SUR LA SÉVÉRTTÉ ÉVANGÉLIQUE
ûéaté^é de soi-même qui le fait souffrir. Sa véritable abnégation, je parie de i'iiomme mondain, serait donc plutdt de ne pas souffrir de la sorte , et de renoncer à cet intérêt pour lequel il renonce à tout le reste. Car voilà ce qui lui coûterait; mais c'est justement ce quil ne gagne jamais sur lui, parce que, selon la pensée de saint Ambroise, s*il se resserre, ce n*est point dans cette voie étroite et salutaire que Jésus-Christ nous a enseignée, mais par un aveuglement bien déplorable, dans le chemin large et spacieux qui mène à la perdition.
Je dis plus , et je vous prie d'écouter ceci. Une vie exacte et extérieurement mortifiée n*est point toute seule un témoignage convaincant de la sévérité que nous cherchons , et qui est celle que FÉvangile nous recommande. En voici la raison : c'est que dans cet extérieur de mortification et de régularité, il peut encore y avoir un intérêt caché où la nature se trouve. Quel intérêt, me direz- vous? un intérêt , chrétiens , d'autant plus difficile à vaincre , et plus dangereux, qu'il est plus déguisé et plus raffiné, c'est-à-dire un intérêt où la piété se mêle, et qui est revêtu de ce qu'il y a de plus spécieux et de plus éclatant dans la religion.
Car si la piété est utile à tout, comme disait saint Paul, quoiqu'il l'ait dit dans un sens bien différent de celui-ci , beaucoup plus la piété qui se pique d'exactitude et d'austérité. Or, telle est surtout celle de certains esprits dont saint Augustin nous a si bien donné l'idée, qui se font, dit-il, un intérêt d'être sévères, et dont il semble que la politique soit d'être regardés dans le monde et tenus pour tels : et moi je soutiens que du moment qu'ils se font un intérêt de l'être, dès là ils cessent de l'être, et qu'il est impossible qu'ils le soient, parce qu'il n'y a point de contradiction plus positive dans la morale chrétienne , que celle qui se rencontre entre ces deux termes, la recherche de l'intérêt, et la sévérité.
Un exemple plausible , et d'autant plus touchant pour nous, que Jésus-Christ, notre souverain maître, à force de nous le mettre devant les yeux. Ta consacré, pour ainsi dire, à notre instruction, c'est celui des pharisiens. Qu'y avait-il de plus régulier en apparence, et de plus détaché par profession de toutes les douceurs do la vie, que les pharisiens parmi les Juifs ? C'était l'esprit de leur secte. Cependant le Sauveur du monde ne put jamais les supporter : et la remarque de saint Jérôme est bien étonnante, que cet Homme-Dieu, qui était d'un cdté la sagesse même, et de l'autre la douceur et la bonté même, fit toujours paraître plus d'indignation et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaîque, que contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes prostituées de Jérusalem.
Que manquait-il aux pharisiens pour être sévères ?
Ah ! mes frères , répond saint Bernard , que ne leur roanquait-il pas? Ils avaient l'ombre de la sévérité , mais ils n'en avaient pas le corps, bien loin qu'ils en eussent l'esprit : pourquoi ? parce qu'ils n'en affectaient les pratiques que pour s'en attirer les pro« fits et les émoluments, c'est-à-dire, parce que c'étaient des hommes mercenaires qui ne s'attachaient à la rigueur des observances de la loi , que pour se maintenir dans la possession d'un misérable intérêt qui les aveuglait, et dont ils étaient jaloux; que pour parvenir à leurs fins, que pour contenter leur cupidité, que pour se rendre maîtres des esprits; que pour exercer un empire plus absolu , non-seulement sur les personnes, mais, comme Jésus-Çhrist leur reprochait, sur les revenus et les biens, et en particulier sur les biens de certaines veuves qui, préoccupées de l'opinion de leur sainteté, s'épuisaient pour fournir à leur entretien : f^m vobb, quia comeditis domos viduarwn! (Mâtth. 2S.) Car tout cela , ce sont les points marqués par les évangélistes , sur quoi le Fils de Dieu avait coutume de s'étendre pour confondre ces sages du judaïsme; ne les épargnant jamais, et jugeant qu'il était nécessau*e de découvrir l'abus de leur conduite, parce qu'il ne concevait rien de plus opposé à la pureté de ses maximes, que cet intérêt couvert du voile de la sévérité.
Si donc, chrétiens, pour nous appliquer cette di« vine morale, il arrivait, malheureusement pour nous , que nous prissions les mêmes voies, et qu'au milieu du christianisme dont nous professons la créance et le culte, nous fussions pharisiens d'action et de mœurs : ce n'est point une supposition diimérique, et saint Paul, qui prévoyait les malheurs dont l'Église était menacée, avertissait son disciple Timothée qu'il viendrait un temps où ce trafic de piété régnerait , même entre les fidèles, et qu'il y en aurait parmi eux dont la corruption de l'esprit et du cœur irait jusqu'à s'imaginer que la religion leur doit être un moyen pour réussir dans le monde : Hominwn mente corruptorum, existimanthsmqu»' stum esse pielatem (Tim. 6); il l'a prédit, chrétiens, et Dieu veuille que notre siècle ne soit point un de ceux qu'il a désignés par ces paroles! c'est à vous et à moi de nous préserver d'un tel désordre; s'il arrivait, dis-je, qu'abusant d'une chose aussi sainte qu'est la sévérité évangélique, le scandale qu'a déploré saint Paul vint à se vérifier en nous; que n'ayant rien peut-être d'ailleurs par où nous pousser dans le monde et y faire quelque figure, nous entreprissions d'en venir à bout par les apparences d'une vie plus réformée ; que par là Ton cherchât à s'établir, par là l'on se fit desamis, par là l'on se ménageât des patrons , par là , ou plutôt en cela, l'on eût des desseins , des espérances, des vues qui se produiraient dans leur temps, en sorte que tout