LE VENDREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE
SUR LE JUGEMENT TÉMÉBAIRE
Sujet. Les princes des prêtres et les pharisiens tinrent un conseil contre Jéstis.
Qui ne croirait que ces dévots de la synagogue et ces sages du judaïsme assemblés, vont former un jugement équitable? Mais tout sages qu'ils sont , ils se laissent aveugler ; et CCS dévots, prévenus contre le Fils de Dieu , prononcent la sentence la;plus injuste et trahissent la cause de l'innocent. C'est ainsi que nous nous laissons tous les jours surprendre, et que nous jugeons faussement et témérairement du prochain. Jugements témérabes, dont je veux > ous représenter le crime , et vous faire craindre les funestes conséquences.
Division. Trois choses, dit saint Thomas, sont nécessaires pour bien juger : l'autorité, la connaissance, et l'intégrité. De là je conclus que nos jugements au désavantage du prochain son communément téméraires, et par défaut (l'autorité, et par défaut de connaissance, et par défaut (l'intégrité. Défaut d'autorité, parce que Dieu ne nous a donné sur le prochain nulle juridiction : première partie. Défaut de connaissance, parce que nous ne pouvons pénétrer dans le cœur du prochain, ni le bien connaître : deuxième partie. Défaut d'intégrité, parce que ce sont nos passions qui nous préoccupent, et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nos jugements : troisième |)artie. .
Prehière partie. Jugements téméraires par défaut d'autorité, parce que nous n'avons sur le prochain nulle juridiction. Il n'y a que Dieu qui, essentiellement et par luiniéme , ait une légitime autorité pour juger les hommes. Jésus-Christ même, en qualité d'homme, n'aurait pas le pouvoir déjuger le monde , comme il le jugera, si ce pouvoir ne lui avait été donné de son Père. Et c'est en ce sens , et par rapport à cet Homme-Dieu , qu'il faut entendre ces paroles du prophète royal : Deusjudicium tuum régi da, ctjuslitiam tuam filio régis. Juger donc le prochain ^ c/cst attenter sur les droits de Dieu , et faire de notre chef ve que Jésus-Christ ne Cerà que comme délégué de son Père céleste.
Qui êtes-vous , disait le grand apôtre , pour juger et pour pODàaiïmcr Je serviteur d'aulrui ? S'il tombe ou s'il demeure
ferme, c« n'est point à vous d'en connaître, mais à ceJui dont il dépend, et qui , conmie maître, est son Juge : Domino suo stat aut cadit. Explication de ce passage selon samt Chrysostdme.
C'est pour cela même que dans les divisions qnî naissaient entre les chrétiens, l'apôtre, en leur défendant de juger, leur en apportait cette raison : Omnes enim stabimxu anie tribunal Christi; c'est qu'il y a un tribunal où nous devons tous comparaître, qui est le tribunal de Jésus-Christ.
Vous me direz que le Sauveur du monde nous a promis dans la personne de ses apôtres, de nous faire asseoir avec lui sur le tribunal de sa justice pour juger non-seulement les hommes , mais, selon le témoignage de saint Paul , les anges mêmes. Il est vrai, répond samt Augustin, nous serons assis avec Jésus-Christ pour juger ; mais ne prévenons donc pas ce souverain juge , et attendons le temps où il nous communiquera son pouvoir pour l'exercer. Or, prenez garde, reprend le même Père, tant que Jésus-Christ a' demeuré sur la terre, quelque souveraineté qu'il eût, il ne l'a point employée à juger les pécheurs; mais il lésa excusés , il les a supportés , il les a défendus. Sommes-nous maintenant plus autorisés que lui, et avons-nous une juridiction plus étendue que la sienne ? Contenons-nous doue dans les bornes qu'il a voulu lui-même se prescrire. Quand le temps sera venu , dit Dieu , alors je jugerai : Cum acccpero tempus, ego justitias fudicabOy pour nous faire entendre qu'à son égard même , il y a un temps de juger et an temps de pardonner; mais nous voulons juger en tout temps.
Désordre spécialement condamnable , lorsque nous nous attaquons aux puissances mêmes : Nolile tangere chrisfos fnms,et in prophetis mets, nolite malignari. Désordre essentiellement opposé à cette subordination, dont Dieu est l'auteur, et par conséquent le conservateur et le vengeur. Désordre qui ruine et qui anéantit l'obéissance des inférieurs.
Et ne me dites point qu'en condamnant les action.^ de ceux que Dieu a constitua en dignité , vous ne laissez pas d'honorer leur ministère. Car Dieu , en nous défendant de les juger, Diis non detrahes, n'a pomt fait cette précision , parce qu'il prévoyait que le mépris de la personne serait toujours suivi du mépris de la dignité. Constantin , quoique empereur, ne voulut point, par maxime de religion, juger les évêques ; mais aujourd'hui des hommes sans nom jugent hardiment les évêques et les empereurs. Licence que Dieu saura bien réprimer par de justes châtiments, comme il punit celle de Marie , sœur de Moïse. Les supérieurs et les maîtres ont leurs défauts, il est vrai; mais malgré leurs défauts, saint Pierre nous ordonne de les respecter : Non tantum bonis et modesiis, sed etiam dyscolis. J'avoue que Dieu , pour les contenir dans le devoir, permet cette injuste liberté qu'on se donne de les censurer : c'est un bien pour eux ; mais malheur à celui par qui ce bien arrive. Concluons donc avec le Fils de Dieu : Ae juges point, et vous ne , serez point jugés.
Deuxième partie. Jugements téméraires par défaut de connaissance. Car 1 . on juge sur de simples apparences; 2. on juge des intentions par les actions; 3. on juge sur le rappori d'autrui ; 4. on prend de vains soupçons pour des démonstrations et des convictions. Tout cela autant de sources des faux jugements que nous formons les uns coo lie les autres.
ANALYSES DES SERMOiNS.
1. On jiige sur de simples apparences , et rien de plus trompeur que les apparences. Combien Yoyons-nous de gens dans la vie, qui, par divers principes, ne sont rien de ce qu'ils paraissent, et ne paraissent rien de ce quHls sont? Jugez de ces personnes selon Tapparence, autant d*idées que youa tous en faites , ce sont autant d*iojustices. Dieu juge les hommes, dit saint Augustin; mais pour les juger, que fait^l? il pénètre jusque dans le fond de leurs cœurs. Jugeons comme lui; ou plutât, puisque nous ne pouvons avoir dans cette yie les mêmes connaissances que lui , ne jugeons point.
2. On juge des intentions par les actions. Mais la même action ne peut-elle pas être faite par cent motifs différents , et ces différents motifs n*en doivent-ils pas fonder autant de jugements tout opposés? Quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété , et les apôtres Tacciisèrent de prodigalité. Nous Yoyons les mêmes actions en substance, louées et condamnées par le Saint-Esprit, selon la divertité des intentions. Pourquoi , vous qui méjugez, de deux intentions que je puis avoir. Tune bonne, l'autre mauvaise, m'imputurez-vons b mauvaise à Texclusion de la bonne?
3. On juge sur le rapport d'autrui ; mais instruisons-nous encore làdessus par l'exemple de Dieu même. Comment jugea-t-il Sodome et Gomorrfae? Leur péché, dit-il, crie vengeance au ciel, et j'apprends qu'ils ont mis le comble k leur iniquité. Mais je ne m'en tiendrai pas là ; j'irai moimême , et je yerrai comme témoin si tout ce qu'on en rapporte est vrai : Descendam, et videbo. Est-ce ainsi que nous en usons? Précaution surtout nécessaire aux gi-ands et aux princes. Ils veulent tout savoir, et combien do fois arrive-t-il qu'on leur représente les choses sous de noires hnages qui les défigurent?
4. On prend de vains soupçons et des coi^ectures pour des évidences et des démonstrations. Vous n'avez pu, dites-vous, ne pas voir ce qui élait visible; non : mais si vous n'aviez pas tant aimé h le voir, vous auriez découvert l'ilusion ; et ce que vous croyiez avoir vu , vous l'auriez vu tout autrement. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'on n'a jamais vu ! Disons donc avec saint Augustin : Domine, noverim me, noverim te. Que je vous connaisse, ê mon DIen ! et que je me connaisse ! Si je vous connais , je saurai qu'il n'y a que vous à qui le fond des cœurs soit ouvert, et je n'aurai garde d'y vouloir entrer : et si je me connais , je comprendrai que mon propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser, sans entreprendre de pénétrer dans les sentiments des autres.
TaoïsiÈME PÀBTiB. Jugements téméraires par défaut d'intégrité. David , selon la remarque de saint Ambroise, n'a presque jamais parlé des jugements , soit de Dieu à l'égard des hommes, soit des hommes mêmes les uns à l'^rd des autres , sans y ajouter la justice comme une condition essentielle et inséparable. Fecit judicium et justitxam. Mais cette condition ne se trouve guère dans les jugements que nous formons contre le prochain , parce que nous jugeons par prévention, par aversion, par chagrin , par intérêt, et par mille autres moUfs qui corrompent la raison la plus saine et la plus droite.
Arrêtons-nous à l'ûitérêt qui les comprend tous. Tel fut le principe de tous les faux jugements des pharisiens contre le Fils de Dieu. Son crédit leur donnait de
l'ombrage; ce fut assez pour le ruiuer dans leur estime. II faisait des miracles; mais malgré ses miracles, ils lo traitaient de péclieur. Nous le savons , disaient-ils , et nous n'eu pouvons douter : Nos scimus quia hic homo peccaior est. Pourquoi le savaient-ils? parce qu'ils voulaient et qu*il était de leur intérêt que cela fût. Idée bien naturelle des jugements du monde.
Qu'un homme soit dans nos intérêts, dès là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup. Mais qu'il soit notre ennemi, ses vertus, même les plus éclatantes , prendront dans notre imagination la teinture et la couleur des vices. Surtout, si c'est l'envie qui nous empoisonne le cœur. Nous jugeons équitablemcnt de tout ce qui est au-dessus ou au-dessous de nous; mais de ceux que la concurrence nous suscite pour adversaires, nous en jugeons, si je l'ose dire, d'une manière à fiiire pitié.
Aussi quelque probité qu'ait un juge, quelque irréprochable que paraisse un témoin , on n'a nul égard ni au jugement de l'un , ni au témoignage de l'autre , dès qu'on y découvre quelque intérêt II faudrait donc, pour bien juger du prochain, être défait de toute préoccupation. Mais qui peut communément se promettre d'être disposé de la sorte ; et n'est-il pas plus sûr de s'en tenir à cette loi de l'Évangile : Nolitejudicare, ne jugez point? Par là, mon Dieu , je mériterai que vous usiez de miséricorde envers moi. Par là je me préserverai non-seulement du désordre attaché au jugement téméraire, mais des suites funestes qu'il traîne après lui. Il est vrai que l'apôtre , parlant de l'homme sphituel , semble en avoir renfermé le caractère dans ces deux qualités , l'une de juger de tout, et l'autre de n'être jugé de personne. Mais on a abusé de ses paroles , et on les a mal entendues. Voulons-nous être solidement spUituels? laissons juger de nous sans nous plaindre; mais nous, ne jugeons point, ou jugeons toi^urs favorablement.