‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 76 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si Dieu veut écouter nos prières, c'est à certaines conditions nécessi^res et essentielles : mais de quelque manière, chrétiens, que Dieu en use avec nous, et qu'il ait pluàsa providence de disposer les choses

SUR LA PRIÈRE

ea serait une erreur, et une grossière erreur, de se persuader que les conditions de la prière fussent un obstacle à Taccomplissement de nos voeux, et un prétexte dont Dieu se servtt pour avoir droit denous refuser ses dons. Ah! mes frères, disait saint Augustin , à Dieu ne plaise que nous entrions jamais dans ce sentiment, puisqu'il n'est rien de plus opposé à la conduite de notre Dieu. Lui qui, selon rÉcriture, ne peut arrêter le cours de ses «miséricordes, lors même que nous irritons sa colère : Numquid corUinebit in ira sua misericordias suas (Ps., 76); lui qui n*attend pas qu'on le prie, mais qui, dans la pensée du prophète royal, se plaît à exaucer les simples désirs : Desiderium pauperum exaudlMDominusiPs., 9) : lui dont l'oreille est ri délicate, qu'il entend jusqu'à la préparation des coeurs; PrseparaUonem cordis eorum aiudivit auris tua (Ps. , 9 ) : il n'a garde , si j'ose parler ainsi , d'être de si difficile composition quand on l'invoque de bonne foi ; et , bien loin qu'il se prévale de sa grandeur, dans le commerce qu'il nous permet d'avoir avec lui par la prière, on pourrait plutôt douter, s'il ne s'y relâche point trop de ce qui lui est dà , et s'il ne supporte point avec trop de condescendance nos faiblesses et nos imperfections. J'avoue que la prière, pour être efficace , doit être revêtue de certaines qualités : mais en cela je soutiens qu'on ne peut accuser Dieu, ni de resteindre ses promesses, ni d'enchérir ses grâces. Pourquoi? pQorce qu'à bien examiner ces qualités, il n'y en a aucune qui ne soit aisée dans la pratique, aucune dont la raison ne nous justiûe la nécessité, aucune que les hommes mêmes n'exigent par proportion les uns des autres; et ce que je vous ai déjà fait remarquer, aucune dont cette femme de notre évangile ne nous ait donné l'exemple et dont elle ne soit pour nous le plus sensible modèle.

Car enfin, demande saint Chrysostôme, dans l'excellente homélie qu'il a composée sur ce sujet, quelles conditions exige notre Dieu pour l'infaillibilité delà prière ? rhumilité , la confiance , la persévérance, l'attention de l'esprit, l'affection du cœur. Or y a-t-il rien là , je ne dis pas d'impraticable et d'impossible, mais de pénible et d'onéreux?

Prier dans la disposition d'un esprit humble, quoi de plus raisonnable et même de plus naturel? Peut-on avoir une juste idée de la prière, et oublier en priant cette règle fondamentale? Prie-t-on autrement les princes et les monarques de la terre? Se faH-on une peine de leur rendre des hommages et des respects , lorsqu'on a des requêtes à leur présenter? et si, par ces respects et par ces hommages, on vient àbout de ses prétentions, se plaint-on qu'il en ait trop cofité ? Dit-on qu'ils fassent acheter trop cher leurs grâces, quand ils les refusent à un téméraire qui les demande avec hauteur? et pour-

quoi le dirait-on de Dieu , devant qui il est d'aHleon bien plus raisonnable et par conséquent bien plus facile de s'humilier que devant les hommes? La Cha* nanéenne dont parle saint Matthieu fit-elle difficulté de se prosterner en la présence de Jésus-Christ et de l'adorer? fut-ce un grand effort pour elle de confesser à ses pieds son indignité ; et compta-t-elle pour beaucoup d'essuyer les rebuts auxquels elle se vit d'abord exposée? Non, non, lui dit le Sauveur du monde , il ne faut pas donner le pain des enfante aux chiens : Nonestbonum sumere pcmemJUiorum, etmittere canWus,{MiLTTB.^ 15.) Est-il une comparaison plus humiliante ? mais tout humiliante qu'elle pût être , cette Ghananéenne en parut-elle touchéeet contristée? quedis-je? ne reconnut-elle pas ellemême la vérité de ces paroles en se les appliquant? II est vrai, Seigneur ; Eliam, Domine, (Mâtth., 15.) Ce fut ainsi qu'elle pria. Mais comment prions-nous? Elle était païenne, et cette païenne s'humilie; nous sommes chrétiens , et nous apportons à la f^ère un esprit d'orgueil dont nous ne pouvons nous défaire, lors même que nous sommes forcés à reconnaître nos misères et nos besoins : et parce que cet esprit nous domine, nous prions avec présomption, comme si Dieu devait avoir des égards pour nous, comme s'il devait nous distinguer, comme s'il devait nous tenir compte de nos prières. Sans parler de ce faste extérieur qui souvent accompagne nos sacrifices , et qui , bien loin d'engager Dieu à nous écouter, l'engage à nous punir; sans parler de ce luxe que nous portons jusque dans le sanctuaire, de cet air de grandeur et de suffisance que nous y retenons, de ces postures vaines et négligées que nous y afifeotons; états bien contraires à l'action d'un suppliant, et qui , selon l'Écriture , rendent nos prières abominables devant Dieu , puisque Dieu ne hait rien davantage qu'un pauvre orgueilleux, Pauperem $th perbum {Kccii.y 35) : sans en venir à cedétail, nous demandons à Dieu des grâces, mais comment? non point comme des grâces , mais comme des dettes, prêts à nous élever et à nous enfler s'il nous les accorde , prêts à murmurer et à nous plaindre s'il ne nous les accorde pas. Nous les demandons pour oublier, après les avoir reçues, que nous les tenons de lui ; pour les posséder et en user sans les rapporter à lui. Or devons-nous être surpris alors que Dieu nous ferme son sein ? voulons-nous qu'il nous exauce aux dépens de sa propre gloire? et ne seraitce pas prodiguer ses biens, que de les répandre Indifféremment et sur les superbes et sur les humbles?

Prier dans le sentiment d'une vive confianœ, quoi de plus juste? C'est notre souverain et notre Dieu qui, par un effet de sa miséricorde, son-seulement veutêtre prié de la sorte , mais se tient même honoré de cette confiance , qui , dans mille endroits de TÉ-

SUR LA PRIÈRE

critinre, lui attribue plutôt qu'à sa miséricorde (oe vous offensez pas de ma propositioc , elle est saine et orthodoxe) , qui , dis-je , en mille endroits de TÉcriturOf attribue à cette conBance, plutôt qu*à sa miséricorde même , la vertu miraculeuse de la prière; ne disant pas à ceux qui ont recours à lui et qui le réclament, c*est ma bonté et ma puissance, mais c'est fotre foi et votre confiance qui vous a sauvés, Fides tua te saivum fecit. (Matth., 10.) Pouvaitil noos proposer un parti plus avantageux ? Tout infidèle qu'était la Ghananéenne , n'est-ce pas celui qu'elle embrassa d'abord? Cette ouverture de cœur qu'elle marqua à Jésus*Christ, en lui portant ^ellemême la parole; Seigneur, ayez pitié de moi , Misereremei, Z^omtfte (Matth., 15) : ce motif tendre et affeetueux par où elle l'intéressa, en l'appelant fils de David , FUii David : ces cris qu'elle redoubla à mesure que les apôtres la reprenaient et lui ordonn aient de se taire, Dimitte eam , gtda clamât post nos (Matth., 15); cette assurance qu'elle eut de renoncer volontiers au pain de la table, pourvu qu'on lui donnât seulement les miettes qui en tombaiaat; c'est-à-dire, selon Texplication de saint Jérôme, de se contenter des moindres efforts de la puissance du Sauveur, convaincue que ce serait assez pour opérer le miracle qu'elle demandait, Nam €i catelU edunt de micis qux cadutU de mensa donunorumsuorum(^kTTB.^tS) : tout cela n'était-il pas d'une âme bien sûre du Dieu qu'elle invoquait? Qu'eût-elle fait si , déjà chrétienne, elle eût connu Jésns-Christ aussi parfaitement que nous, si, comme nous, au lieu de. le connaître pour fils de David, elle l'eût connu pour Fils du Dieu vivant? Et n'est-il pas néanmoins vrai qu'avec toutes les idées que notre religion nous donne de cet Homme-Dieu , nous ne le prions presque jamais de cette manière simple , mais héroïque, qui nous est marquée par Tapôtre, je veux dire avec foi et sans aucun doute ? Postule autem infide^ nihU hxsitans, (Jacob., 1.) Quoi que Jésus-Christ eût pu faire pour nous y aider, et quoique pour vaincre notre incrédulité et notre défiance, il se soit engagea nous par le serment le plus solennel,et qu'il en ait juré par lui-même, lui, comme dit saint Paul , qui n'avait point de plus grand que lui-même par qui il pût jurer; notre défiance et notre incrédulité l'emportent. Nous croyons un homme sur sa parole, et nous ne croyons pas un Dieu; nous prions , mais en même temps nous nous troublons , nous nous entretenons dans de vaines inquiétudes, nous nous abandonnons à de secrets désespoirs; nous avons recours à Dieu, mais toujours dans Textrémité et quand tout le reste nous manque; nous comptons moins sur Dieu que sur nous-mêmes, et nous faisons plus de fond sur notre prudence que sur nos prières. Aveuglement que déplorait saint Ambroise, et qui justifie bien la conduite de Dieu

quand il raccourcit son bras à notre égard, et qu'il ne daigne pas l'étendre pour nous secourir.

Prier avec persévérance , quoi de plus convenable? Dieu , mattre de ses dons , et à qui seul il appartient d'en disposer, ne peut-il pas les mettre à tel prix qu'il lui plaît ; et ses grâces ne sont-elles pas en effet assez précieuses pour les demander souvent et longtemps ? Quand J^us-Christ , par son silence ,éprouva cette mère de l'Évangile, et qu'H ne repondit pas même une parole, Et non respondit ei verbum (Matth., 15); quand jl sembla vouloir l'éloigner par un refus sévère et mortifiant, et que devant elle il déclara aux apôtres qu'il n'était point envoyépour elle, Noîi sum nUssus, nisi ad oves qumperieruni domus Israël (Matth., 15), cessa-t-elie pour cela de prier, de solliciter, de presser? Non , chrétiens; la résistance de Jésus-Christ augmenta sa persévérance, et sa persévérance triompha de la r^istance de Jésus-Christ. Elle comprit d'abord le mystère et les inclinations de ce Dieu sauveur; et dans l'engagement où elle se trouva d'entrer, pour ainsi dire, en lice avec lui, opposant à une dureté apparente les empressements véritables d'une sainte opiniâtreté, elle força en quelque sorte les lois de la Providence; elle mérita, quoique étrangère, d'être traitée en Israélite : elle obtient le double miracle, et de la délivrance de sa fille, et de sa propre conversion. O charité de mon Dieu , s'écrie un Père, que vous êtes adorable dans vos dissimulations et dans les stratagèmes dont vous usez, pour combattre en apparence contre ceux mêmes pour qui vous combattez en effeti O dissimulatrix clementia , qu» duritiem te simulas , quanta pietcUe pugnas adversus eos pro quitus pugnas ! Ne désespérez donc point , ajoutaîMI, ô âme chrétienne, vous qui avez commencé dans la prière à lutter avec votre Dieu : car il aime que vous lui fassiez violence , il se plaît à être désarmé par vous : Noli igitur desperare , 6 anima , qum cum Deo luctarl cœpistl y amat utiquevimabs te patiy desiderat a te superari. Et ne craignons pas mes frères , conclut-il , que ce Dieu de miséricorde puisse être fort et invincible contre nous, lui qui , par le plus étonnant prodige, a voulu jusques à la mort être faible pour nous : et absit , fratres , ut fortis sit adversum nos, qui pro nobis usque ad morfem infirmatus est. Ainsi le concevaient les saints : mais nous, vous le savez, prévenus d'une erreur toute contraire , et emportés par un esprit volage et léger, nous cédons à Dieu malgré lui-même ; nous lui cédons lorsqu'il voudrait lui-même nous céder ; nous nous ennuyons de lui dire que nous sommes pauvres et que nous attendons son secours, et il veut être importuné. Cette assiduité nous fatigue, nous gêne, nous cause des dégoûts et des impatiences. Nous voudrions en être quittes pour nous être une fois présentés à la porte ; et nous oublions

la grande maxime du Sage, qui nous avertit de supporter les lenteurs de Dieu : Susiine sustenta- Uones Dei. {EcciL, 2.) Nous ne pouvons nous accommoder de cette parole disaie : Expecta, attendez, Reexpecta (Isai., 28) , attendez encore. Le moindre délai nous rebute; et souvent sur le point môme de voir nos vœux remplis , nous en perdons tout le mérite et tout le profit. A qui nous en devons-nous prendre? Est-ce à Dieu? ou n'est-ce pas à nousmêmes ?

Enfin, prier avec attention , avec affection, je dis avec attention de Tesprit, avec affection du cœur, quoi de plus nécessaire et de plus essentiel à la prière ? Je finis par ce point le plus important de tous. Attention de Tesprit , affection du cœur, c'est ce que f appelle, après saint Thomas, Tâme de la prière, et sans quoi elle ne peut pas plus subsister qu'un corps sans l'esprit qui le vivifie et qui l'anime. Car qu'est-ce que la prière ? ne consultons point ici la théologie, mais le seul bon sens et l'idée commune que nous avons de ce saint exercice; qu'est-ce encore une fois que la prière? un entretien avec Dieu, où l'âme admise pour m'exprimer de la sorte , et introduite dans le sanctuaire, expose à Dieu ses besoins, lui représente ses faiblesses, lui découvre ses tentations, lui demande grâce pour ses infidélités. Or, tout cela ne suppose-t-il pas un recueillement et un sentiment intérieur? Si donc il arrive qu'au moment queje traite avecDieu , mon esprit s'égare jusques à perdre absolument et volontairement cette attention intérieure et cette dévotion , quoi je fasse du reste , œa'est plus uneprière.Quandjechanterais les louanges du Seigneur, quand j'emploierais les nui ts entières au pied des autels ; quand mon corps , selon l'expression et l'exemple de David , demeurerait comme attaché et eoilé à la terre, dès que je cesse de m*appliquer, je cesse de prier. Et de là, chrétiens, le docteur angéfique tirait trois grandes conséquences aoxqudles je n'ajouterai rien, mais que je vous prie de bien méditer pour votre édification; conséquences terribles, et qui vous feront pleinement connaître pourquoi nos prières ont si peu d'efficace auprès de Dieu.

Première conséquence. Puisqu'il est vrai que Tattêntion est de l'essence de la prière , on peut dire avec sujet, mais encore avec plus de douleur, que l'exercice de la prière est comme anéanti dans le christianisme : pourquoi ? parce que si l'on y prie encore quelquefois, c'est sans réflexion. A quoi se réduit toute notre piét^; à quelques prières que nous récitons , mais du reste avec un esprit dissipé et presque toujours distrait. Nous remuons les lèvres , non pas comme cette mère de Samuel dont le grand prêtre Héli jugea témérairement; mais comme les Juifs, à qui Dieu reprochait que leur cœur était bien loin àe M tandis qu'ils le glorifiaient de bouche. Ainsi

SUR LA PRIÈRE

nos prières ne sont plus communément. qu'hypocrisie ; et Jésus-Christ pourrait bien nous redire ce qu'il disait aux pharisiens : Hypoantœ, beneprophetavit de vobis Isaias : Fopulus hic labiis me honorât f cor cmtem eorum longe est a me. ( M ATTH., 15. } Ce n'est pas seulement le peuple qui tombe dans ce désordre , et qui , par une fatale grossièreté, prie tous les jours sans prier, c'est-à-dire sans penser a qui il parle , ni à ce qu'il demande. Ce n'est pas seulement le sexe dévot , qui , plus adonne à la prière, fait son capital de dire beaucoup, mais sans fixer sa légèreté naturelle , et en s'appliquaiit très-peu. Ce sont même les hommes les plus éclairés et les mieux instruits; ce sont les personnes mêmes consacrées à Dieu, les ministres mêmes de Dieu, qui par le plus déplorable renversement , à force de prier ne prient point du tout; et au lieu de perfectionner une si sainte pratique par l'habitude, la corrompent et la détruisent.

Seconde conséquence. Puisque la prière renferme essentiellement Tattention, il s'ensuit que, dans les prières qui nous sont commandées, l'attention est elle-même de précepte , en sorte qu'il ne suffit point alors de prononcer, mais qu'une distraction notable et volontaire doit être considérée comme une offense griève et mortelle. Or je dis surtout ceci , mes frères, et pour vous et pour moi, parce que c'est en cela que consiste un des premiers engagements de votre profession et de la mienne, et que la prière vocale est comme le sacré tribut que l'Église chaque jour exige de nous. Car il serait bien étrange que cette action , si sainte d'elle-même , et qui doit nousmêmes nous sanctifier, ne servît qu'à nous condamner ; et que ce qui doit être pour nous la source des grâces , devint une des sources de notre réprobation. Souvenons-nous qu'en nousobligeant à l'office divin, nous nous sommes obligés à un acte de religion : qu'un acte de religion n'est point une pratique purement extérieure, et que comme l'Ëglise, en nous commandant la confession , nous commande la contrition du cœur, aussi nous commande-t-elle l'attention de l'esprit , en nous commandant la prière. Soit que cette obligation naisse immédiatement et directement du précepte de l'Église même , comme l'estiment de très-habiles théologiens ; soit qu'elle vienne du précepte naturel qui accompagne celui de l'Église , en vertu duquel Dieu nous ordonne de faire saintement et dignement ce qui nous est prescrit, comme veulent quelques autres : quoi qu'il en soit, cette différence de sentiments n'est qu'une subtilité de l'école ; et dans Tune et l'autre opinion , l'on pèche toujours également. Ah ! mes frères , n'attirons pas sur nous cette malédiction dont le Prophète, dans l'excès de son zèle, menaçait le pécheur, quand il disait : Que sa prière devienne un péché pour lui; Oratio ejusfiat in peccatum, ( P5. 1 18. ) Or à cora-

SUR LA PRÉDESTINATION

bien de ministres , ou de combien de ministres n*estil pas à craindre qu*on n'en puisse dire autant? Si saint Augustin s'accusait sur cela de négligence, nous avons bien encore plus lieu de nous en accuser nous* mêmes.

Troisième et dernière conséquence. Ce n'est donc pas sans raison que Dieu rejette nos prières , puisque ce ne sont rien moins que des prières, et que bien loin de l'honorer, nous l'offensons et Firritons contre nous. Car quelle injustice, mon cher auditeur? Vous voulez que Dieu s'applique à vous quand il vous plaît de le prier, et vous ne voulez pas, en le priant, vous^appliquer vous-même à Dieu. Vous dites à Dieu comme le Prophète : Seigneur, prêtez l'oreille à mes paroles, yerba mea auribuspercipe (Ps, 5) : Seigneur, écoutez mes cris, IntelUge clamorem meum {Ps, S) : Seigneur soyez attentif à mes voeux , Intende voci orationis mex {Ps, 5 ) ; mais au même temps vous portez votre esprit ailleurs. Vous demandez que Dieu vous parle , et vous ne lui parlez pas; vous demandez que Dieu vous écoute, et vous ne l'écoutez pas; vous ne vous écoutez pas vous-même, vous ne vous comprenez pas.

Réformons-nous, chrétiens, sur ce seul article, et nous réformerons toute notre vie : car on sait bien vivre, dit saint Augustin , quand on sait bien prier : Hectenovit viverCy qui novit orare, ( Aug. ) Pourquoi sommes-nous sujets à tant de désordres? c'est parce que nous ne prions point, ou que nous prions mal; et par un retour trop ordinaire, pourquoi ne prions-nous point, ou pourquoi prions-nous mal? c'est parce que nous ne voulons pas sortir de nos désordres, et que nous craignons de guérir. Demandons à Dieu des choses dignes de lui et dignes de nous. Demandons-les d'une manière digne de lui et digne de nous. En deux mots demandonslui ses grâces, et demandons-les bien; nous les obtiendrons : mais entre les autres grâces, demandons-lui surtout le don de la prière. Disons-lui comme les apôtres : Domine, docenos orare, (Luc, 11) Ah! Seigneur, notre faiblesse est telle, que nous ne pouvons pas , même sans vous , vous bien exposer nos besoins , ni bien implorer votre secours. Çest à vous à nous faire sentir efficacement nos misères; c'est à vous à nous attirer au pied de votre autel pour vous les représenter; c'est à vous à nous inspirer ce que nous devons vous dire pour vous toucher. Donnez-nous donc vous-même, 6 mon Dieu Y cette science si nécessaire; et , par une grâce où sont en quelque sorte renfermées , comme dans leur source , toutes les autres grâces , apprenez-nous à nous servir de la prière pour faire descendre sur nous des grâces de conversion , des grâces de sanctification, des grâces de salut, qui nous conduisent à la gloire, etc.

SERMON

POUR

LE VENDREDI DE LA PREmÀRE SEfifAUf B.

SUR LA PRÉDESTINATION

Erat uutem quidam hamo ibi, tri^inta et octo atmoi habens in inftrmitaU sua. Hune cum vidisset Jesutjaceniem , et eegnovisset quia jam multum tempu$ habertt, dicii ei : Fissanusjleri?

Or il y avait là un homme malade depuis trenta-hoU «nt. Jésus l*ayant vu couché par terre , et sachant depuis comirfco de temps il était dans cet état, lui dit : Voulez vous être guéri? Saint Jean , chap. 5.

SifiB,

A en juger par les apparences, fut-il jamais une demande moins nécessaire que celle du Fils de Dieu à ce paralytique de notre évangile? C'était un ma- ' lade de trente-huit ans, exposé comme les autressur le bord de la piscine miraculeuse. Il attendait avec impatience qu'on Fy jetât au moment que Teau serait remuée par Fange du Seigneur ; il cherchait un homme charitable pour lui rendre ce bon office; il était affligé, et il se plaignait même de n'en avoir encore pu trouver; enfin il ne désirait rien plus ardemment que sa guérison , et il n'avait point d'autre pensée ni d'autre soin qui l'occupât : pourquoi donc lui demander s'il veut être guéri , Fis $amufieri f Mais ce n'est pas sans raison , répond saint Augustin. Ce paralytique était la figure des pécheurs; et lui-même , comme pécheur, il ne pouvait être guéri , sans être converti , selon la pratique du Sauveur des hommes de ne guérir jamais les corps qu'au même temps il ne sanctifiât les âmes. Or quelque disposé que fût ce malade à sa guérison , peut-être ne l'étaitil pas également à sa conversion; et c'est pour cela que Jésus-Christ qui savait que l'un dépendait de l'autre , et qui ne voulait pas lui accorder l'un s'il ne consentait à l'autre, lui demande avant toutes clioses : fis sanusjierif voulez-vous être guéri?

Tel est, chrétiens, notre état en qualité de pécheurs : il y a peut-être longtemps que nous languissons et que nous sommes sans action et sans mouvement dans la voie de Dieu , ou plutôt hors de la voie de Dieu. Peut-être Dieu voit-il parmi nous des paralytiques de plusieurs années, c'est-à-dire des hommes endurcis dans leurs habitudes criminelles; et plaise au ciel qu'entre ceux à qui je parle, il n'y en ait pas dont on puisse dire : Erat auiem quidam triginta et octo annos habens in ir^firmUate sua : ce pécheur est depuis trente-huit ans dans son désordre. Nous avions besoin d'un honune pour nous affranchir de la servitude du péché. Cet homme est venu, et c'est Jésus-Christ. Il nous a jetés dans la piscine, je veux dire dans les eaux salutaires du baptême, où nous avons été régénérés. Au lieu de nous maintenir dans la possession de cette grâce, nous en sommes déchus; et il est encore près d»

nous faire entrer dans une seconde piscine, qui est celle des larmes et de la pénitence. Mais auparavant il nous demande à tous en général et à chacun en particulier : f^U santisfierif est-ce de bonne foi que vous voulez être guéri? C'est à quoi il faut que nous répondions, et ce qui me donne lieu de vous entretenir d'une manière importante, puisquMl s'agit des desseins de Dieu sur nous par rapport au salut, et de la manière dont nous y devons coopérer. C'est en cela même aussi que consiste le grand mystère de la prédestination. Mystère profond et adorable; mystère sur lequel on a formé et Ton forme encore dans le christianisme tant de questions; mystèxe dont je ▼eux vous parler aujourd'hui , pour vous apprendre l'usage que vous en devez faire; les égarements, les écueils qu'il y faut éviter. Saluons d'abord Marie, et disons-lui, Jve, Maria,

C'est le malheur de l'homme d'abuser de tout, et de corrompre soit par la malice de son cœur, soit par les erreurs de son esprit, jusques aux dons de Dieu , jusques aux attributs de Dieu , jusques aux mystères de Dieu. Vérité que saint Augustin a voulu BOUS £aiire entendre, lorsque, se servant d'une expression bien hardie, il a dit que Dieu qui est la sainteté, la pureté par excellence, n'est pour les impies et pour les pécheurs, ni saint, ni pur; puisque les pécheurs et les impies se font tous les jours de Dieu même comme un sujet de profanation : Jmmundis , ne Deus quidem ipse mundus est. (AuG.) Or ce que saint Augustin disait de Dieu, est encore plus vrai de la prédestination de Dieu. Car cette prédestination est un mystère de grâce, et par l'abus qu'en font les hommes, elle leur devient une matière descandale. Ils s'en servent comme d'un prétexte, leurs uns pour vivre dans une vaine conGance qui leur fait négliger le salut , et les autres pour s'entretenir dans des défiances criminelles qui ruinent en eux l'espérance du salut. Ceux-ci s'en prévalent pour présumer trop de Dieu, et ceux-là en sont troublés jusqu'à désespérer des bontés de Dieu : les . premiers par un excès de témérité, et comptant sur la prédestination de Dieu , concluent que leur salut est en a&surance, sans qu'ils se mettent en peine d'y travailler; et les seconds par une pusillanimité de oœur et dans un sentiment tout contraire, se persuadent qu'il n'y a plus de salut pour eux, et que ce serait en vain qu'ils y travailleraient. Deux grands désordres auxquels nous sommes exposés à l'égard de la prédestination ; deux écueils dont nous avons à nous préserver, la présomption et le désespoir. Ce sont aussi , chrétiens , ces deux désordres que j'entreprends de combattre dans ce discours , en vous faisant voir que la prédestination de Dieu ne favorise ni l'un ni l'autre ; et que nous sommes inexcusables , lorsqu'en conséquence de ce mystère , nous nouB abandonnons , ou à la présomption qui nous

SUR LA PRÈDESTliNATlON.

fait oublier le soin du salut, ce sera le premier point , ou au désespoir qui nous fait renoncer au salut, ce sera le second. Il ne me faudrait point d'autre règle, ni d'autre preuve, que ki parole de Jésus-Christ : ^U sanusfierif voulez-vous être guéri? Car puisque sur le salut on nous demande aussi bien qu'au paralytique de l'Évangile, si nous le voulons, il faut donc en en effet le vouloir et y travailler, et voilà le remède à notre présomption : et puisqu'on nous fait au même temps connaître qu'il ne s'agit que de le vouloir, nous ne devons donc pas nous troubler ni désespérer, et voilà le remède à notre défiance. Deux vérités fondamentales de notre religion, sur lesquelles je vais vous découvrir mes pensées, et qui peuvent beaucoup servir à la réformation de vos mœurs.

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