TROISIÈME PARTIE
Combattre comme les athlètes, et, à Texemple des athlètes, courir dans la carrière du salut qai nous est ouverte, en sorte que nous remportions le prix, c'est, dans la pensée de saint Paul, à quoi nous sommes appelés, et ce qu'ont pratiqué les saints : Sic currite ut comprehendaiis. (1 ^ 9.) Or les athlètes, disait ce grand apôtre, pour être plus libres dans la course, et moins embarrassés dans le combat, se dépouillent de tout, et ils nous ap^ prennent par là que nous devons , comme chrétiens , être détachés de toutes les choses du monde : 'Omîtes autem qui in agone contendit ab omnibus se abstinet. (Ibid.) La différence entre eux et nous^ ajoutait-il, c'est que les athlètes n'en usent ainsi < et n'observent les règles sévères qui leur sont prescrites, que pour gagner une couronne corruptible : dififérenoe bien essentielle, et bien capable de nous confondre si nous ne les imitons pas : Eé ilU quidem ut corruptibUem coronam accipianti nos autem incorruptcan, (Ibid.) Voilà, mes chers auditeurs, le troisième et le dernier motif qui i inspiré aux saints, non-seulement tant de force et tant de courage, mais un détachement du monde si parfait dans les combats qu'ils ont eus à soutenir : cette immortalité , cette éternité, et , si je puis user de ce terme, cette incorruptibilité de la couronne qui leur était réservée dans le ciel, comparée à la caducité, à la fragilité, à la courte durée des récompenses de la terre.
En effet , pour ne point sortir d'un parallèle aussi fécond que celui-là, et dont l'Apôtre s'est servi avec tant d'avantage, toutes les récompenses de la
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terre scMlt périssables; et^ comme telles, non-seulement elles périront, mais elles périssent et disparaissent continaellement à nos yeux. Combien vous et moi en avons-nous vu périr! de combien de fortunes érigées et bÂties sur ces prétendues récompenses ne voyons-nous pas aujourd*hui les tristes mines et les pitoyables débris , et combien de fois , depuis que vous êtes spectateurs et témoins des révolutions du monde, et de ce qui s'appelle la scène du inonde, n*avez-vous pas pu dire avec le Prophète : J'ai vu cet homme élevé comme les cèdres du Liban : j*ai passé, et il n'était plus : Transivi, et ecce non erat, ( PsaL 56) ; je l'ai cherché, et uu autre occupait sa place : Quxsivi, et non est inventas locus tjusî (Ibid.) Combien en avons-nous encore tous les jours d'exemples! De ceux qui nous paraissent maintenant les mieux établis , et qui sont les élus du siècle, où est celui qui ose ou qui puisse se promettre un sort plus heureux et une plus durable prospérité? et qui sait si tel, qui semble être sur le pinacle, du degré de bonheur et d'élévation où il estaujourd'hui, n'est pas tout prêt à tomber , et à confirmer par sa diute que le monde n'a rien de stable, beaucoup moins d'éternel, pour ceux qui le servent? Sans donc attendre la mort, où tout aboutit, à combien de revers et de disgrâces ces faveurs du monde ne sout-elles pas sujettes !
Or cela seul, chrétiens, me suffirait pour vous en détacher malgré vous-mêmes , et , s'il vous reste on degré de foi , pour vous obliger à chercher î&^ cacement la récompense des élus de Dieu. L'instabilité des fortunes du monde , la peine de les conserver, le danger et la crainte de les perdre, le désespoir et la douleur de s'en voir déchu, les troubles , les révolutions inévitables auxquels sont exposés ceux qui en jouissent, ce serait, dis-je , assez pour persuader à un mondain, tout mondain qu*il est , de chercher des biens plus solides.
En effet, si les hommes faisaient souvent ces réflexions ,ils n'auraient plus besoinderemontrances , ni absolument même du remède de la parole de Dieu, pour se guérir du poison de l'ambition mondaine qui les tue. Eux-mêmes , convaincus sur ce point de leur erreur et de leur conduite insensée , s'en diraient bien plus que je ne leur en dirai jamais. Si ceux que nous avons connus les plus avides des récompenses du siècle avaient pu prévoir ce qui devait leur arriver, et dans combien peu de temps ces établissements de fortune qu'ils regardaient comme le fruit de leurs travaux devaient être renversés ; si l'on avait pu leur en marquer distinctement le terme, en leur disant : Vous ne jouirez de tout cela , et tout cela ne durera qu'un très-petit nombre d'années, qui vous reste encore; non, mes chers au*diteurs , jamais le désir de s'élever dans le monde n'aurait été pour eux une passion , ni une tentation
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si dangereuse. Je dis plus : ils n'auraient jamais pu gagner sur eux de faire tout ce qu'ils ont fait, ni de se donner tant de peines pour si peu de chose. Déplorons leur aveuglement, et profitons-en : ils ne se sont livrés à l'ambition que parce qu'ils n'ont jamais envisagé avec une attention sérieuse les bornes étroites de ces prétendues fortunes; et ils n'ont recherché avec tant d'ardeur ces récompenses de la terre que parce qu'ils n'ont pas voulu se souvenir que la durée en était courte , que parce qu'ils ont tâché de l'oublier, que parce qu'ils se sont étourdis pour n'y pas penser. S'ils en avaient toujours considéré l'issue et la fin , insensibles à ces récompenses, au moins n'en auraient-ils usé que selon la maxime de saint Paul , c'est-à^ire comme n'en usant pas, parce qu'ils auraient toujours été frappés de cette pensée que le monde passe, et que les récompenses du monde passent avec lui : Mimdus transit, el concupiscentia ejus, (Joan. , 2.)
11 n'y a que la récompense des justes qui ne passe point, parce que lesjustes, dit l'Écriture, vivront éternellement , et que leur récompense est en Dieu, qui ne peut changer : Justiauteni inperpetuum vivent, et apud Dojnmum est merces eortmu (Sap,, 5.) Il n'y a que cette récompense des élus qui soit immuable , invariable, inaltérable, parce qu'elle consiste, dit Jésus-Christ, dans le bonheur qu'ils ont de voir Dieu, d'aimer Dieu, de posséder Dieu. Or, éternellement ils le verront, éternellement ils l'aimeront, éternellement ils le posséderont. Comme le tourment des damnés sera d'être à Jamais privés de Dieu et d'avoir éternellement à sentir la perte de Dieu, la béatitude des saints sera de ne pouvoir plus perdre Dieu, de ne pouvoir plus être séparés de Dieu, d'être unis pour jamais à Dieu : Ecce merces sanctorum. (O/fic. div. JnUph. 3 noct. 3. plur. Mart.) Voilà, et c'est l'Église elle-même qui le chante, voilà la récompense de ceux qui s'attachent à Dieu et qui le servent. tJn royaume leur est préparé, mais un royaume étemel , où il n*y aura ni succession ni révolution ; une couronne les attend , maïs une couronne dont le privilège, incommunicable à toutes les couronnes du monde, doit être la perpétuité. Ils régneront; mais leur règne, aussi bien que celui de Dieu, sera le règne de tous les siècles : éternité de puissance : Ecce merces sanctorum ; voilà la récompense de ceux qui souffrent, et qui se mortifient pour Dieu : ils seront comblés de joie, mais d'une joie qui n'aura jamais de fin , d'une joie qui ne sera ni troublée ni interrompue, d'une joie qui durera autant que Dieu, et que personne no leur ôtera ni n'aura le pouvoir de leur ôter : éternité de bonheur. Ecce merces sanctorum; voilà la récompense de ceux qui sont humbles, et qui, renonçant à eux-mêmes, deviennent par leur humilité grands devant Dieu; ils auront la gloire en partage, mais
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une gloire qui ne diminuera point, qui ne s'obscurcira point, qui sera toujours nouvelle, et dont la longueur des temps ne fera qu*augmenter Féclat et le lustre : éternité de gloire.
En voulez-vous voir un nyon? Ecce merces sanciorum; sans parler de cette gloire essentielle dont jouissent les saints dans le ciel , voyez les honneurs qu'ils reçoivent dès maintenant sur la terre.Yoyez le culte que leur rend FËglise, et que l'on peut, dans un sens , et avec raison , nommei^ un culte éternel. Jusqu'à la fin des siècles on célébrera dans l'Église de Dieu les victoires et les triomphes de ces glorieux prédestinés; jusqu'à la fin des siècles l'Église militante les canonisera , en publiant leurs mérites, leurs conversions , leurs vertus, leurs ferveurs, leurs austérités. C'est pour cela que sont instituées leurs fêtes, et que chaque année le souvenir de ce qu'ils ont fait pour Dieu est solennellement renouvelé, afin qu'on ne le perde jamais, et que de siècle en siècle, de génération en génération , ces saints, ces élus de Dieu soient révérés. Tandis que l'Église de Jésus-Christ subsistera (or elle subsistera toujours , puisque les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle), ce culte, cet honneur des saints subsistera. Cest ce que j'appelle un rayon de l'éternité de leur gloire, et comme une anticipation de rétemité de leur récompense. La gloire des mondains meurt peu à peu, et s'ensevelit avec eux. Ils font pendant leur temps un peu de bruit; mais parce que leur temps est borné, leur mémoire, dit l'Écriture, périt enfin avec ce bruit : Feriit memoria eonm cum sonitu, ( Psalm. 9.) Combien de grands, autrelois les héros du monde , de qui Ton ne parle plus, et à qui l'on ne pense plus! leur gloire, qui n'était que pour le temps, s'est évanouie comme une fumée : celle des saints ne périra jamais; tandis que Dieu sera Dieu, leur mémoire sera en bénédiction et en vénération : In memoria œtemaeritjustus. {Psfllm.y 111.) Éternellement, ô mon Dieu! vos amis seront honorés , parce qu'ayant été vos amis, et ne pouvant jamais cesser de l'être, ils ne cesseront J3mais d'être dignes des honneurs que nous leur rendons, et d'en mériter infiniment plus que nous ne leur en pouvons rendre : NimU honorificati staU amici tui, Deus. (Psalm. , 137.)
Précieuse récompense ! la pouvons-nous assez estimer? Ecce merces sanctorum. Ce qui doit nous remplir de consolation , si nous sommes chrétiens d'esprit et de cœur, n'est-ce pas de penser que cette récompense nous est réservée dans le ciel? Ecce merces vestra copiosa est in coelis. Car malheur à nous si notre récompense était seulement pour ce monde, et si nous étions du nombre de ceux dont Jésus-Christ disait dans l'Évangile : Ils ont reçu leur récompense : Receperunt mercedem suam. (>Jajth., g.) Malheur à nous, si nos noms, au lieu
d'être écrits dans le ciel , n'étaient écrits que sur la terre , puisque , selon l'oracle du Saint-Esprit, être écrit sur la terre , c'est un caractère de malédiction : Domine, omnes qui te derelinqvunt conftmdenivr; recedentes a te in terra scribentur. (Jebem., 17.) Seigneur, ceux qui vous abandonnent seront confondus ; et on écrira stnr la terre ceux qui se retireront de vous. An contraire, quand nous serions dans le monde les plus malheureux et les plus disgraciés des hommes , si nous sommes en grâce avec Dieu , réjouissons-n ous de ce que nos noms sont écrits dans le ciel, et souvenons-nous qu'une des marques les plus certaines que nous en puissions avoir, c'est d'être éprouvés sur la terre par les afOictions et les tribulations : Jn hoc gaudete, quod nomina vestra scripta sunt in cœlis.ÇLvc.y 10.) Dans quelque accablement que nous soyons de souffrances et de peines , consolons-nous par ce qui consolait saint Paul, et appliquons-nous le sentiment dont il était pénétré quand il disait : Momentaneum hoc et levé tribulationis nostrx aetemum glorix pondus ope» ratur in nobis. (2. Cor,, 4.) Ce moment si court des adversités présentes de cette vie , qui sont si légères , c'est-à-dire cette maladie que Dieu m'envoie , cette injustice que l'on me fait, ce mauvais office que l'on me rend, cette persécution que l'on me suscite, cette perte de biens que le malheur des temps m'attire, cette humiliation qu'il me £aut essuyer (car, quelque suite qu'ait tout cela, tout cela, dans l'idée de l'Apôtre, n'est censé qu'un moment court et facile à passer : Momentaneum hoc et levé), toutes ces aCQictions temporelles produûront en moi le poids étemel d'une souveraine gloire : œtemum glorix pondus operatur in nobis. Vous voulez un motif pressant, touchant, convaincant, pour vous animer à la patience chrétienne ? ai-je pu vous en donner un qui eût toutes ces qualités dans un plus éminent degré que celui-ci, je veux dire l'éternité de cette gloire qui doit être la récompense des élus?
C'est par là que les saints ont triomphé du monde, c'est par là qu'ils sont devenus inébranlables et invincibles dans les combats ; c'est par là, dit le maître des Gentils, qu'ils ont surmonté les tourments, le feu, le fer, tout ce que la mort a de plus effrayant et de plus cruel ; c'est ce qui les soutient encore tous les jours dans les rigoureuses épreuves que Dieu fait de leur constance et de leur fidélité. Ils souffrent tout, dit l'Écriture, non-seulement avec patience, mais avec joie, parce que leur espérance est pleine de l'immortalité qui leur est promise. Spes illorum immortalitateplena est. {Sap., 3.) Pourquoi ne les imitons-nous pas ? Avons- nous d'aussi rudes combats qu'eux à soutenir? Avons-nous résisté comme eux jusqu'à répandre du sang? Pourquoi donc sommes-nous si lâches? pourquoi, dégénérant
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de la vertu de ces glorieux prédestinés, qui sont aujourd'hui nos modèles, faisons-nous paraître tant de faiblesse dans les occasions où, à leur exemple, nous devrions remporter sur nous-mêmes de saintes victoires? Cest que nous n'envisageons pas comme eux cette immortalité où ils aspiraient , et dont Fespérance les piquait , les encourageait, les emportait au travers de tous les obstacles.
Triste et malheureuse différence qui se rencontre entre eux et nous! Faisons-la cesser, et pour cela, joignant au motif qui lésa touchés leur exemple que Dieu nous propose, fortifions-nous comme eux , et sanctifions-nous par l'espérance des biens étemels. Autrement , mes chers auditeurs , en vain célébronsnous avec l'Église lesfétesdes saints; en vain , présumant du crédit qu'ils ont auprès de Dieu , les invoquons-nous. L'abrégé de la religion, dit saint Augustin, est de pratiquer ce que nous solennisons, et de faire de l'objet de notre culte la règle de notre vie : Summa religiorUs est imitari quodcolimus. (AUGUST.) La vue de la gloire du ciel les a détachés de la terre; il faut qu'elle opère dans nous le même effet. La foi de l'immortalité les a conduits à la sainteté; il faut que nous y parvenions par la même voie. Et c'est, 6 bienheureux prédestinés! vous tous dont nous honorons en ce jour la glorieuse mémoire , ce que nous vous demandons , ou ce que nous vous conjurons de demander à Dieu pour nous. Vous avez été ce que nous sommes, et nous espérons être un jour ce que vous êtes; vous avez senti nos misères , nous soupirons après votre béatitude. Quoique pécheurs, nous sommes vos frères. Quoique séparés de vous, nous sommes unis à vous par le lien de la plus étroite et de la plus intime société, qui est la communion des saints. Quoique habitants de la terre , nous ne laissons pas d'être , en qualité de fidèles, vos concitoyens et les domes- » tiques de Dieu : Cives sanctorum et doniestici Dei. {Ephes., 2.) Quoique pauvres, et gémissant dans cette vallée de larmes, nous ne prétendons pas moins que d'être, comme enfants de Dieu, vos cohéritiers et les cohéritiers de Jésus-Christ : Hseredes quidem Dei, cohieredes autem Christi, {Rom,, 8.) Regardez-nous donc comme revêtus de ces titres, et par là comme des sujets dignes de votre charité; regardez-nous comme ceux qui doivent remplir avec vous le nombre des élus, et dont la sanctification est désormais la seule chose que vous puissiez désirer. Écoutez favorablement nos prières , et présentez-les à celui dont vous environnez le tr6ne, puisqu'il se plaît même à vous exaucer. Recevez nos hommages et nos vœux , et étendez sur nous votre protection et votre zèle. Soyez nos patrons et DOS intercesseurs, comme nous voulons être vos imitateurs. Jouissez de votre félicité; mais souvenez-vous de nos besoins et de notre indigence. Ils
s'en souviennent, chrétiens, et ils y pensent. Autant qu'ils sont tranquilles pour eux-mêmes, autant sont-ils zélés pour nous. Autant qu'ils sont sûrs de leur propre bonheur, autant, dit saint Cyprien , paraissent-ils et témoignent-ils être en peine de notre salut : Frequens nos et copiosa turba desiderata jam de sita imtnortalitate sectira , et adfmc de nostrà soluté sollicita. (Cypbian., de àfortalU., sub finem.) Comptons donc sur leur protection et sur leur intercession; et ne pensons qu'à suivre leurs exemples, qui sans cela deviendront pour nous le sujet de notre condamnation. Imaginons-nous que chacun d'eux nous dit aujourd'hui du haut de la gloire ce que saint Paul disait aux Corinthiens i ImilcUores mei estote, sicutet ego ChrisU. (1 Cor., 11.) Soyez mes imitateurs, comme j'ai été l'imitateur de Jésus-Christ. En un mot, vivons comme eux, souffirons comme eux , combattons comme eux i si nous voulons régner avec eux et partieiper à leui' gloire.
Voilà , Sire , la gloire qui vous est réservée , et qui doit mettre le comble à votre bonheur. Tout le reste , quoique grand , quoique surprenant , quoiqu'au dessus de toute louange, ne remplit pas encore la destinée de Votre Majesté. Il faut que lai sainteté, et une sainteté glorifiée dans le ciel, en soit le couronnement. On ne me peut soupçonner de flatterie quand je dirai que jamais monarque n'a su si parfaitement que Votre Majesté ce qui s'appelle l'art de régner. Mais il vous serait , Sire , bien inutile d'être aussi savant que vous l'êtes dans l'art de régner sur les hommes , et d'ignorer celui qui rend les hommes capables de régner un jour avec Dieu. Si le bonheur d'un prince pouvait consister dans le nombre des conquêtes , s'il était attaché à ces vertus royales et éclatantes qui font les héros, et que le monde canonise , Votre Majesté , contente d'ellemême, n'aurait plus rien à désirer; elle n'aurait qu'à jouir tranquillement du fruit de ses glorieux travaux. Mais tout cela. Sire, est encore trop peu pour vous. Il n'en fallait pas tant pour faire un roi accompli selon le monde; mais Votre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde suffise pour faire le bonheur et lasolideielicitéd un roi chrétien. Régner dans le ciel , sans avoir jamais régné sur la terre , c'est le sort d'un million de saints , et cela sufQt pour être heureux. Régner sur la Urre , pour ne jamais régner dans le ciel, c'est le sort d'un million de princes, mais de princes réprouvés , et par conséquent malheureux. Ma confiance, écrivait saint Rernard ( et ce qu'il disait à une tête couronnée , je le dis aujourd'hui moi-même à Votre Majesté) , ma confiance est que vous régnerez sur la terre et dans le ciel : Sec etconfidoquodhicetinœtemumregnabitls (Rebu.
Epist. ) ; que , malgré tous les dangers , malgré tous
les obstacles du salut, auxquels la condition des rois est exposée, Votre Majesté , sanctifiée par la vérité, \e dis par la vérité des maximes de sa religion , en gouvernant tin royaume temporel, méritera un royaume étemel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le sacrifice des autels : trop heureiuc si , pendant que tout le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grâces qui font les rois grands devant Dieu et selon le coeur de Dieu : car c'est à vous, ô mon Dieu ! et à votre grâce, de former des rois de ce caractère , de saints rois ; et ma consolation est que celui à qui j*ai Thonneur de porter votre parole , par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'4in chrétien est comme l'effet ordinaire de la grâce ; la sainteté d'un grand en est le chef-d'œuvre; la sainteté d'un roi en est le mhrade; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige; et vous en serez , Seigneur, la récompense. Puissions-nous tous y parvenir, à cette récompense immortelle i Je vous la souhaite, etc.
SERMON
poim LE PREMIER DDHARCHE DE L*AYEirr.
SUR LE JUGEMENT DERNIER
Tune videbunt Filium hominis venientem iH nube-, cum potestaie magna eê mqjettate,
Alora Us verront le Fils de rhomme venir sur une nuée , avec une grande puissaooe et une grande mi\|eité. Saint Luc , cb.2l.
Sire, Cest une réflexion bien judicieuse de saint Gré^ gloire de Nazianze , que jamais le terme de majesté n'est attribué à Jésus-Christ dans l'Évangile que lorsqu'il s'agit du jugement universel, où la foi nous enseigne qu'il doit présider ; et il est bien remarquable, dit saint Jérôme, que cet Homme-Dieu, qui par tant de titres était roi , n*a pris néanmoins cette qualité qu'en deux occasions. Premièrement, devant Pilate, c'est-à-dire dans le temps de sa passion, parce que c'était là que le jugement du monde commençait, ainsi qu'il l'avait déclaré à ses disciples : Nuncjudicimiesl mundi. (JoAif. , 12.) Secondement, dans la description qu'il nous a faite du jugement même au chapitre vingt- cinquième de saint Matthieu , où il ne se désigne point autrement que sous le nom de roi , parce que c'est alors qu'il exercera pleinement la juridiction que son père lui a donnée sur tous les hommes : Tune dicet rex his gui a dextris erunt. (Matth., 2SJ)
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Aussi est-ce proprement aux monarques et aux souverains qu'il appartient déjuger; et jamais la majesté d'un roi n'est plus auguste que quand il tient son lit de justice, et qu'il paraît sur le tribunal. Encore plus vénérable , quand c'est un roi qui ajoute à l'éclat de la couronne les lumières d'une sagesse toute royale, un roi qui sait faire lediscemementde ses sujets , et peser le mérite dans une juste balance, qui n'a pour le crime que des châtiments, tandis que toutes ses récompenses sont pour la vertu; qui non-seulement fait état de venger les injustices et les violences , mais qui s'applique à réformer la justice même; qui en corrige les abus, qui en rétablit le bon ordre; qijî, sans éloigner personne de son trône , prête l'oreille aux humbles supplications des petits, écoute les plaintes des particuliers, et par là tient les juges et les magistrats dans le devoir; en&n qui, se voyant au-dessus de tous , n'a rien plus à cœur que d'être équitable envers tous. Car, qu'y a-t-il qui nous représente mieux sur la terre le jugement de Dieu , et qui en soit une image plus sensible et une preuve plus authentique?
Mais, Sire, si c'est le propre des rois déjuger les peuples, il n'est pas moins vrai que c'est le propre de Dieu de juger les rois ; et comme le grand privilège de la souveraineté est de ne pouvoir être jugé que de Dieu seul , on peut dire que la grande marque de l'autorité suprême de Dieu est d'être lui seul le juge de tous les souverains. H nous l'a lui-même marqué en cent endroits de l'Écriture; et si son jugement doit être terrible pour toutes les conditions des hommes, il semble néanmoins qu'il affecte de le faire paraître plus redoutable pour les grands et pour les rois de la terre : TerrUdlisapudreges tetrœ. [Psalm,, 76.)
Cest de ce jugement , Sire , où les rois seront appelés aussi bien que les peuples , que j'ai à parler aujourd'hui. Autrefois saint Paul, prêchant cette matière en présence des infidèles mêmes et des païens , la traitait avec tant de force et tant d'énergie, qu'ils en étaient émus, saisis, effrayés : Disputante autem iUo dejustitia et castitate , et de judicio futuro , trenie/actus Félix. {Act,, 24.) Je n'ai ni le zèle, ni Féloquence de saint Paul; mais aussi j'ai l'avantage de parler devant un roi chrétien, et très-chrétien, devant un roi docile aux vérités de la religion, et disposé, non-seulement à les écouter, mais à en profiter. Ainsi j'ai droit d'espérer de mon ministère, tout indigne que j'en suis , un succès beaucoup plus heureux. J'ai besoin pour cela des lumières du Saint-Esprit , et je les demande par l'intercession de Marie. Ave^ Maria,
De toutes les expressions dont les Pères de l'Église se sont servis pour nous donner quelque idée de la justice de Dieu , je n'en trouve point qui me paraisse plus belle, plus solide, et remplie d'un plus
SUR LE JU6EBIENT DERNIER
grand sens que celle deTertallien, que vous avez souvent entendue, et qui ne peut être assez méditée, savoir, que Dieu est miséricordieux de son propre fonds, et qu'il est juste du nôtre : Desuo optimus, de nostroJus(iu.ÇT^BJVLL.ydenesurreeL,c. 14.)C*est à cette parole que je veux m*attacher dans ce discours; et, quoique le sujet que j'ai à traiter soit d*une étendue presque infinie , je me borne à cette pensée, parce qu'elle suffira pour vous faire entrer dans le mystère adorable , mais redoutable , du jugement de Dieu. Je veux vous montrer que le fonds de la justice de Dieu est en efifet dans nous-mêmes; que si Dieu est sévère et rigoureux dans ses jugements , comme TÉcriture nous le dit , c'est de nousmêmes que procède cette sévérité; que c'est nousmêmes qui le faisons tel pour nous; en un mot, que quand il nous jugera il ne nous jugera que par nous-mêmes : Deut de svo optimus , de nostrojus-
iMS.
Pour établir ma proposition , et pour y observer quelque ordre , je remarque qu'il y a dans nous deux choses qui ont un rapport nécessaire au jugement de Dieu : l'une est notre foi , et l'autre est notre raison. En qualité de chrétiens, nous avons la foi; et en qualité d'hommes, nous avons la raison. La foi est une lumière surnaturelle que nous avons reçue de Dieu depuis notre naissance, et la raison est une lumière naturelle que nous avons apportée avec nous en naissant. Or, c'est par ces deux grandes règles, qui doivent nous diriger dans toute la conduite de notre vie, c'est par ces deux lumières, par ces deux connaissances , que Dieu nous jugera : comme chrétiens, il nous jugera par notre foi; et comme hommes , il nous jugera par notre raison. Si donc , dans le jugement qu'il fera de nous, il use de sévérité, c'est uniquement sur ces deux principes qu'elle sera fondée. Comprenez, s'il vous plaît , mon dessein, et le partage de ce discours. Sévérité du jugement de Dieu fondée sur la foi du chrétien , ce sera la première partie; sévérité du jugement de Dieu fondée sur la raison de l'homme criminel et libertin , ce sera la seconde partie. Deux points de religion et de morale que toute l'éloquence des prédicateurs de l'Évangile ne peut épuiser. N'en mesurez pas l'importance par ce que je vous en dirai ; mais de ce que Je vous en dirai, vous pourrez toujours apprendre ce que vous en devez craindre. Voilà tout le sujet de votre attention.