; tout le mal qu'on doit éviter, et qu'on n'évite pas; les dangers de sa condition, et les moyens qu'on doit prendre pour s'en préserver. C'est ainsi que notre crainte devient notre plus ferme appui , parce qu'elle sert à exciter notre vigilance : Posuistifirmamentum ejus/ormidinem.

Troisième partie. Science pratique de la mort. Il y a un apprentissage pour la mort, et nous pouvons dès la vie même apprendre à mourir. Les saints sont morts en saints , parce qu'ils possédaient excellemment c«tte science. Sur quoi voici ti ois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux , et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. 1 . Nous mourons tous les jours , il nous est donc aisé d'apprendre à mourir; 2. toules les créatures qui nous environnent nous forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse, si nous ne savons pas mourir; 3. la vie chrétienne où Dieu nous a appelés est une continuelle pratique de la mort; nous sommes donc bien coupables de n'être pas plus versés dans l'art de mourir.

1 . Nous mourons tous les jours. L'arrêt de mort porté contre le premier homme s'exécuta , selon la remarque de saint Irénée , dès le moment de sa désobéissance. Car dès ce moment il devint sujet à toutes sortes d'infirmités , et son corps commença à déchoir et par conséquent à mourir. Or, c'est ainsi que chaque jour nous mourons. Les païens mêmes l'ont bien reconnu , et saint Paul l'a dit encx)re plus expressément: Quotldie morior. H est vrai , ajoute samt Augustin , que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes : mais le remède est de bien comprendre que ce corps qui nous paraît vivant, est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant; Vides vivenCem: cogita morientem.

2. Toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir. Comment? en nous quittant , en se sépai-ant de nous, en cessant d'être à nous; ce qui déjà est comme une mort anticipée.

3. La vie chrétienne où Dieu nous a appelés est une continuelle pratique de la mort. De là ces leçons que faif^ait l'apôtre aux premiers fidèles : Mortui estis : Vous êt«s

ANALYSES DES SERMONS

morte; ConsepuUi estis : Vous êtes enseTelis. Car à quoi Tont toutes les maximes de la Tie cbrétienne? à détacher rame du corps, c'est-à-dire des plaisirs du corps , delà servitude et de resdavage du corps.

Détaclions-Dous donc dès à présent de ce corps de péché. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une sans laquelle j*ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme do tout ce que TOUS aimez lK>rs de Dieu. Prévenez par une mortification et par un renoncement volontaire, ce que la mort fera par violence : voilà en deux mois la science de la mort. Et ne me répondez point qu'une telle vie est bien triste ; car je dis , 1. qu'une mort sainte dont elle est suivie est un avantage qui ne peut étreadieté trop cher; 2. que tout compensé /a vie d'un chrétien mort au monde est mille fois plus tranquille que celle de ces mondains si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte , c'est vivre comme si l'on ne vivait pas. Et n'est-ce pas aussi ce que demandait l'apôtre aux premiers chrétiens , et ce que je dois vous demander à vousmêmes? Reliquum est ut qui uiuntur hocmundo, tomquam non utantur.

Page 1