‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 32 sur 256 · SUR LA SÉVÉRITÉ ÉV ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA SÉVÉRITÉ ÉV ANGÉLIQUE

Cil édat de piété, et de piété sévère, n'aboutit qa*à conduire une intrigue, qu*à soutenir une entreprise, qu'à engager celui-ci, qu'à gagner celle-là, en un BMrt, qu'a entretenir cette société , ce commerce indigne, qui a été un sujet d'horreur pour Tapôtre : ExisUmanUum çuœstum esse pietatem, pourraiton dire alors qu'il y eût là le moindre vestige de cette sévérité chrétienne , qui doit non-seulement nous rendre parfaits, mais parfaits comme notre Père céleste? Ah! mes chers auditeurs, ce serait bien renverser les idées des choses , et prendre plaisir à nous séduire nous-mêmes , que d'en juger ainsi. Non, non, si nous en sommes réduits là, Jésus- Christ ne nous reconnaît point pour ses disciples. Cette sévérité intéressée est un des plus pernicieux relâchements où nous puissions tomber, et tout le ^it que nous en devons attendre, c'est qu'après ooui en être servis pour faire quelque temps une figare odieuse ou ridicule devant les hommes, elle serve nn jour à faire notre confusion et notre honte devant Dieu.

Mais on a du zèle pour maintenir la discipline, et l'on ne craint pas de le faire hautement valoir et de l'opposer à la licence et aux dérèglements du siècle. Autre erreur, dit saint Augustin : car ce zèle de la discipline, si louable d'ailleurs , et si nécessaire. ne coûte rien dans les entretiens , dans les cercles, dans les livres, dans les chaires même et dans les discours publics; le bornant là, on n'en est point Incommodé; au contraire, on s'en fait honneur, et Tabos en vient jusques à ce point , que le libertinage même s'accoutume à tenir ce langage, parce que c'est le langage à la mode, et qu'on a trouvé le secret de &xre impunément toutes choses, pourvu qu'on fOuie sévèrement.

ira*t-on pas vu des hypocrites se soutenir par cet artifice, et en imposer au genre humain ; et n'entend-on pas tous les jours des gens perdus de conscience et chargés de crimes, s'exprimer éloquemment sur le chapitre de la réforme et sur la censure des mœurs? l'imposture est si commune, qu*on commence à ne s*y plus tromper. Mais , sans entrer dans cette politique des sages du monde, je dis des sages libertins, voulons-nous connaître, chrétiens, si ce zèle de réforme, si vif en apparence, et si ardent, est dans nous un véritable effet de la sévérité de l*Évangile? examinons-le par nous-mêmes et par notre propre conduite. En parlant comme nous parlons, c'est-à-dire, en nous piquant dans les conversa- '^ns d'autoriser les maximes les plus sévères , en iommes-nous pour cela moins intéressés? en som- DNS-nous moins âpres à poursuivre ce que nous prétendons nous être dû? en sommes-nous de meilleure foi pour nous faire une justice rigoureuse sur ce que nous devons aux autres ? en sommes-nous plus disposés à nous relAclier de nos droits sur mille su-

jets où la chanté, où la paix , où le devoir, où rhon« neur même l'exige? mais surtout en sommes-nous plus dégagés de ces vues humaines qui infectent tout ce qu'il y a de plus sacré dans le culte de Dieu?

Car voilà, s'il m'est permis d'user de ce terme, la pierre de touche ; mais c'est à quoi le faux zèle ne veut pas être éprouvé. Pïous exagérons en parole la sainteté du christianisme, et ce n'est point précisément ce que je condamne; mais au même temps que dans nos paroles et dans nos décisions nous sommes si rigoureux, avons-nous dans la pratique une affaire à traiter, un différend à terminer, un argent à placer, une restitution à faire, un bénéfice, comme l'on parle, à sauver où à négocier? et puisque le nom de bénéfice m'a échappé, avons-nous à combattre les justes remords que doit donner la pluralité, Tincompatibilité, la non-résidence, la translation , remploi , ou , pour mieux dire , la profanation des revenus ? c*est justement alors que nous nous comportons comme tout le reste des hommes , et bien souvent pis que les autres hommes. Pourquoi ? parce qu'il s'agit de notre intérêt. Ces théologiens faciles et commodes , que nous ne pouvions auparavant souffrir, ne nous paraissent plus si odieux. Étudiant de plus près leurs opinions , nous y découvrons du bon sens , et , après les avoir cent fois condamnés pour les autres, nous les estimons enfin raisonnables pour nous-mêmes, car, n'est-ce pas ainsi que l'amour-propre est ingénieux à nous prévenir et à nous corrompre?

Je sais , chrétiens , que nous ne manquons pas d'adresse pour paraître en cela même consciencieux , et qu'après nous être une fois déclarés pour le parti sévère du christianisme , s'il nous survient dans le monde une occasion importante que nous n'avions pas prévue, et où cette sévérité se trouve par malheur opposée à notre intérêt, une occasion où le monde nous attendait , pour voir de quelle manière nous en userions , et où il est déterminé à ne nous faire nulle grâce ; je sais , dis-je , que là-dessus nous savons bien nous ménager, et ne pas risquer notre réputation ; que pour cela nous ne nous rendons pas tout à coup au sentiment qui nous favorise ; que nous sommes même les premiers à prononcer contre nous ; qu'il faut bien des remontrances de nos amis et de nos proches , pour nous faire modérer ce\te rigueur, et qu'il n'y a point de consultation dont nous n'ayons soin de nous prémunir. Mais quand je m'aperçois enfin que tout ce mystère se termine à faire avec beaucoup de cérémonie ce que font, sans tant de diflicultés et tant de façons, les plus relâchés , et ce que ne ferait peut-être pas un chrétien qui vit selon le train commun du monde , quoique moins zélés en spéculation pour les mœurs et pour la discipline , en vérité je ne puis pas , mes chers au-

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dileurs, qne je ne déplore notre misère et notre faiblesse.

La sévérité du christianisme , dans ces rencontres, était de ne point prendre tant démesures, de ne point consulter tant d'auteurs, de ne point écouter tant d'avis, détenir ferme dans son principe, et d'en demeurer à ce que l'on avait jugé , selon Dieu, le plus sûr et le plus exact ; de faire sincèrement ce que l'on aurait exigé des autres , et de renoncer à cet intérêt qui ne s'accorde pas en effet avec les règles de la religion. Mais où sont aujourd'hui les exemples de cette sévérité? cependant, c'est par là qu'il la faut mesurer : car, quand je vois un chrétien me parlerile la voie étroite de l'Évangile, et en revenir toujours à ses intérêts , fît-il des miracles , je ne croirais pas en lui ; prononçât-il des oracles, je n'en serais pas touché : qu'il me paraisse désintéressé, et il me persuadera.

Enfin, j'ai dit que l'abandon même effectif de quelques intérêts particuliers ne sufQt pas : pourquoi? c'est la réflexion de saint Augustin; parce qu'il est aisé de renoncer à un intérêt pour un autre intérêt , comme il était aisé à ce philosophe de fouler aux pieds le faste de Platon par un autre faste encore plus grand et moins supportable. Il faut donc, si nous voulons entrer dans cette voie que Jésus- Christ nous a tracée, et qui est celle des élus, que notre désintéressement soit général , qu'il soit absolu, qu'il soit sincère. Général : tellement que, dans la profession que nous faisons de nous attacher à Dieu , nous n'envisagions et nous ne cherchions que Dieu ; et ne mérite-t-il pas bien d'être cherché de la sorte? Absolu, sans condition, sans réserve, sans restriction : car c'est ici que cette maxime, tout ou rien, doit avoir lieu plus que partout ailleurs, et que le moindre ménagement de ce qui s'appelle intérêt propre ternit le lustre, et anéantit le mérite de la plus apparente piété. Sincère, sans tout ce rafQnement qui nous fait quelquefois fuir l'intérêt pour y mieux parvenir, qui nous le fait abandonner pour le mieux conserver, qui, pour en éviter le reproche , lors même que nous le recherchons avec plus d'empressement, nous en fait témoigner un mépris feint et simulé : car l'intérêt, dit saint Augustin, parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé; mais trompons-nous Dieu? et, avec toute notre prudence, trompons-nous même les hommes?

Voilà , chrétiens , le premier caractère de la sévérité évangélique; voilà par où l'on arrive à la perfection. Tandis qu'elle a été suivie dans le christianisme, je veux dire tandis que Tintérêt, ou plutôt l'esprit d'intérêt en a été banni , le christianisme s'est maintenu dans sa pureté : du moment que nous

l'avons quittée , l'esprit de notre religion s'est altéré, et nous avons commencé à dégénérer.

C'est sur cela que nous ne pouvons assez regretter les heureux siècles de la primitive Église, et c'est sur quoi il faudrait souhaiter de les voir renaître. Les fidèles alors ue possédaient rien en propre ; mais , dès qu'on a voulu distinguer le mien et le tien , dès qu'on a entendu ces froides paroles , selon l'expression de saint Jean Chrysostôme, tuais qui, dans leur froideur même,. excitent tant de chaleur dans les esprits , toute la sainteté chrétienne s'est démentie , et l'on est tombé dans une entière corruption de mœurs. En cherchant le sien , on a appris à trouver celui d'autrui ; et en trouvant celui d'au* trui , on en a fait le sein : de là sont venues tant de divisions, de chicanes^ de fourberies, de concussions, d'oppressions, d'usurpations; de là tant d'abus qui se sont glissés jusque dans le sanctuaire, en sorte qu'on peut bien présentement nous reprocher ce que reprochait TertuUien aux païens, quand il leur (lisait qu'ils faisaient servir la majesté de leurs dieux à leurs intérêts : j4pud vos majeslas guxstuaria efficitur (Tebtull.); de là les simonies paUiéeset déguisées , les permutations , plus sordides encore que la simonie même; les gratifications ou les récompenses, les tributs et les pensions sur des bénéfices , sans les avoir jamais possédés ; les dissipations du domaine de Jésus-Christ en meubles, en trains , en équipages; l'envie de dominer dans l'Église, s'engageant à la servir pour y commander : désordres qui l'ont décriée , qui l'ont rendue odieuse aux hérétiques, qui lui ont attiré de leur part de si atroces invectives.

Ah ! mes frères, réveillons aujourd'hui notre zèle, prenons des sentiments plus épurés et moins terrestres, ne débitons point tant de belles maximes, mais venons-en aux effets; commençons par dégager notre cœur, par le détacher : par là nous glorifierons Dieu, nous édifierons l'Église, nous fermerons la bouche à ses ennemis ; et j'ose dire même que nous n*j perdrons rien. Car la piété, dit l'apôtre, est une grande richesse, si nous savons nous en contenter : Est quxstus magnus pietas cum suffidentia, (Ti- MOTH. 6.) Dès que nous ne nous en contentons pas; dès que nous voulons quelque chose au delà, etque, par une espèce de sacrilège, nous mêlons des intérêts profanes et humains avec des intérêts tout spirituels et tout célestes , Dieu réprouve ce mélange, et les hommes le méprisent. N'ayons en vue que Dieu, ne cherchons que Dieu; Dieu nous suffira : C%an sufficientia. Et pourquoi ne nous suffirait-il pas ? Il sufQt pour tout ce qu'il y a de bienheureux daùs le ciel ; il suffit pour lui-même. Avons-nous un cœur plus vaste que tant de saints ou que Dieu même? Qu'y a-t-il , Seigneur, dans toute l'enceinte de ee grand univers, que je puisse désirer hors de vous?

SUR LA SÉV£R1TÉ ÉVANGBLIQUB.

et si TOUS êtes à moi, que me faut-il davantage? Ainsi parlait David. Dieu lui tenait lieu de tout. Il est vrai qu*il se proposait la récompense, qu*ii la demandait, qu'il la recherchait : mais celte récompense , qu'était-ce autre chose que Dieu même? Sévérité chrétienne, sévérité non-seulement désintéressée , mais encore sévérité humble : c'est la seconde partie.

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