‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 237 sur 256 · LUNDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LUNDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE

SUR L'AMOUR OE DIEU

SojKT. Or il dit cela de Vesprit qu'ils devaient reeetoirparlafoi.

Noos devons tous être animés du même esprit que les Apôtres , et cet esprit que leur promettait le Fils de Dieu était un esprit de vérité , mais surtout un esprit d'amour. Or, n'est-il pas étrange qu'uniquement créés pour aimer Dieu , nous ayons peut-être jusqu'à présent ignoré en quoi eoDsiste l'amour de Dien? Il est donc important de vous en donner une connaissance elacte , et c'est ce que je vais lUre dans ce discours.

Division. Adoucir les préceptes de hi loi de Dieu , et les outrer, ce sont deux extrémités entre lesquelles nous devons prendre un juste milieu. Sans donc exagérer vos obligations touchant l'amour de Dieu , ni les diminuer, je vous dirai précisément ce que l'Évangile nous enseigne. Cela supposé , j'oitre dans mon dessein, et je prétends que l'amour de Dieu qui nous est commandé doit avoir trois caractères : l'an par rapport à Dieu , l'autre par rapport à la loi de Dieu, le troisième par rapport au christianisme où nous sommes engagés par la vocation de Dieu. Par rapport à Dieu , amour de préférence , première partie. Par rapport à la loi de Dieu , amour de plénitude , deuxième partie. Par rapport au christianisme, amour de perfection, troisième partie.

PRcmÈRB PARTIE. Amour de préférence, c'est-à-dire amour en vertu duquel je préfère Dieu à toute crëalure.

BOUROALOUE. — T. I.

Dieu ne me oonmiande pas de l'aimer d'un amour tendra et sensible ; cette sensibilité n'est pas toujours en mon pou' voir : ni d'un amour contraint et forcé; il ne serait pas honorable à Dieu d'être aimé de la sorte : ni même d'un amour fervent jusqu'à certain degré ; ce degré de ferveur ne m'est pas connu , et Dieu n'a pas voulu me le prescrire : mais il exige de moi que je l'aime par préférence à tout ce qui n'est pas Dieu , en sorte que je sois prêta tout quitter et à tout sacrifier pour lui.

Cet amour n'est-il pas bien raisonnable? un roi veut être servi en roi ; pourquoi Dieu ne sera-t-il pas aimé en Dieu ? Or il ne peut être aimé en Dieu , s'il n'est aimé préférable* ment à toutes les créatures , puisqu'il n'est Dieu que parce qu'il est au-dessus de toutes les créatures.

Ainsi l'aimait saint Paul , quand U s'écriait : Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ ? L'apêtre, en faisant ce défi à toutes les créatures , ne parlait point par un excès de zèle; mais il exprimait seulement l'obligation commune de l'amour de Dieu. Application de ces paroles aux différentes occasions où nous pouvons nous trouver, et où nous devons dire comme saint Paul et dans le même sens : Je suis certain que ni la mori, ni la vie , ni la grandeur, ni rabaissement , ni les principautés , ni les puissan* ces y ni toute autre créature ne pourra jamais me dé* tacher de mon Dieu.

Tel était aussi le sentiment de sahit Augustin. Si Dieu , disait ce Père, vous offrait les biens du monde, et qu'il vous en assurât la possession pour toute l'éternité ; mais à une condition, qui serait de ne|le voir jamais, voudriez* vous les avoir à ce prix ? Si cela est, vous n'aimez pas Dieu, parce que vous ne l'aimez pas au-dessus de tous les biens temporels.

Faisons une supposition plus naturelle encore et plus présente. Imaginez- vous la chose du monde pour laquelle vous avez plus de passion ; c'est votre honneur. Supposons qu'on vous Tait été. Sur cela je vous demande si vous aimez assez Dieu pour croire que vous voulussiez alors lui faire un sacrifice de votre ressentiment U est difficile, j'en conviens, d*être disposé de la sorte : mais difficile tant qu'il vous plaira, c'est une disposition nécessaire et sans laquelle il n'y a point de vrai amour de Dieu. Amour de préférence ; c'est ce qui condamnera au jugement de Dieu tant d'âmea mondaines, qui, pour s'être attachées à de fragiles créatures , les ont aimées jusqu'à oublier l'essentielle obligation que leur ûnposait la charité due au Créateur. C'est ce qui condamnera en particulier tant de pères et de mères , tant de femmes chrétiennes, tant d'amis trop affectionnés à ceux qu'ils ne devaient aimer «pi'après Dieu et que pour Dieu.

Deuxième partie. Amour de plénitude par rapport à la loi de Dieu , c'est-à-dire, amour qui nous doit faire observer toute la loi de Dieu ; et voilà le mystère de cette grande^parole de l'Apêtre : Plenitudo legis est dilectio. U n'en estipas de la charité comme des vertus morales et naturelles ; en sorte que nous puissions dire quand nous acoouiplissons un précepte, j'ai une cliarité commencée; si J'en accomplis plusieurs , cette charité croit en moi , et die sera parfaite lorsque je les accomplirai tous. Non , il n'en va pas ainsi. L'essence de la charité ne souffre point de partage , non plus quels substancedelafoi. Doutez d'un seul article, plus de foi ; et violez un seul précepte , plus d'amour de Dieu.

ANALYSES DES SERMONS

CV^t donc dans Tamour de Dieu que sont réunis comme dans leur centre tous les commandements de la loi , parce que cet amour, en vertu de ce qu*il contient et de ce que nous appelons sa plénitude, est une défense générale de tout ce qui répugne à l'ordre , et un commandement universel de tout ce qui est conrorme à la raison. En sorte que dire Intérieurement à Dieu qu'on Taime, c'est lui promettre d'obéir à toutes ses volontés.

Sur quoi saint Augustin fait une réOexion bien judicieuse, en comparant deux passages de TÉvangile; l'un où Jésus- Christ dit : Si vous gardez mes commandements, vous ferez f^ans t exercice actuel de mon amour; et l'autre, où il dit : .Si vous m^ aimez, gardez mes commandements. Est-ce donc par la charité que ki loi s'accomplit? demande saint Augustin ; ou bien est-ce par l'accomplissement de la loi que la charité se pratique? L'nn et l'autre, répond ce Père, se vérifie parfaitement. Car quiconque aime Dieu de bonne foi a déjà rempli tous les préceptes dans la disposition de son cœur : et quand il vient à les accomplir dans l'exécution , il ratifie seulement et il confirme par ses œuvres ce qu'il a déjà fiiitpar ses sentiments. D'o 11 il s'ensuit qu'un homme qui manque à un point de la loi, quoiqu'il observe tous les autres, n'a pas plus de chaii(é, j'entends de cette diarité divine et surnaturelle (ui nous sauve, que s'il manquait à toute la loi. Comment cela? parce qu'en omettant un point de la loi , il n'a plus ce qui est essentiel à la charité, savoir, une volonté efficace de remplir toute l'étendue de la loi.

Voilà le sens de cette parole de saint Jacques : Quiconque pèche contre un seul précepte est attssi coupable, ('est-à-dire i)erd aussi immanquablement la grâce et la cliarité, que s*il péchait contre tous. Et cette loi, mon Dieu, reprend saint Bernard, cette loi de votre amour ii'est-elle pas bien juste? Qu'un ami m'ait manqué à moiniéme dans une affaire impoilante, quoique en toute autre chose il soit sans reproche à mon égard, je ne le regarde plus alors comme ami.

Faut-il conclure de là que quand on a une fois violé un précepte et perdu la charité, on peut donc impunément les violer tous? ce serait raisonner en impie et en mercenaire. Quelque indivisible que soit la charité, il est toujours vrai, reprend saint AugusUn, que plus vous violez de commandements, plus vous vous rendez Dieu ennemi, plus le retour à sa grâce vous devient difficile, plus vous grossissez ce trésor de colère qu'il produira contre vous au jour de ses vengeances. Mais du reste, convenons aussi qu'il y a bien de l'illusion dans la conduite des hommes à l'égard de ce grand ^ pitceplc : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu. Rien de [)liis aisé que d'aimer Dieu en paroles; mais rien de plus rare que de l'aimer en pratique.

TiioisiÈME PARTIE. Amour de perfection par rapport au christianisme. Ceci se réduit à deux points. 1 . Dans le christianisme \i précepte de l'amour de Dieu impose à l'homme (kf. obligations beaucoup plus grandes que dans l'ancienne loi. 2. Par conséquent l'acte d'amour de Dieu doit être dans nous beaucoup plus héroïque qu'il ne devait l'être dans un : uir ou dans un gentil, avant que la loi de grâce eût été publiée.

1 . Dans le christianisme le précepte de l'amour de Dieu impose à l'homme des obligations beaucoup plus grandes que dans l'ancienne loi: pourquoi cela? parce que la loi ueuvelie, à quoi il nous oblige, est beaucoup plus sainte

que la loi de Moïse. Il est vrai que c'est une loi dour c, scion la parole de Jésus-Christ : mais non point en ce sens qu'elle nous prescrive des devoirs moins rigoureux. Ce n'est point en cela, dit Tertullien, que consiste sa liberté. Au contraire, combien de fois le Sauveur du monde nous a-t-i) déclaré que pour être son disciple il fallait renoncer an monde et se renoncer soi-même beaucoup plus parfaitement que Moïse ne le demandait? on a dit à vos p^^ que telle et telle chose leur étaient permises , ainsi parlait-il au x J uils ; et moi je vous disque ces choses alors prétendues permises ne le seront plus pour vous. Cela nous ûdt entendre , quoi qu'en aient pensé quëques interprètes , que Jésas-Christ a enchéri sur la loi de Moïse, et qu'il nous a imposé dans sa loi de nouveaux préceptes.

Voilà ce que Tertullien appelait le poids du baptême, et voilà pourquoi fl s'étonnait que les catéchumènes eussent tant d'empressement pour être incorporés dans r£glise de Jésus-Christ. Il raisonnait mal dans la conséquence qu'il tirait : mais son principe était toujours vrai, que le baptême est pour nou s un engagement pénible et onéreux Mais il y en a , dites-vous , qui ne sentent pas ce joug. A cela je réponds qu'ils ne le sentent pas, ou parce que Dieu leur donne des forces pour le porter, ou parce qu'ils s'en déchaj'gent par une lâche infidélité. Or, l'un et l'autre n'empêchent pas que ce ne soit un joug. Tollitejugum meum super vos.

7. Concluons donc que l'amour de Dieu doit être beaucoup plus généreux et plus fort dans un chrétien , puisqu'il doit avoir une vertu proportionnée à ces saintes et rigoureuses obligations que le baptême nous impose. Disons obligations du baptême, et non pas vœux, parce que le vœu dans sa propre signification est un engagement libre , c'està-dire un engagement que Dieu ne nous commande pas, mais que nous contractons de nous-mêmes et par notre choix.

Je vais plus avant, et je dis même avec Guillaume de Paris , que l'acte d'amour de Dieu doit embrasser tous les conseils sous condition; en sorte que s'il était nécessaire, pour marquer à Dieu mon amour, de pratiquer ce qu'il y a dans les conseils de plus mortifiant et de plus humiliant , je fusse disposé à tout entreprendre et à tout SQAiffnr. D'où vient que Tertullien appelle la foi, Fidem martyr ii debilricem , expression qui convient également à la charité. Ainsi quand les martyrs versaient leur sang, ils étaient loués simplement dans l'Église pour avoir fait leur devoir, et non pas plus que leur devoir ; et ceux qui cédaient à la rigueur des tourments étaient excommuniés comme des apostats. 11 serait bien étrange qu'on n'eût pas dans le christianisme , à l'égard de Dieu , la même fidélité dont on se pique à l'égard de son prince et de sa patrie.

Or, dites-moi, chrétiens : s'il s'agissait maintenant ou de renoncer notre Dieu ou de mourir pour lui, trouveraitil encore dans nous des martyrs? Si nous ne sommes disposés de cœur à mourir pour sa cause, nous ne l'aîmoDS pas. Quelques-uns prétendent qu'il est dangereux de foire ces suppositions; et moi je soutiens que ces snppositioDS ainsi faites sont d'une utilité infinie, 1. pour nous donner une haute idée de Dieu ; 2. pour nous inspver, quand il est question delui obéir, des sentiments nobles et généreux ; 3. pour nous humilier quand nous manquons à certains devoh^ aisés et communs. Mais ces suppositions peuvent porter au désespoir. Oui^ elles peuvent porter au désespoir; mais

ANALYSES DES SERMOKS.

ni comptent sur leurs forces , et dod point ceux Dt sur les forces de la grâce.

i maintenaiit quel est le mérite de la charité . si tout ce que j'ai dit est nécessaire pour aiquel est celui qui aime Dieu? Demandons» idtrc, ce saint amour. Disons, comme saint ih ! Seigneur, je tous ai aimé trop tard ; mais ux-je coomiencer présentement à vous aimer.

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