‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 34 sur 256 · SUR LA SÉVÉRITÉ ÉVANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA SÉVÉRITÉ ÉVANGÉLIQUE

ment opposé à la sévérité évangélique, telle que le Sauveur du monde Tavait connue, et telle qu'il s'était proposé de rétablir sur la terre; et c'est aussi le sujet pourquoi il témoigna tant de zèle contre la sévérité fioLStueuse de ces faux docteurs de la synagogue.

Mais s'il n'a pu supporter ce faste dans les pharisiens , comment le supportera-t-il dans nous ? c'est la belle réflexion de saint Grégoire, pape. Si le flls de Dieu a hautement condamné cette sévérité corrompue et empoisonnée par l'orgueil dans des hommes qui ne lui appartenaient en rien , et qui ne furent jamais élevés dans les principes de sa loi , que luiparaltra-t^le dans des chrétiens qui sont, comme parle Zenon de Vérone, les disciples de son humilité, et qui, par un engagement indispensable, en doivent être les sectateurs ? C'est toutefois , mes frères^ l'autre désordre dont nous avons à nous garantir, et sur quoi l'on nous ordonne de veiller avec une attention particulière : Attendue ne justUiam vestramfaciaUs coram hominibus ut videamini ab eis (Matxh. 6) : Prenez bien garde à ne pas fùre vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être loués et approuvés.

Car ne nous imaginons pas que cette sévérité d'ostentation, tant de fois censurée par Jésus-Christ, soit un fantôme que la loi de grâce ait entièrement dissipé. Il subsiste encore, et Dieu veuille qu'après avoir été le vice des pharisiens, par une malheureuse succession, il ne soit pas devenu le nôtre. Telle est en effet notre misère. Comme nous ne sommes dans le fond de notre être que vanité et que néant, tout, jusqu'à nos vertus , se ressent de oe néant et tient de cette vanité ; et comme l'orgueil , ai j'ose le dire, est la partie la plus subtUe de l'amour de nous-mêmes, si profondément enraciné dans nos ftmes, par une triste fatalité il s'insinue, non-seulement dans les choses où nous aurions lieu en quelque manière de nous rechercher, mais jusque dans la haine de nous-mêmes, jusque dans le renoncement à nous-mêmes , jusque dans les saintes rigueurs que Dieu nous inspire d'exercer sur nous-mêmes. A peine mous sommes-nous mis sur un certain pied de vie réformée, que ce démon de l'orgueil commence à nous attaquer. Dès là, si nous ne sommes en garde contre nous , nous nous oublions : il semble que nous ne soyons plus de cette basse religion du monde, il semble que nous soyons singulièrement les élus de Dieu , toujours contents ,de nous - mêmes , et toujours prêts à nous exalter, sous prétexte d'exalter Dieu dans nous.

Ce n'est pas qu'en bien des rencontres nous ne fassions les humbles, mais d'une humilité, dit saint Jérôme, qui ne risque rien, d'une humilité qui cherche à être honorée et qui est sûre de l'être, d'une hu-

milité qui sert d'amorce à la louange, et dont l'orgueil même se pare. On se reconnaît, on se confesse pécheur en général , mais en particulier, on ne veut jamais convenir qu'on ait manqué. Vous diriez qu'il sufiBt d'être sévère pour être plein de soi-mêôae, attaché à son sentiment et idolâtre de ses pensées. De là , sans même l'apercevoir, on ne parie pkis que de soi , on ne voit plus de bien qu'en soi , on mesure tout par soi : quoique Dieu ait des conduites de grâce toutes différentes, on n'estime plus que la sienne, et, par une petitesse d'esprit présomptueuse, on voudrait tout réduire à la sienne. Et parce qu'on n'y trouve pas tout le monde disposé, on a pitié de tout le monde; je ne dis pas une pitié charitable et compatissante, mais une pitié dédaigneuse et méprisante. Tout ce qui n'est pas selon notre goût paraît réprouvé. On croix tous les autres perdus : à l'exemple de cet homme dont parle saint Bernard, qui, par je ne sais quel enchantement, avait infatué le monde de ses erreurs, en persuadant aux ignorants et aux simples, qu'après même le bienfait de la rédemption, il n'y avait presque de salut pour personne , et que toutes les richesses de la miséricorde divine étaient uniquement réservées pour ceux qui croyaient en lui et qui s'attachaient à lui , c'est-àdire, ajoute saint Bernard, pour ceux qui se laissaient tromper par lui : Qui, nescio qua arfe, ces paroles sont dignes de remarque : nescio qua arte, persuaserat populo stulto et insipientiy etiam post Chris ti effusum sanyuinem , totum mundumperditum iriy et ad sotos quos decipiebat^ totas miserationum Dei divitias et universitatis graUam per* venisse. (Besnabd .) Combien de fois dans la suite des temps cette illusion s'est-elle renouvelée?

On veut pratiquer le christianisme dans la sévérité, mais on en veut avoir l'honneur. On se retire du monde, mais on est bien aise que le monde le sache; et s'il ne le devait pas savoir, je doute qu'on eût le courage et la force de s'en retirer. On renonce à certains divertissements que la religion condamne, mais on se soutient par la gloire d'y avoir renoncé. On quitte le luxe des habits, mais on a poor soimême autant, ou plus de complaisance que les plus mondains. On ne se soucie plus de sa beauté, mais on est entêté de son esprit et de son propre jugement. On se retranche, ou s'abstient, on se mortifie en secret, mais on fait si bien, que ce secret cesse bientôt d'être secret, et Ton a cent biais pour le rendre public, en sauvant même les dehors et les apparences de la modestie.

De là vient que, dans toutes ces choses et en mille autres, on aime la singularité : pourquoi? parce que la singularité a cela de propre, qu'elle excite l'admiration, qui est le charme de la vanité. Toute la perfection de l'Évangile, selon les voies simples et comntunes , n'a rien qui touche. S'il y a quelque

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