DEUXIÈME PARTIE
(Test dans les plus beaux fruits, dit saint Augustin , que les vers se forment, et c'est aux plus excellentes rertaa que l'orgueil a coutume de s'attacher. Car ce qu'est au fruit le ver qui le corrompt, l'orpieil l'est aux vertus, et surtoutaux vertus chrétiennes qu'il infecte. Il n'est rien selon Dieu de plus parfait que cette sévérité évangélique dont je vous parle, quand elle est bien prise et saintement pratiquée. On peut dire, et il est vrai , que c'est le fruit le pins exquis et le plus divin que le christianisme ait produit dans le monde : mais aussi faut-il con* fesser que c'est le plus exposé à cette corruption de l'amour-propre, à cette tentation délicate de la propre estime, qui fait qu'après s'être préservé de tout le reste, on a tant de peine à se préserver de soimême.
Oui, chrétiens, avouons-le à notre confusion , il est rare , dans le désordre du siècle où nous vivons , de trouver des hommes ennemis du relâchement, et sévères pour eux-mêmes , comme la religion nous oblige à l'être. Mais ce qui doit encore bien plus nous confondre, c'est que peut-être n'est-il pas moins rare dans le siècle où nous sommes , et jusque parmi ceux qui sont les plus sévères pour euxmêmes , de trouver des hommes à couvert de l'orgueil et humbles d'esprit et de cœur. Cependant, mes frères, disait saint Bernard, parlant à ses religieux, être humble et être sévère à soi-même, ce B6 sont point deux choses distinguées dans les maximes de Jésus-Christ; et si nous voulons nous en rapporter à notre expérience, nous connaîtrons que c'est dans la pratique d'une sincère humilité que consiste la véritable et l'essentielle austérité. Que serait-ce donc si, par un déplorable aveuglement, nous venions à séparer l'un de l'autre ? Que serait-ce donc si, cherchant ce port du salut où le Sauveur nous a appelés quand il nous a dit : IntrcUe per an gustam portam (Matth. 7), nous allions heurter eontreun écueil aussi dangereux que celui d'une flatteuse vanité et d'une orgueilleuse présomption? C'est à moi, chrétiens, à vous le découvrir cet écueil , et c'est à vous à le craindre et à l'éviter. Mais malheur à vous et à moi , si nous négligeons de reconnaître une si trompeuse illusion , et si nous n'apportons pas tout le soin qu'il faut pour pe nous y laisser jamais surprendre.
BOUBDALOUE. — T. I.
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Or je l'ai dit ^ et comme mon dessein me rappelle nécessairement aux pharisiens, je suis encore obligé de le redire : ne nous étonnons pas si le Fils de Dieu, n'étant venu au monde que pour être le réformateur du monde, et pour lever, qu'il me soit permis déparier ainsi , l'étendard de la vie austère, il commença d'abord par une guerre ouverte contre ces prétendus dévots les plus sévères , et, dans l'opinion commune, les plus réformés du judaïsme. Pour agir conséquemment à son adorable mission, et oonfor • mément à l'Évangile qu'il nous annonçait, il dut les traiter de la sorte. A travers le voile de cette apparente sévérité, il les reconnut pour des esprits superbes, et dès lors il les envisagea comme les usurpateurs de la gloire de son Père. Voilà pourquoi il les entreprit.
C'étaient des hommes d'un extérieur édiflant, et qui se glorifiaient par-dessus tout d'observer littéralement et inviolablement la loi ; mais qui, du reste, remplis d'une haute estime d'eux-mêmes, et préoo* cup^ de leur mérite , s'attribuaient tout le bien qui paraissait en eux; qui se regardaient et se faisaient un secret plaisir d'être regardés comme les justes, comme les parfaits, comme les irrépréhensibles : Qui in se cot{fidebant, tanguamjusti (Luc. 18); qui de là prétendaient avoir droit de mépriser tout le genre humain , no trouvant que chez eux la sainteté et la perfection, et n'en pouvant goûter d'autre : Et aspernabantur cœteros (Luc. 18) ; qui dans cette vue ne rougissaient point, non-seulement de l'insolente distinction , mais de l'extravagante singularité dont ils se flattaient, jusqu'à rendre des actions de grâces à Dieu de ce qu'ils n'étaient pas comme le reste des hommes : Grattas tibi ago quia non sum sicut cxteri hominumÇLvc. 18) ;qui, dans les exercices même d'humilité, dans les œuvres de pénitence, cherchaient une vaine gloire; jeûnant, dit le texte sacré, afin de paraître jeûner, et défigurant leurs visages pour s'attirer la confiance et la vénération des peuples : Exterminant faciès sims, utappareantjejunantes (Matth. 6); qui, sous ce prétexte de vie régulière et de morale étroite , satisfaisaient leur ambition, se faisant appeler maîtres et le voulant être partout : Et vocariabhominilms R€U}bi (MA.TTH. 23); qui, sans autre titre que celui-là, je veux dire, d'une régularité plus exemplaire, se croyaient suffisamment autorisa à prendre partout les premiers rangs et à s'emparer des places d'honneur : Amant auiem primas recvbûus in cœnis, et primas cathedras insynagogis. (Matth. 23.) Car ce sont là les traits sous lesquels Jésus- Christ même lès a dépeints; en sorte qu'il ne nous a rien laissé dans l'Évangile, ni de plus vif, ni de plus fini que ce tableau , où il voulait que chacun de nous s'étudiât et apprit à se connaître. Or tout cela, reprend saint Augustin, était contradictoire^