PREMIÈRE PARTIE
Se confier en Dieu ; et mettre en lui toute son espérance; le regarder comme l'auteur, ou, selon le langage de l'Écriture, comme le Dieu de son salut, Deus salutis meas (Ps, 17); faire fond sur les mérites de Jésus-Christ, et compter sur le bienfait de la rédemption; dire, je suis tout en celui qui me fortifie, et tout ce que je serai jamais devant Dieu, c'est par la grâce que je le serai : je l'avoue, chrétiens, ce sont des sentiments de piété que la religion nous inspire, que nous devons avoir dans le cœur, et qui s'accordent parfaitement avec toutes les ré* gles de la foi. Mais en demeurer absolument là, et se reposer du soin de son salut sur cette proTÎdenee générale qui en conduit les ressorts , et qui en ordonne les moyens; dire, j'attends l'heure et le moment qu'il plaira à Dieu de me toucher, et cependant vivre en paix et sans inquiétude dans son p6shé; regarder sa conversion comme une affaire que Dieu ait prise entièrement sur lui , et dont il ne nous rendra pas responsables ; c'est une présomption , mes chers auditeurs, aussi mal fondée dans son principe, qu'elle est pernicieuse dans ses effets. Prenez bien garde à ces deux choses : présomption dont le principe est ruineux, et présomption dont les effets sont très-pernicieux. Je vais vous en convaincre si tous voulez me suivre avec attention.
Je dis que cette présomption est mal fondée dans son principe : en voici la raison , qui est évidente. Parce que de quelque manière que Dieu nous ait prédestinés, il est de la foi qu'il ne nous sauvera jamais sans notre coopération. Or s'il est rral que je dois, pour être sauvé, y coopérer avec Dien, il ne m'est donc plus permis de m'assurer tellenient de Dieu , que j'abandonne le soin de mon salut , et que je m'en décharge entièrement sur lui. J'ai droit d'espérer en Dieu : mais au même temps j'ai une obligation indispensable de travailler avec Dieu , d'agir avec Dieu ; et si je sépare cette confiance de oe tra-
SUB LA PRËDESTINATION.
V9il, de eette action, je me perds, et je renverse l'ordre de Dieu. En effet , quel est Tordre de Dieu , dans la disposition du salut des hommes? Le voici eiprimé dans ces deux paroles de saint Augustin, que TOUS avez cent fois entendues : QuifecU te sine te y nonsahabii te sine te. (Aug.) Ce Dieu plein de sagesse et tout-puissant qui vous a créé sans vous, n*a pas voulu vous sauver sans vous; et h prendre même le salut dans cette étendue que lui donne la théologie, c'est-à-dire en tant qu'il présuppose ou qu'il renferme notre conversion, il n'est pas, en quelque sorte, au pouvoir de Dieu de nous sauver sans nous : pourquoi ? parce que, dit saint Thomas, c*est dans nous-mêmes , je veux dire, 'dans notre volonté, préparée, élevée et fortifiée par la grâce, que tout le mjTstère de notre conversion doit consister.
Il n'en est pas ainsi de tous les autres ouvrages de Dieu; et en particulier, il n'en était pas de même du miracle rapporté dans notre évangile. Quand le Fils de Dieu demanda à ce paralytique, s'il voulait être guéri, yisf ce n'était pas, remarque saint Ambroise, qu*il eût besoin, pour le guérir, de son consentement, car il le pouvait guérir d'une pleine autorité, sans que ce malade le voulût, et même quoiqu'il ne le voulût pas : mais quand Dieu entreprend de nous convertir, et qu'il nous demande intérieurement si nous le voulons, c'est par une espèce d'engagement auquel, tout Dieu qu'il est, sa sagesse et sa providence se trouvent comme assujetties. Car quoi que Dieu fasse de son côté, il est infaillible que nous ne serons jamais convertis si nous ne le voulons être ; et il y aurait même de la contradiction que nous le fossioDS et que nous ne le voulussions pas , puisque , selon la maxime de tous les Pères, être converti n'est rien autre chose que le vouloir, et le vouloir efficacement.
Je sais que la grâce est le grand principe et la première cause qui opère en nous cette volonté : mais je sais aussi qu'elle ne l'opère pas toute seule ; et quelque victorieuse, quelque puissante que je la conçoive, c'est toujours sans préjudice de ce que la foi m'enseigne, que cet acte de la volonté qui fait notre conversion , est un acte libre : or, du moment qu'il doit être libre, nous ne pouvons plus nous en reposer sur un autre; mais c'est à nous-mêmes à Fexiger de nous-mêmes, à nousenjdemander compte à nous-mêmes, pour en pouvoir un jour rendre compte à Dieu.
Cest pour cela que le même esprit qui nous fait dire à Dieu dans l'Écriture, Couverte nos, Domine (Thmsii., 5), Seigneur, convertissez-nous, met aussi dans la bouche de Dieu ces autres paroles : ConverttmM ad me (Tsai. , 46) , convertissez-vous à moi. Or, reprend saint Augustin , comment accorder ces deux textes ensemble ? Si c'est Dieu qui nous eonrerttt, pourquoi nous ordonne-Ml de nous oon-
vertir; et si c'est nous-mêmes qui nous convertissons, pourquoi demandons-nous à Dieu qu'il nous convertisse? Ah! mes frères, répond ce. saint docteur, voilà justement le secret de cette prédestina* tion adorable, sur quoi sont fondés tous les devoirs de la vie chrétienne. C'est qu'autant qu'il serait injurieux à Dieu que nous eussions jamais sans lui la pensée de nous convertir, autant nous est-il inutile de nous flatter que Dieu seul nous convertira ; c'est que pour nous sauver selon les lois établies par la di« vine Providence, deux conversions sont nécessaires , la conversion de Dieu et la nôtre, la conversion de Dieu à nous et notre conversion à Dieu. Il faut que Dieu se convertisse à nous, en nous prévenant par sa grâce , et il faut que nous nous convertissions à Dieu , en suivant avec fldélité le mouvement de sa grâce. Voilà toute la théologie d'un chrétien. Il est vrai que Dieu s'est chargé de la première de ees deux conversions, et qu'elle est uniquement de son ressort. Mais il n'est pas moins vrai qu'il a prétendu que nous fussions chargés de l'autre , comme d'une condition dont nous devons personnellement lui répondre. Je dois donc, si je raisonne bien , jeter tellement, comme parle l'Apôtre, dans le sein de Dieu toutes mes inquiétudes, Omnem soliicitudlnem vestram projicientes in eum (l Pbtb., 6), que je m'en réserve néanmoins une partie; ou plutôt, je dois tellement les jeter toutes en Dieu , qu'elles demeurent encore toutes en moi. Pourquoi cela ? parce que mon salut dépendant tout à la fois , et de Dieu , et de moi, comme je suis obligé, en tant qu'il dépend de Dieu, de l'abandonner à sa .sagesse et à sa miséricorde; aussi, en tant qu'il dépend de moi, suis-je obligé de m'y appliquer avec tout le zèle et toute la ferveur dont je suis capable. Je dois , selon le précepte de Jésus-Christ, m'attacher inviolable* ment à ces deux termes , et en faire comme les deux points fixes sur quoi roule toute ma prédestination et toute ma conduite : P^igilate et orate (Matth. , 26), veillez et priez. Je dois prier, parce que je ne puis rien sans la grâce; et je dois veiller, parce que la grâce, toute puissante qu'elle est, ne fait rien sans moi. Si je veille sans prier, c'est par orgueil; si je prie sans veiller, c'est illusion. La vigilance détachée de la prière, me fait oublier ma dépendance; et la prière détachée de la vigilance, me fait oublier le soin que je dois avoir de moi-même. L'une et l'autre, jointes ensemble, font ce juste tempérament, en quoi consiste de notre part la prédestination divine; et par là je sauve tout , et ne risque rien.
Mais si je suis prédestiné, direz-vous , je n'ai rien à craindre ; et si je ne le suis pas , tous mes soins et toutes mes craintes ne me peuvent sauver. Êcoutezmoi, chrétiens; voilà le faux raisonnement dont le libertinage a de tout temps prétendu se prévaloir.