‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 75 sur 256 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

C'est surtout de la nature des choses qu'on deinande à Dieu , que dépend l'essence de la prière , et par conséquent son mérite, son efficace, sa vertu. C'est donc aussi par-là, dit saint Chrysostôme, que nous devons commencer à nous faire justice sur It

peu de valeur et le peu d'effet qu*ont presque toutes nos prières devant Dieu ; et c*est Tadmirable instruction que nous fournit d'abord l'évangile de la femme chananéenne. Qar prenez garde, s'il vous platt, et qu'il me soit permis de ro'expliquer de la sorte , au lieu que cette femme, prosternée aux pieds de Jésus-Christ, lui demande que sa Glle soit délivrée d'un démon qui la possède ; nous, par un esprit tout opposé, nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon, et même de plusieurs démons dont nous voulons être possédés. En faut-il davantage pour vous faire comprendre pourquoi le Sauveur du monde écoute cette étrangère et lui accorde un miracle de sa toutepuissance; et pourquoi Dieu, au contraire, se rend sourd à nos vœux , et rejette communément nos prières? Appliquez-vous, chrétiens, aux grandes vérités que ce sujet renferme et que je vais développer, comme les secrets les plus importants de votre prédestination.

Je dis que nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon, comment cela? c'est que dans nos prières nous demandons , ou des choses préjudiciables au salut , ou des biens purement temporels et inutiles au salut , ou même des grâces surnaturelles, mais qui , de la manière que nous les concevc^s et quetious les voulons, bien loin de nous sanctifier, servent plutôt à nous séduire, et à nous retirer de la voie du salut. Donnons h ceci tout l'éclaircissement nécessaire.

Nous demandons des choses préjudiciables au salut : premier osbtacle que nous opposons aux miséricordes divines , et qui en arrête le cours. Car ne pensons pas , mes chers auditeurs , que pour être chrétiens de profession, nous en soyons moins sujets dans la pratique aux désordres du paganisme. Or, un des désordres des païens , si nous en croyons les païens mêmes , c'était de recourir à leurs dieux et de leur demander , quoi ? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien , ce qu'ils n'auraient pu demander ouvertement dans les temples et au pied des autels , sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendaient la dépouille, la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérite leur faisait ombrage, le patrimoine d'un pupille qu'ils cherchaient à enlever, et sur lequel ils jetaient des regards de concupiscence. Tel était le sujet de leurs prières; et, pour leur donner plus de poids, ils les accompagnaient de toutes les cérémonies d'un culte superstitieux; il y joignaient les offrandes et les sacrifices , ils se purifiaient. Cela nous semble énorme et insensé; mais, chrétiens, en les condamnant, n'estce pas nous-mêmes que nous condamnons? A comparer leurs prières et les nôtres, sommes-nous moins coupables : que dis-je? ne sommes-nous pas encore />Jus coupables qu'ils ne l'étaient?

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Car enfin c'étaient des païens, et ces païens n'adoraient pas seulement de vaines et de fausses divinités; mais , selon leur créance même , des divinités vicieuses et dissolues. Or, à de telles divinités que pouvaient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisait leurs vices et la corruption de leurs mœurs? n'était-ce pas une suite presque nécessaire de leur infidélité? Mais nous, mes frères, nous servons un Dieu non moins pur ni moins saint que puissant et grand; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et de tout péché, qu'il est essentiellement Dieu ; et toutefois , ce Dieu si pur, ce Dieu si saint, ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons -nous? l'accomplissement de nos désirs les plus sensuels et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement uo désordre; c'est, j'ose le dire, une impiété, c'est un sacrilège.

Il est vrai , et j'en conviens , que dans le christianisme nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux; car ona trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nous-mêmes , nous ne trompons pas Dieu qui nous entend , et qui sait bien discerner la malignité de nos intentions de la simplicité de nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande-t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition et de quoi maintenir son état ; comme son état, ou plutôt, comme l'idée qu'il se forme de son état ne roule que sur les principes, ou d'une ambition démesurée, ou d'une avarice insatiable, Dieu, dont la pénétration est infinie, connaît ses desseins et prend plaisir à les faire échouer. En vain un père demande-t-il à Dieu l'établissement de ses enfants ; comme il n'a sur ses enfants que des vues toutes profanes , que des vues mondaines , et qui ne sont ni réglées selon la conscience, ni soumises à la vocation divine. Dieu, sans s'arrêter aux apparences d'une humble prière, en découvre la fin; et par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille, la ruine de fond en comble, et la laisse malheureusement tomber. En vain une femme demandet-elle à Dieu la santé du corps ; comme sa santé, dans l'usage qu'elle en veut faire, ne doit servir qu'à son oisiveté , à sa mollesse , et peut-être à son libertinage et à son dérèglement, Dieu , qui le voit , au lieu de retirer soa bras , lui porte encore de plus rudes coups , et lui fait perdre dans une langueur habituelle tout ce qui peut entretenir ses complaisances et flatter sa vanité. En vain un plaideur de mauvaise foi demande-t-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée; comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte, mais soutenue par la chicane, Dieu , qui ne peut l'ignorer, prend contre lui la cause de la veuve et de l'orphelin , et le fait honteusement déchoir (1(^ toutes ses prétentions. Cependant on n'oublie liea

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pour intéresser le ciel et pour le toucher; on y emploie jusqu*au sacrifice et aux prières de l'Église : mais parce que cette affaire qu'on poursuit avec tant de chaleur, n'est qu'une cabale , qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du prochain , Dieu , tuteur de l'innocent et du pauvre , rejette alors jusques au plus adorable sacrifice , jusques aux plus saintes prières de son Église. Ce détail me conduirait trop loin , si j'entreprenais de lui donner toute son étendue ; mais si vous voulez , mes chers auditeurs, aller plus avant, et vous l'appliquer à vousmêmes, vous aurez bientôt recx)nnu que cent fois votre cœur vous a séduits de la sorte , et fait abuser delà prière pour porterdevantDieumémeles intérêts de vos passions.-

Revenons , et pour donner à ce point important toute la force qu'il doit avoir, souffrez que je me prévale encore de la morale des païens. J'ai dit qu'elle suffisait pour nous convaincre; mais j'en ai dit trop peu , et j'ajoute qu'elle est même ici , dans un sens plus propre à nous confondre que la morale des Pères. Qu'il me soit donc permis de faire parler dans cette chaire un auteur profane , et de vous adresser, ou pour votre instruction , ou pour votre confusion , les mêmes reproches qu'il faisait à son siècle en des termes si énergiques et si forts. Car répondez-moi , disait-il en déplorant les abus de l'ancienne Rome , et s'élevant contre les faux dévots du paganisme qui fatiguaient les dieux de leurs injustes prières; dites-moi ce que vous pensez de Jupiter, et quelle estime vous en faites ? si vous avez pour le plus grand des dieux le même respect que pour le plusisagede vos magistrats? Cette question vous surprend , poursuivait-il : mais ce n'est pas sans raison que je la fais : car l'iriez-vous trouver, ce magistrat dont vous respectez la vertu , pour lui faire dans son palais l'infâme prière que vous venez faire à Jupiter dans le plus auguste de ses temples? Vous supposez donc Jupiter moins intègre et plus aisé à corrompre, quand vous le croyez disposé à vous écouter et prêt même à vous exaucer? Ainsi s'expliquait un païen ; ainsi , par de sanglantes ironies , reprochaitil à des païens les scandales de leur religion , et peutêtre les corrigeait-il. Or, c'est bien ici, chrétiens, que Tinfidélité nous fait des leçons et qu'elle nous condamne. Appliquons ceci à nos mœurs.

En effet, comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu de sainteté ? est-il donc le fauteur de nos vices ? est-il le complice de nos crimes? et le veutil , le peut-il être? Toutefois c'est sur ce principe que nous agissons et que nous traitons avec lui. Car quand je prie , ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostome, quand je prie, mon intention est que Dieu , par un effet de sa miséricorde et par une condescendance toute paternelle , se conforme à moi ; que sa volonté, qui est efficace et toute-puissante ,.

se joigne à la mienne, qui n'est que faiblesse, et qu'il accomplisse enfin ce que je veux, mais ce que sans lui je veux inutilement. Si donc, aveuglé par l'esprit du monde , bien loin de prier en chrétien , je prie dans la vue de satisfaire mon ambition, mon orgueil , mon ressentiment, ma vengeance, que fais-je?je demande à Dieu qu'il s'accorde là-dessus avec moi ; c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi, passionné comme moi , violent comme moi , et que pour moi, qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte, est-ce le prier en Dieu, et n'est-ce pas plutôt le déshonorer? n'est-ce pas, autant qu'il dépend de moi , le faire servir à mes iniquités , comme il s'en plaint lui-mémepar son prophète : f^erumtamen servira me/ecisH peccatis tuU! et laborem mihi prœbuisti in iniquUcUibus tuis f ( IsAi. , 43. ) Observez cette expression , Et laborem m ihi prsebuisti; co mme s'il disait au pécheur, votre prière m'a été un sujet de peine ; car j'aurais voulu , d'une part , me rendre propice à vos vœux, et de l'autre, je n'y pouvais répondre favorablement : mon cœur était donc dans une espèce de violence , et comme partagé entre ma sainteté et ma bonté; ma bonté, qui s'intéressait pour vous, et ma sainteté, qui s'opposait à vous ; ma bonté , qui me portait à vous écouter , et ma sainteté, qui m'obligeait à vous rejeter : Et laborem mihi prxbuisti in iniquitatibus tuis. Et certes, chrétiens, si Dieu , oubliant ce qu'il est, avait alors égard à nos prières , ne serait-ce pas un scandale pour nous, et ne commencerions-nous pas nousmêmes à douter de sa providence ?

Je sais, et saint Jean nous l'apprend , que nous avons un puissant avocat auprès du Père , qui est le Fils, et que c'est par les mérites de ce Fils adorable que nous prions. Mais ce que d'abord et en général j'ai dit de Dieu , pour l'appliquer en particulier à l'Homme-Dieu , voulons-nous en faire le patron de cette aveugle concupiscence qui nous domine ? et si ce n'est pas là le sentiment que nous en avons , pourquoi comptons-nous sur ses mérites , dans des prières que la seule concupiscence nous a inspirées?

Non , mes frères , non , ce n'est point pour un tel usage que Dieu, dans la personne de Jésus-Christ, nous a donné un médiateur. Il est l'avocat des pécheurs ; mais il ne le fut jamais et il ne le peut être des péchés; et vouloir me servir ainsi de son crédit, ce n'est rien moins , dans la doctrine de saint Augustin, que de vouloir l'anéantir lui-même. Comment cela? parce qu'au lieu que la foi nous le représente comme l'auteur des grâces et des vertus , c'est en faire malgré lui le médiateur de notre vanité, le médiateur de notre avarice, le médiateur de notre concupiscence et de notre sensualité. Cor si vous en jugiez autrement, reprend saint Augustin, auriezvous l'assurance d'interposer le nom du Rédemp-

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tcur, pour demander ce qui détruit l'ouvrage de la rédemption ; et , rempli de vos projets ambitieux , oserîez-vous prendre pour intercesseur auprès de Dieu, celui même qui se réduit dans la plus profonde humiliation pour vous enseigner Thumilité?

Heureux encore que Dieu , pour votre salut, devienne inflexible à votre prière. C'est dans cette rigueur apparente que vous devez reconnaître $a miséricorde; et où en seriez-vous si c'était un Dieu plus indulgent et selon votre gré? Ce qui a perdu les Pompée et les César, ajoutait ce fameux satirique dont je n'ai pas fait difficulté d'emprunter ici les pensées, et qui semble n'avoir parlé que pour nousmêmes ; ce qui a renversé et ce qui renverse tous les jours des famiHes entières , ne sont-ce pas des souhaits trop vastes et sans bornes , des souhaits criminels, accomplis par des divinités d'autant plus mortellement et plus malignement ennemies , qu'elles étaient plus condescendantes et plus faciles : Magna numinibus vota exaudita mallgnis. Et moi je dis, pour consacrer ces paroles : Quelle a été la source de la réprobation de tant de chrétiens? n'estce pas d'avoir obtenu du ciel ce que le ciel ne leur accordait , et ce qu'il ne pouvait leur accorder que dans l'excès de sa colère? Et d'où vient encore la perte de tant de mondains qui se damnent au milieu de l'opulence et dans la mollesse , si ce n'est pas de ces pi^tendues faveurs de Dieu, qui les exauce selon les désirs insensés de leurs cceurs , plutôt que selon les desseins de son aimable providence? Vous demandez à Dieu ce qui flatte votre passion ; et si Dieu vous le donne , lui qui prévoit ce qui vous pervertira , ce qui vous corrompra, ce qui vous entraînera dans rabtme, peut-il exercer sur vous un jugement plus rigoureux et une vengeance plus terrible? Ken demeurons pas là.

Si l'on ne demande pas toujours à Dieu des choses préjudiciables et dans des vues directement contraires au salut, au moins lui demande-t-on des biens purement temporels et inutiles au salut. Je ne veux pas dire que les biens temporels ne soient pas des dons de Dieu, ni qu'ils soient absolument contraires au salut : mais quand le sont-ils, et pourquoi Dieu les refuse-t-il alors? quand nous ne les demandons , ni selon l'ordre qu'il a établi , ni par rapport à la fin qu'il a marquée.

Car, premièrement, on ne lui demande que les grâces temporelles, qui toutes se terminent aux besoins de cette vie ; et à peine pense-t-on aux spirituelles , à quoi le salut est attaché : les avantages de la fortune, la prospérité, le repos'; voilà ce que nous désirons , et ce que nous recherchons , et ce que désirent, ce que recherchent aussi bien que nous les infidèles : Hssc enim omnia génies inquirunt. 'Matth. 6.) Ce sont des biens, je l'avoue : mais ce sont des biens périssables , des biens d'un ordre

inférieur à l'homme et surtout à Thomme chrétito , des biens dangereux et sujets à se convertir en de vrais maux. Pour les biens solides et incorruptibles, c'està-dire la pureté des mœurs, la bonne conscience, l'humilité, la foi , l'amour du prochain , tout ce qui sert à sanctifier l'âme et qui en fait la perfection, disons-le, et confondons-nous en le disant, c'est à quoi nous sommes peu sensibles, et ce qui rarement nous attire au pied des autels; Qui de vous a jamais eu recours à Dieu pour devenir plus modéré dans ses passions et plus réglé dans sa conduite? On visite les tombeaux des martyrs ; mais pourquoi ? pour être guéri d'une maladie, et non point pour être déKvré d'une tentation. On invoque les saints : mais pourquoi ? pour être plus heureux et plus opulent , et non point pour être plus humble et plus ennemi des plaisirs. Ah! mes frères, s'écriait Salvien, si nous sommes affligés de calamités publiques, si nous sommes menacés d*une famine ou d'une contagion, s'il règne une mortalité parmi nous, nous courons en foule au temple du Dieu vivant ; tout retentit de nos gémissements et de nos prières : mais s'agit-il d'un libertinage qui déshonore le christianisme et qui désole l'Église ; on nous voit tranquilles et sans inquiétude; et , au lieu d'engager le ciel à faire cesser de scandaleuses impiétés, nous vivons en paix et dans la plus affreuse indolence. Ainsi nous prions conmie ce malheureux Antiochus, dont la prière intéressée ne put trouver grâce devant Dieu : Orabat seeks' tus Dominum a quo non erat misericordiam consecuturus. (Mach., 9.) Il priait, Orabat; et l'on ne peut douter qu'il ne priât avec toute Tardeur possible : mais il priait en mondain, Orabat scdestus; car il ne demandait à Dieu ni l'esprit de pénitence, ni le don de piété, ni le respect des choses saintes qu'il avait profanées, mais une santé qu'il préférait à tout le reste, et dont il était idolâtre, Orabat scelestus Dominum ; et c'est pour cela que le sein de le miséricorde lui était fermé : A quo non erat misericordiam consecuturus. Voilà comment nous prions ; mais en vain , puisque le Fils de Dieu n'a jamais prétendu se faire garant de telles prières. Pourquoi? consultons l'Évangile, il va nous l'apprendre.

Le Fils de Dieu dit à ses disciples : si vous demandez quelque chose à mon Père , et que ce soit en mon nom que vous le demandiez, il vous l'accordera : Si qvid peUeritis patrem in nomine meo, dabit vobis. (JOAN., 16.) Mais remarquez, c'est la réflexion de saint Augustin , remarquez bien cette parole, *^t quidy par où Jésus-Christ nous fait entendre que ce que nous demandons en son nom doit être quelque chose digne de lui ; parce qu'autrement il ne lui conviendrait pas de s'employer pour nous. Or, tous les biens de la terre, séparés du salut étemel , ne sont rien devant Dieu. Le demander donc préd-

SUR LA PRIÈRE

sèment à Dîea, c'est ne rien demander; et quoique la promesse du Sauveur du monde soit générale ou semble Pétre, ils n'y sont point par eux-mêmes compris. Pour vous en convaincre , écoutez ce qu'il ajoute à ses apôtres : Usqne modo non petUtis quid* ^wun in nomine meo ( Joân., 16) : Jusques à présent fous n'avez rien demandé en mon nom. Mais comment est-ce, reprend saint Augustin, que le Fils de Dieu leur pouvait tenir ce langage, puisqu'il est évident que les apôtres lui avaient déjà demandé plusieurs grâces? saint Pierre, de demeurer sur le Thabor , les enfants de Zébédée, d'être élevés aux deux premières places de son royaume. Ah! répond ce saint docteur, il est vrai qu'ils lui avaient demandé ces sortes de grâces; mais parce que ces grâces n'étaient que des avantages humains, et que dans ridée du Sauveur tous les avantages humains se méritaient nulle estime, il croyait avoir droit de compter pour rien tout ce qu'ils lui avaient demandé : Usque modo non peUsiis qtddquam. En effet, demeurer avec lui sur le Thabor, ce n'était qu'une douceur sensible , que saint Pierre eût voulu goôter : occuper les premières places de son royaume, ce n'était dans l'intention des deux disciples qu'un vain honneur dont se repaissait leur ambition, parce qu'ils ne le concevaient pas tel qu'il est : mais le zèle des âmes , mais la constance dans les persécutions, mais le renoncement à eux-mêmes , c'étaient les grâces essentielles dont ils avaient besoin , et qui devaient les soutenir, les animer, les perfectionner dans kur ministère apostolique ; c'est ce qu'ils n'avaient jamais demandé à leur mattre : Usque modo nonpeUsHi quidquam. Or à combien de chrétiens ne pourrais-je pas faire aujourd'hui la même plainte; et à combien même de ceux qui m'écoutent n'anrais-je pas lieu de dire, par la même raison : Mondain, vous n'avez rien demandéjusques à présent à votre Dieu , parce que vous ne lui avez encore jamais demandé le détachement et le mépris du monde : pécheur, vous ne lui avez rien demandé, parce que, dans l'état de votre péché, vous ne lui avez encore jamais^ demandé votre conversion, jamais un cœur contrit et humilié, jamais la grâce de vous surmonter vous-mêmes et de renoncer à vos habitudes : c'étaient là néanmoins les grâces, mais les grâces par excellence que vous deviez désirer et rechercher.

De plus , quand le Sauveur du monde nous assure dans l'Évangile, que tout ce que nous demanderons en son nom nous sera donné, il entend que nous demanderons selon la règle qu'il nous a lui-même prescrite. Car, comme remarque Tertullien , c'est lui-même qui , réglant la prière et l'animant de son esprit, lui a communiqué le pouvoir spécial et le privilège qu'elle a de monter au plus haut des cieux , et de toudier le cœur de Dieu , en lui exposant les

misères des hommes : Ab ipso enim ordinata, et de .ipsius êpirUus animera jam tune oraHo , suo quasi privilegio ascendit in cixlum , commendans Patri qux FUius dœuit (Tbbtull. ) Or, quelle est cette règle divine selon laquelle le Fils de Dieu nous a ordonné de prier? La voici : Cherchez, nous dit-il, avant toutes choses le royaume de Dieu et sa justice , et rien ne vous manquera. Demandez au Père céleste la sanctification de son nom , l'avènement de son règne, l'accomplissement de sa volonté, sans lui demander d'abord ce pain matériel qui vous doit servir d'aliment, et alors je vous seconderai. Mais si vous renversez cet ordre ; si , par un attachement au monde , indigne de votre profession , vous demandez le pain matériel avant le royaume de Dieu, ne vous appuyez plus sur mes mérites, tout infinis qu'ils sont, puisque votre prière, toute fervente qu'elle peut être, n'est plus selon le plan que j'ai, tracé. Quxnte primum regnum Dei etJustUiam ^.

(Mâtth., 6.)

Ce n'est donc pas , chrétiens , qu'on ne puisse absolument demander à Dieu les biens temporels , l'Église les demande elle-même pour nous : mais demandons-les comme l'Église; demandons-les après avoir demandé d'abord et sur toute chose les biens spirituels : demandons la bénédiction de Jacob et non point celle d'Ésaû. Belle figure, que l'exemple de ces deux frères! Écoutez l'application que j'en fais à mon sujet, et prenez garde : ils eurent tous deux dans leur partage la rosée du ciel , et tous deux ils eurent pareillement la graisse de la terre. En quoi furent-ils différents; et quelle marque l'Écriture donne-t-elle de l'élection de Jacob et de la réprobation d'Ésaû? Ah I chrétiens , c'est que dans la bénédiction de Jacob , la rosée du ciel fut exprimée avant la graisse de la terre : De rore cœli et de pinguedine terrx sUbenedictio tua{Gen, 27 ) ; au lieu que dans la bénédiction d'Ésaû, il est parlé de la graisse de la terre avant la rosée du ciel : Z>ei tibi de pinguedine terrx et de rore coeli. Voilà ce qui se passe encore parmi nous, et ce qui discerne les prières chrétiennes de celles qui ne le sont pas. Un juste, un homme du monde prient dans le même temple et au même autel; mais l'un prie en juste, et l'autre en mondain. Comment cela? Est-ce que l'un ne demande à Dieu que les biens de la grâce , et l'autre que les biens de la terre? Non ; car il se peut faire que le juste, avec les biens de la grâce, demande encore quelquefois les biens de la fortune, comme le mondain ; et que le mondain, avec les biens de la fortune, demande aussi les biens de la grâce, comme le juste. Mais le mondain, conduit par l'esprit du monde , place les biens de la fortune devant les biens de la grâce. De pinguedine terrm^ et de rore coeli ; et le juste , conduit par l'esprit de Dieu , donne la préférence aux biens de la grâce sur les biens

SUR LA PRIÈRE

de la fortune, De rore cœli et de pinguedine terrx. Il dit h Dieu : Seigneur, sanctitiez-nioi ; rendez-moi chaste, charitable, miséricordieux , patient. De rore cœli; et puis, donnez-moi des biens de la terre, ce qui peut m^étre utile pour mon salut, JE:^ de pinguedine terrœ. Mais Thomme du monde dit : Seigneur, faites-moi riche , grand , puissant , De pinguedine ferrw; et ne me refusez pas aussi les grâces nécessaires pour bien vivre dans le monde , Et de rore cœli. Prière de réprouvé. Quand nous prions de la sorte, faut-il s'étonner si Dieu ne nous écoute pas? Allons à la source , et pour connaître plus à fond sur quoi l'importante vérité que je vous prêche est établie, comprenez ce principe de saint Cyprien, que nos prières n'ont de vertu qu'autant qu'elles sont unies aux prières de Jésus- Christ. Car il n'y a que Jésus-Christ de qui l'on puisse dire avec saint Paul , qu'il a été exaucé pour le respect dû a sa personne ; Exauditusesfpro sua reverentia, ( Hebr., 5. ) Quand Dieu nous exauce, ce n'est point en vue, ni de ce que nous sommes, ni de ce que nous méritons, puisque par nous-mêmes nous ne sommes rien , et que par nous-mêmes nous ne méritons rien ; mais il nous exauce en vue de son Fils, et parce que son Fils a prié pour nous avant que nous fussions en état de prier nous-mêmes. Cela supposé, comment Dieu pourrait-il agréer des prières où , par préférenc-e au salut, nous lui demandons des biens temporels, puisqu'elles n'ont alors nulle conformité, nulle liaison avec les prières de cet Homme-Dieu qui s'est fait notre médiateur ? Qu'a-t-il demandé pour nous? vous le savez : que nous soyons unis par le lien de la charité, Rogo, Pater, ut sint unum (Jo AN., 17); que sans ostentation, sans déguisement, nous soyons saints en esprit et en vérité, Pater y sanctifica eos in veritate ( Joan. , 17) ; que vivant au milieu du monde selon notre vocation et notre état, nous soyons assez attentifs sur nous-mêmes , et assez heureux pour nous préserver de son iniquité. Non rogo ut totlas eos de mundo^ sed ut Serves eos a malo, ( Joan. , 17. ) Mais que faisonsnous? nous demandons à Dieu des richesses, des honneurs , une vaine réputation , une vie commode; et, sans les demander après le salut et par rapport au salut, nous ne les demandons , ces richesses , que pour être dans l'abondance ; ces honneurs, que pour être dans l'éclat; cette réputation, que pour être connu^ et distingués ; cette vie commode, que pour en jouir : c'est-à-dire que nous demandons ce que Jésus-Christ n'a jamais demandé pour nous. Et pourquoi ne Ta-t-ii jamais demandé? appliquez-vous à ceci : parce qu'il n'a pu prier, ajoute saint Cyprien , que conformément à la Gn pour laquelle il était envoyé. Or il était envoyé en qualité de Sauveur, et la mission qu*il avait reçue ne regardait que le salut de Thomme. C'est donc uniquement '

pour le salut de l'homme qu'il a dû travailler, qu'il a dû souffrir, qu'il a dû mériter; et par une consé<quence nécessaire, c'est uniquement pour le salut de l'homme et pour tout ce qui se rapporte au salut dé l'homme qu'il a dû prier.

De là, chrétiens, vous demandez, mais vous n'obtenez rien, parce que vous ne demandez pas avec Jésus-Christ ; et que vous pourriez dire , si vos prières, indépendamment de cette union, étaient efficaces, que vous avec reçu des biens sans en être redevables à ce Dieu sauveur : ce qui, dans les maximes de la religion que nous professons , est un blasphème. Et voilà sur quoi s'appuie saint Augustin, quand il prouve si solidement, que l'espérance chrétienne n'a point pour objet jes biens de cette vie. Non, disait ce saint docteur, ne vousy trompez pas, et que personne de vous ne se promette une félicité temporelle, parce* qu'il a l'honneur d'appartenir à Jésus-Christ; Nemo sibipromitlat/elicUa/em hujus mundi, quia christianus est, ( Aug. ) Ce n'est point pour cela que Jésus-Christ nous a choisis , ni à cette condition qu'il nous a appelés. Il peut, sans manquer à sa parole, nous laisser dans la pauvreté, dans l'abaissement, dans la souffrance. Il s'est engagé à présenter lui-même vosprières devant le trône de Dieu; mais il a supposé que vous prieriez en chrétiens, et pour le ciel', où il a placé votre héritage. Excellente raison dont se servait encore le même Père contre les railleries des païens. Vous nous reprochez , leur répondait-il , que malgré nos prières nous vivons dans la disette et dans l'abandon de toutes choses. Mais pour nous justifier pleinement de ce reproche aussi bien que notre Dieu , il suffit de vous dire que quand nous le prions, ce n'est point précisément pour les biens de la terre, mais pour les biens de l'éternité. Si donc nous sommes pauvres en ce monde , non-seulement cet état pauvre où nous vivons n'est point une preuve de l'inutilité de nos prières , mais c'est une assurance que le fruit nous en est réservé ailleurs et dans une vie immortelle.

Telle était la réponse de saint Augustin, qu'il concluait par la pensée la plus touchante. Car c'est en cela , poursuivait-il , que nous devons admirer la libéralité de notre Dieu. Il ne borne pas ses faveurs à des biens temporels , parce que ce sont de^ biens au-dessous de nous, parce que ce sont des biens incapables de nous satisfaire , parce que ce sont des biens trop peu proportionnés , et à la noblesse de notre être , et à la valeur de nos prières. Il ne veut pas nous traiter comme des enfants , que l'on amuse par des bagatelles. Il ne veut pas nous traiter comme les idolâtres , dont il récompense dans cette vie les vertus morales par un bonheur apparent. Mais il veut être lui-même tout notre bonheur, lui-même toute notre récompense. Ah ! mes frères, ne prenons donc

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peste duiiige dans le choix desbiensque nous demandons. Tenons-nous en à la parole de notre Dieu, qui nous a promis desedonner à nous ; et pour l'engager às'jr tenir loinméme, ne lui demandons que lui-même. Il yen a plusieurs quiespèrenten Dieu, mais qui, sans nul égard à Dieu, espèrent tout autre choseque Dieu : MuUi de Deo sperant, sed non Deum. ( Au&. ) Gardons-nous de faire une séparation si désavantageuse pour nous; et comme nous n'espérons rien que de Dieu, n'espérons rien aussi que Dieu, ou que par rapport à Dieu : A Deo alia petunt prxter Demn : tuipsumDeumpete. (Aug.)

Mais ce ne sont point en effet des grâces temporelles que je demande à Dieu. Ce sont des grâces somaturelles, des grâces de salut, et cependant je ne les ai pas. Non , mon cher auditeur, vous ne les avez pas, parce que sur cela même vous faites un troisième abus de la prière , dont vous ne vous apereevez pas peut-être, et que je vais vous découvrir.

Cest qu'au lieu d'envisager la prière comme Finstrament que Dieu nous a mis en main pour faire descendre sur nous les véritables grâces du salut, c'est-à-dire les grâces réelles et possibles, les grâces solides et nécessaires , les grâces réglées et mesurées selon Perdre des décrets divins, nous nous en servons pour demander des grâces chimériques, des grâces superflues, des grâces selon notre goût et selon nos fausses idées. Je m'explique. Nous prions, et nous prions, à ce qu'il nous semble, dans un vrai désir de parvenir au salut : mais , par une confiance aveugle, nous faisons fond sur la prière, comme si la prière suffisait sans les œuvres ; comme si tout le salut roulait sur la prière; comme si Jésus-Christ en nous disant, priez, ne nous avait pas dit au même temps, veillez et agissez; comme s'il y avait des grâces qui pussent et qui dussent nous sauver sans nous. Nous prions et nous demandons la grâce d'une bonne mort, persuadés que c'est assez de la demander sans se mettre en peine de la mériter, et sans s'y préparer par une bonne vie. Nous prions et nous demandonsdes grâces de pénitence, des grâces de sanctification : mais des grâces pour l'avenir, et non pour le présent; mais des grâces qui lèvent toutes les dtfificultés, et non qui nous laissent des efforts à faire et des obstacles à vaincre; mais des grâces miraculeuses qui nous entraînent comme saint Paul, et non des grâces qui nous disposent peu à peu et avec lesquelles nous soyons obligés de marcher; mais des grâces qui nous suivent partout , qui nous soient assurées partout, qui nous permettent de nous exposer partout, et non des grâces que nous ayons soin de ménager : c'est-à-dire que nous demandons des grâces qui changent tout l'ordre de la Providence et qui renversent toute l'économie de notre salut.

Coucluons, chrétiens, cette première partie, par la prière du prophète : UnampeUiaDomino{Ps. 6} :

BOORDALOUB. — T. I.

je ne demande plus proprement au Seigneur qu'une seule chose : Hanc requiram; c'est ce que je dois uniquement rechercher. Et quoi ? Ui inhabitem indomo Domini [Ibid.) : de demeurer dans sa sainte maison et de le posséder éternellement dans sa gloire. Car je le reconnais, ô mon Dieu, lyoute saint Augustin , et je vois bien maintenant pourquoi vous avez si souvent rejeté les prières de votre serviteur. C'est que pour répondre aux desseins de votre miséricorde, je devais vous demander des choses qui ne me fussent pas communes avec les païens et les impies : Ea quippe a te desiderare debui, qux mihi cum impiis non essent communia. ( Aua. ) Vous vouliez que mes prières me distinguassent des ennemis de votre nom, cependant je trouve qu'entre leurs prières et les miennes il n'y a presque point eu jusqu'à présent de différence, sinon qu'ayant demandé comme eux des faveurs temporelles, ils les ont communément obtenues, et que vous me les avez ordinairement refusées, ou parce qu'elles étaient par elles-mêmes contraires à mon salut, ou parce que je ne les demandais pas pour mon salut. Mais en cela, Seigneur, je confesse encore que vous m'avez fait grâce, parce que ces faveurs temporelles que je vous demandais, auraient achevé de me pervertir, au lieu queles fléaux de votre justice ont servi à me corriger. En devenant heureux dans le monde, je vous aurais plus aisément oublié. J'aurais Imité l'exemple des autres, si mes vœux eussent été suivis de la même prospérité. Ainsi, mon Dieu, bien loin de me plaindre de vos refus , je vous en bénis, et Je compte pour un bienfait de ne m'avoir pas exaucé selon mes désirs, mais selon l'ordre de votre sagesse et pour mon salut : Et gaudeo quod non exaudieris ad voluntatem, et exavdire$ ad scUutem, ( Aue. ) Mais maintenant, mon Dieu, vous écouterez mes demandes, parce que je ne veux plus vous demander que les biens éternels; parce que si je vous en demande d'autres, je ne veux plus vous les demander que par subordination et par rapport aux biens éternels; parce qu'entre les grâces du salut que je vous demanderai , je ne veux plus vous demander que celles qui me doivent être utiles, que celles qui peuvent plus sûrement, plus directement me conduire aux biens éternels. Ainsi , chrétiens , la parole de Jésus- Christ s'accomplira-telle à notre égard : nous demanderons, et nous recevrons? Au lieu que nous ne recevons pas^ ou parceque nous nedemandons pas cequ'll faut, c'a été la première partie; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut, c'est la seconde.

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