LE DIMANCHE DE LA CINQUIÈME SEMAINE DE CARÊME
SUR LA PAROLE DE DIEU
Sujet. Celui qui est de Dieu entend la parole de Dieu,
Il n'est rien déplus efficace et déplus fort que la parole de Dieu. Mais puisque c'est par elle que Dieu a opéré tant de miracles dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, d'où vient qu'elle est aujourd'hui si stérile dans le christianisme ? d'où vient même qu'au lieu de nous être salutaire, elle a tous les jours un effet tout opposé, et que souvent elle est le sujet de notre condanmation ? Voilà ce que nous avons à examiner dans ce discours.
Division. Si la parole de Dieu ne produit plus présentement les mêmes froits qu'elle produisait autrefois , ce n'est ni à celte sainte parole qu'il faut s'en prendre, ni aux prédicateurs qui la débitent , mais aux chrétiens qui l'écoutent. Ce n'est point à la parole de Dieu , puisqu'elle est toujours la même. Ce n'est point aux prédicateurs qui la débitent , puisque son eflicace n'est attachée ni à leurs lalents, ni à leur satoteté. Par conséquent, c'est aux chrétiens qui l'écoutent et qui lui opposent trois obstacles bien ordinaires, savoir, le dégoût de la parole de Dieu, l'abus de la parole de Dieu, et une résistance volontaire à la parole de Dieu. Sur quoi je fais trois propositions; et je dis : que le dégoût de la parole de Dieu est un des plus terribles châtiments que doive craindre un chrétien : première partie; que l'abus de la parole de Dieu est un desr désordres les plus essentiels que puisse conunettre un chrétien : deuxième partie; enfin, que la résistance à la parole de Dieu est une des plus prochaines dispositions à l'endurcissement et à la réprobation d'un chrétien : troisième partie.
Première partie. Le dégoût de la parole de Dieu est un des plus terribles châtiments que doive craindre unchré-
ANALYSES DES SERMONS
tien. C'est par sa parole que Dieu a sanctiHé le monde , et c'est par sa parole encore qu'il le veut sanctifier. Ce que saint Paul a dit de la toi ^ qu'elle rCest venue que de ce qtCon a entendu, et qu'on rCa entendu que parce que la parole de Jésus-Christ a été préchée, nous pouvons le dire de la pénitence à l'égard des pécheurs, et de la persévérance à l'égard des justes. On ne se convertit , ou l'on ne persévère dans une vie chrétienne, que parce qu'on se sent touché des vérités étemelles , et ces vérités sont la parole de Dieu que Ton entend. D'où il s'ensuit qu'un des plus grands malheurs pour nous est de tomber dans le dégoût de cette divine parole.
Ceci suffirait pour établir ma première proposition; mais je vais plus loin. Si je voulais examiner les princii)es de ce dégoût, je vous ferais aisément reconnaître qu'il vient dans les uns d'un orgueil secret, dans les autres d'un fonds de libertinage ; dans ceux-ci d'un attachement honteux aux plaisirs des sens , dans ceux-là d'une insatiable cupidité des biens temporels. Mais coulentons-noiis d'en voir les malheureuses conséquences. Car, que fait ce dégoût de la sainte parole.^ 1. il nous en éloigne; 2. il nous rend incapables d'en profiter. Double châtiment de Dieu.
1. Ce dégoût nous éloigne de la parole de Dieu, premler diÂtiment. Figure des Juifs qui se dé{;oû tètent de la manne, et qui ne la recueillaient plus qu'avec dédain : effet de la vengeance du Seigneur, selon la remarque d'Origène et de saint Jérôme. Ainsi la parole de Dieu est la vraie manne; et quand autrefois nous étions dans l'ordre, nous la goûtions , nous la cherchions ; mais mainlenant que nous avons engagé Dieu à se tourner contre nous, nous la négligeons et nous refusons de l'ciitciidre.
2. Ce dégoût nous rend incapables de pioliler de la parole de Dieu, autre châtiment. Car pour bien profiter d'une viande, 11 faut l'aimer et la goûter. Surtout, pour profiter de la parole de Dieu , il faut que Dieu y ajoute l'onction de sa grâce; et quand Dieu voit le mépris que nous faisons de sa parole, il nous laisse dans notre iudilTéience , sans se foire sentir intérieurement à nous.
Vous me direz que ce dégoût n'est point précisément un dégoût de la parole de Dieu , mais de la |)arole de Dieu mal annoncée. £t moi je réponds : S'il était vrai , comme vous le prétendez , qu'il n'y eût plus de prédicateurs capables de vous bien annoncer la parole de Dieu , cela même ne serait-il pas une punition visible du ciel ? Cependant nous n'en sommes pas là; et j'ajoute que le châtiment ne consiste pas en ce qu'il n'y ait point de prédicateurs, mais en ce qu'il n'y en ait point selon votre goût dépravé ; car c'est h votre égai-d comme s'il n'y en avait point du tout. Le comble du malheur est que vous ne comprenez pas (h-dessus votre malheur. Vous regardez ce défaut de prédicateurs, tels que vous les demandez, comme une preuve de la finesse et de la justesse de voire esprit ; mais Dieu sait bien confondre cette prétendue finesse et cette fausse justesse par elle-même, en permettant qu'elle serve d'obstacle à un nombre infini de grâces dont votre salut dépend. Heureux, mon Dieu , ces cœurs dociles qui goûtent votre parole, et qui l'écoutent et se mettent eu état d'en profiter, paic« qu'ils la goûtent.