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SDR LA FRËDËSTliMATION.
S3 Je suis prédestiné, Je n*ai rien à craindre : quelle f oonséquenoe ! et moi je réponds que vous devez conclure tout au contraire, et dire : si je suis prédestiné, je dois travailler à mon salut avec crainte et avec tremblement; si je suis prédestiné, cela m'engage à être attentif et à veiller continuellement sur moi-même. On dirait d'abord que cette proposition a quelque chose de paradoxe. Nullement, chrétiens : elle est fondée sur les principes, non-seulement les plus solides, mais les plus naturels et les plus simples de la raison. Car si je suis prédestiné, il est évident que je ne le suis, et que je ne le puis être, que dépendamment des moyens à quoi Dieu a voulu attacher ma prédestination, ou, pour parler plus juste, que dépendamment des moyens qui sont renfermés dans ma prédestination. Or, la foi m'apprend qu'un des moyens les plus essentiels est le soin de mon salut, est la crainte des jugements de Dieu, est une d^ance salutaire de ma propre fragilité , est une vigilance exacte qui me serve de frein et qui m'empêche de me livrer à mes passions et de tomber dans Je relâchement. S'il y a une prédestination pour nous, il est certain qu'elle comprend et qu'elle embrasse tout cela. Que fai&je donc quand je viens à me négliger sous ce vain prétexte de prédestination dont j'abuse? admirez, chrétiens, lafoiblesse de l'esprit de l'homme dans ses égarements; ce que je fais? je détruis moi-même le fondement sur lequel je bâtis , c'est-à-dire, je détruis ma prédestination au même temps que je la suppose; et pourquoi ? parce j'en sépare ce qui en est inséparable , ce qui s'y trouve essentiellement lié, et sans quoi elle ne peut subsister dans le dessein de Dieu. Ainsi , en voulant faire le théologien , je raisonne en homme sans princ pes et aans connaissance.
En effet, mes frères, disait saint Prosper, Dieu ne nous a pas prédestinés selon nos idées , ni de telle sorte que notre prédestination puisse jamais fomenter nos dérèglements ; il nous a prédestinés comme des créatures raisonnables, libres , capables de mériter, et qui doivent gagner le ciel par titre de conquête ou de récompense. C'est ce que nous enseignent toutes les Écritures. Il est donc vrai que le bon usage de notre raison , que la soumission de notre volonté, que nos mérites acquis, j'entends acquis par la grâce et avec le secours de Dieu , que nos bonnes œuvres, que nos vertus, que nos actions, que notre attachement au bien, que notre application à fuir le mal , que tout cela doit nécessairement entrer dans notre prédestination éternelle, si nous sommes du nombre des prédestinés et des élus. Et l'on peut dire que c'est en cela même que parait la sagesse de notre Dieu, de nous avoir prédestinés par sa grâce d'une manière si conforme et si proportionnée à notre nature. D'où il s'ensuit que cette caaâaaceprésomptimiseqtù nous fait abandonner
à Dîen notre salut, sans prétendre y donner nousmêmes nos soins , est dans la conduite de la vie une contradiction manifeste, où l'homme^ en quittant les voies droites que Dieu lui a marquées, s'égare, se confond; et, pour me servir de l'expression du Prophète royal, se dément dans son iniquité. Et mentita est iniquitas sibi, {Ps, 26.) En faudraitil davantage pour nous préserver d'une erreur si grossière et si sensible ?
Mais si cette erreur est mal fondée dans son principe , elle n'est pas moins funeste dans ses effets, et c'est ici que je vous demande toute votre réflexion. Car à quoi va cette pernicieuse maxime, de se reposer du soin de son salut sur ce que Dieu en a déterminé? à deux choses également dangereuses et inévitables; savoir, à éteindre absolument dans l'homme le zèle des bonnes œuvres, et à nourrir son libertinage. Je dis que cette présomption éteint dans l'homme le zèle des bonnes œuvres ; c'est sa première propriété : preuve infaillible qu'elle ne vient pas de Dieu. Car enfin , en quelque sens que nous prenions la chose, et de quelque manière que nous envisagions la prédestination dans Dieu, il en fout toujours revenir à cette règle , dont il ne nous est pas permis de nous départir; savoir, que si l'idée que nous nous fermons de cette prédestination , va à diminuer dans nous la ferveur chrétienne et à nous faire négliger nos devoirs, quelque spécieuse qu'elle nous paraisse, c'est un idée fausse. Nous semblâtelle appuyée sur le témoignage de tous les Pères de l'Église, nous nous trompons, et nous l'entendons mal : pourquoi? parce que nous ne l'entendons pas comme l'Apôtre, qui en était mieux instruit que nous, et qui rapportait tout ce qu'il en savait à cette excellente conclusion : Quapropter, fratres, ma* gis satagite, utper bona vestra opéra certam ves* tramvwxUionemetekctUmemfacicUis.i^.^vt^,^ l) C'est pourquoi , mes frères , efforcez-vous d'autant plus à assurer votre vocation et votre élection , par votre persévérance dans les bonnes œuvres , comme s'il eût dit : Au lieu de philosopher, de contester, de subtiliser sur le choix que Dieu a fait de vous (recherche qui sera toujours inutile et même pernicieuse pour vous), appliquez- vous plutôt, Magis satagite, à quoi? à vous rendre ce choix favorable par tout le bien que vous pouvez faire , et que vous ne faites pas tandis que vous perdez le temps à raisonner et à disputer : Quapropter magis satagitet ut per bona vestra opéra certam vestram roca- Uonem et ekctionemfaciaUs.
Et voilà , disent les théologiens , la marque essentielle pour discerner dans ces matières importantes, mais pour discerner sûrement , ce qu'il y a de solide et ce qui ne Test pas. Je m'explique. Telle doctrine touchant la prédestination de Dieu est-elle saine et orthodoxe^ ne l'est-elle pas? c'est de quoi vousdour
sua LA PRÉDESTINATION.
tex; et soit pour rintérét de votre salut, soit pour obéir au commaiideiiieot de saint Paui, tous youlex eo faire Tépreuva , Omnia autem probate ( 1. Tkeu.f 5); et moi je dis , chrétiens, que voici par où il en faut juger. Est-ce une doctrine qui me dispose à travailler pour Dieu , qui m'y engage , qui m'y eicite, qui m*en fasse naître le désir, qui me soutienne et qui m'anime dans les résolutions que j'en ai formées? dès là je dois moins m'en défier. Mais ne fait-elle rien de tout cela ? je dois la tenir pour suspecte; et quelque couleur de vérité qu'elle ait d'ailleurs, je dois m'en éloigner comme d'un écueil. Car ce fut ainsi que l'Église, dans le dernier concile. Jugea des opinions de Lutlier et de Calvin : die les censura, elle les réprouva, pourquoi ? parce que sous prétexte d'exalter le mystère impénétrable de la prédestination divine , elles inspiraient un mépris secret des œuvres du salut.
Aussi, chrétiens, l'un ou l'autre de ces fameux h^ésiarques n'aurait-il pas eu bonne grâce, en s'attachaot aux principes de sa secte , de pousser un point de morale sur les devoirs de la piété chrétienne. Après avoir fait entendre à ses auditeurs que la prédestination de Dieu impose à l'homme une absolue nécessité d'agir; que toutes nos actions, bonnes et mauvaises, roulent sur ce décret que Dieu a formé de toute éternité; que soumis à ce décret, nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien, ni de nous détourner du mal; que nous avons perdu notre libre arbitre , et par conséquent que les préceptes de la loi , à ceux qui ne les observent pas, sont impossibles : Fun ou l'autre, dis-je, après avoir établi ces fondements n'aurait-il pas été bien reçu à faire le prédicateur, et à nous dire, en nous préchant la pénitence : Faites un effort, mes frères; rompez vos liens, affranchissez-vous de l'esclavage où vous êtes , sortez de Toccasion, renoncez à votre péclié. Mais comment l'enteodez-vous? aurait pu lui répliquer un pécheur. Si mon péché est arrêté dans cet ordre immuable des décrets de Dieu, le moyen que j'y renonce; et le moyen au contraire que je n'y renonce pas , si mon salut est résolu? Si je ne suis pas prédestiné, comment puis-je me'oonvertir ; et si je le suis, comment puis -je ne me convertir pas? pourquoi donc me presser de la sorte, puisque, selon vous, je suis nécessité à l'un ou à l'autre ? Vous dites que c'est Dieu seul qui me détermine à faire le bien : pourquoi donc employer votre zèle à m*y déterminer et à m'y résoudre? Par une telle réponse , l'homme le plus endurci n'aurait-il pas justifié son impénitence contre les maximes les plus sévères de cette prétendue réf(»rme ?
De là vient que ceux qui la prêchaient (c'est la réflexion d'un savant cardinal, l'ornement de notre «iède, et le défenseur de l'Église} , de là vient que
les prédicateurs de cette réforme , ou plutêt les ministres de cette hérésie , ne s'attachaient presque jamais à l'exhortation quand ils étaient obligés d'instruire les peuples. Ils parlaient sans cesse à leurs auditeurs de cette profondeur et de cet abîme des jugements de Dieu ; il leur en inspiraient de l'horreur; il leur faisaient admirer cette adorable inégalité , qui fait des uns des vases de colère et de perdition , et des autres des vases de miséricorde : mais à peine s'engageaient-ils, ou à les presser sur les obligations de leur état , ou à les confondre sur le désordre de leurs mœurs. S1ls le faisaient quelquefois, c'était faiblement , et avec une secrète répugnance ; comme s'ils eussent bien senti qu'ils se contredisaient eux-mêmes, et qu'ils eussent reconnu que ces grands et ces énergiques mouvements d'indignation, de reproches , de menaces, d'invectives contre les pécheurs, qui sont si propres de la parole de Dieu, et où les prophètes ont fait paraître toute la force et toute la grâce de l'Esprit saint qui les animait : que tout cela, dis-je^ ne leur convenait pas. Pourquoi? parce que tout cela supposait une liberté qu'ils avaient entrepris d'abolir, et dont ils ne retenaient que le nom. Jusque là que, pour parler conséquemment , et pour soutenir leur erreur par une autre erreur, ils en vinrent enfin à publier que les bonnes œuvres n'avaient nulle part au salut; et que toute l'affaire de la justification se réduisait à un seul point, je veux dire, à une simple imputation des mérites de Jésus-Christ, sans qu'il en dût coûter autre chose, pour être sauvé, que de croire et de s'assurer soi-même, par l'esprit intérieur de la foi , qu'on était en effet justifié et prédestiné. Secret admirable pour aplanir le chemin du ciel, et pour y faire marcher à l'aise, non-seulement les âmes lâches , mais même les plus chargées de crimes ? Or, je vous demande , si cela seul ne suffisait pas pour les convaincre de faussetéj
Vous me direz que cette doctrine , en rapportant tout à la prédestination de Dieu , et ne laissant rien à la liberté de l'homme , est bien plus capable d'humilier rhomme et de réprimer son orgueil : et moi , chrétiens, je ne conçois pas comment on peut se laisser séduire par une difficulté aussi vaine que celle-là. Car en quoi consiste la vraie humiliation de l'homme? n'est-ce pas, dit saint Bernard, en ce que l'homme ait quelque chose à se reprocher ; en ce qu'il soit obligé à se repentir, à s'accuser, à se condamner sdi-même ; en ce qu'il envisage toujoiu» son péché comme un sujet de honte, comme une malice punissable , comme une infidélité criminelle ; en ce qu'il ne puisse pas se défendre de porter contre lui-même ce témoignage , qu'en péchant il est allé contre les desseins de Dieu, et qu'il a manqué à sa grâce? Voilà, selon toutes les Écritures, ce qui peut et ce qui doit humilier le pécheur. Or, com-
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ment enlrera-t-ii dans aucun de ces sentiments, 8*il est imbu de Terreur que je combats ? et s'il est prévenu de cette pensée, qu'il n'a pu éviter le mal , comment se le reprochera-t-ii ? s'il est dans cette opinion , que son péché n'a été qu'une suite fatale et nécessaire d'une destinée dont il n'était pas le maître, comment s'en accusera-t-il? que ne pourra-t-il point alléguer à Dieu , pour se justifier du blâme de l'avoir commis? Il n'en va pas de même dans la créance commune , et dans les principes de la doctrine catholique. Car nous disons à Dieu : Seigneur , il est vrai , j'ai été rebelle à vos ordres , vous m'avez appelle , et j'ai refusé de vous obéir : je suis uo ingrat et un perfide; et ce qui fait ma confusion, c'est queje ne le suis que parce que je l'ai voulu, el qu'étant aidé comme je l'étais de votre secours , je pouvais ne le pas vouloir. En parlant de la sorte, nous nous humilions : mais quiconque s'écarte de cette voie simple de la foi , tient un langage tout différent. Au lieu de s'accuser, il accuse Dieu , il fait Dieu auteur de ses désordres , il s'en prend à Dieu de ce qu'il est vicieux et emporté : ainsi, bien loin qu'on lui inspire l'humilité , en lui ôtant l'exercice de sa liberté , c'est au contraire par là qu'on lui apprend à s'élever contre Dieu même.
De plus, il ne suffit pas pour être saine, qu'une doctrine serve à nous humilier; il faut qu'elle nous rende tout à la fois humbles et fervents; et si l'humilité qu'elle produit en nous n'est suivie de cette ferveur, c'est une humilité trompeuse, qui nous séduit et qui nous perd. Or, il n'y a que la créance catholique qui puisse bieu concilier ces deux choses, la ferveur et l'humilité, parce que c'est la seule où l'on trouve cette alliance parfaite de la prédestination et de la liberté. Car le pélagianisme, attribuant des forces à l'homme pour agir indépendamment de Dieu, semblait rendre l'homme fervent, mais il lui donnait de quoi s'enorgueillir. Le calvinisme d'ailleurs , pour élever la prédestination de Dieu, anéantissant le libre arbitre de l'homme, humiliait l'homme en apparence, mais il lui ôtait en effet toute la pratique des bonnes oeuvres. Que fait l'Église.^ elle tient le milieu entre ces deux extrémités ; et , conduite par l'Esprit de vérité qui la gouverne, elle nous enseigne une voie qui nous maintient dans l'humilité chrétienne , sans préjudice de la ferveur, et qui excite en nous la ferveur, sans intéresser l'humilité chrétienne. Et cette voie, c'est la doctrine queje vous prêche ; savoir, que pour l'accomplissement de la prédestination de Dieu , nous devons coopérer et travailler avec Dieu.
Sans cela , non-seulement nous nous relâchons dans les devoirs du christianisme , mais nous tombons , par une suite nécessaire , dans les derniers désordres. Car sur ce principe, que quand Dieu le voudra et Paura prévu , on ne manquera pas de se
convertir, et que jusque-là il serait inutile d'y penser, on s'abandonne à tout, on se laisse emporter à la violence de ses désirs, on contente ses appétits les plus sensuels, on ne se modère en rien. Et de là vient que les libertins du siècle, par une politique et un intérêt qu'il est aisé de comprendre, ont toujours appuyé et paru goûter ces opinions dures de la prédestination : pourquoi ? parce que dans la dureté même de ces opinions, ils trouvaient de quoi se consoler, en sejustifiantàeux-mémes le dérèglement de leur conduite et leurs plus scandaleux débordements. Car ils étaient heureux que ce mystère de la prédestination divine leur fût proposé d'une manière qui les rendit plus dignes de compassion que de répréhension ; qui leur épargnât la honte de leurs crimes , qui leur fournît des expressions pour s'en accuser sans peine , en disant, c'est Dieu qui m'a manqué; qui les autorisât , pour ainsi parler, à être violents , médisants, lascifs, impudiques, sans qu'on eût droit de leur en faire d'autre reproche, sinon qu'ils s'étaient rendus coupables de tout cela dans la personne du premier homme , en commettant avec lui ou plutôt par lui ce premier péché qui nous a tous perdus : ce qu'ils n'avaient nulle peine à reconnaître, et ce qu'ils confessaient volontiers , parce que ce reproche leur était commun avec le reste des hommes. Au lieu que la doctrine de l'Église leur était une source de remords, parce qu'elle leur opposait toujours ce mauvais usage de leur liberté, sur quoi ils ne pouvaient se défendre. Celle-ci les rappelait à l'ordre, les reprenait, les convainquait, les condamnait, et par là même les importunait : mais l'autre, n*exi* géant d'eux rien autre chose que de déplorer leur misère , et de s*humilier sous la puissante main de Dieu , s'accommodait parfaitement à leur goût. Car ils voulaient bien s'humilier devant Diqu, pourvu qu'ils en fussent quittes pour cela , et qu'on ne leur demandât rien davantge.
De là vient encore que dans les temps où la corruption des mœurs a été plus générale , ces matières de la prédestination et du libre arbitre sont devenues plus communes, et, si j'ose dire, plus à la mode. Chacun en a prétendu discourir, jusqu'à ceux mêmes et jusqu'à celles qui devaient moins en parler. Elles ont affecté cette vaine science que saint Paul leur défendait si expressément; elles se sont rendues éloquentes sur la faiblesse de l'homme, et sur sa dépendance infinie de Dieu ; elles se sont fait une dévotion d'en raisonner, et elles ont enfin réduit toute leur piété à cette spéculation et à ce langage d'humilité. Or, j'avoue, chrétiens, que bien loin d'être touché de ce langage, j'ai toujours en de la peine à ne m'en pas défier ; car on ne sait que trop jusqu'où peut aller l'abus de cette prétendue faiblesse , et les conséquences qu'en titre le libertinage. Qu'une âme rertueuse et attachée à ses devoirs gé-
SUR LA PREDESTINATION.
iriise delà âdblesse extrême où nous sommes tombés par le péché 9 j'en suis édifié : pourquoi ? parce que sa vie m'est un témoignage qu'elle prend la chose dans le bons sens et dans le véritable esprit de la foi. Mais qu'une âme mondaine s'en explique sans cesse, et en revienne toujours à ce mystère de la prédestinatioQ de Dieu et de l'impuissance de la créature, e'est un scandale pour moi. Car, sans entreprendre déjuger ce qu'elle conclut de là , je ne puis m'empédier de voir ce qu'elle en peut conclure. Or, à quoi n'irait pas cette conclusion? Encore une fois , Tâme simple et bien mtentionnée ne fait point tant la théologkooe et la savante. Elle sait ce que Dieu lui commandb , et elle met en lui sa confiance. Voilà à quoi elle s*en tient. Mais supposé ce commandement et cette confiance, «Ile sait que c'est à elle du reste à se conduire, à répondre de ses actions, et à se garantir par là, non-seulement de la censure des hommes, mais du jugement de Dieu. Ainsi, sans philosopher, elle trouve le point de la vraie philosophie chrétienne, qui est de se tenir dans le devoir et de bien vivre.
Et certes , où en serions-nous si cette règle venait à être abolie? S'il fallait que le gouvernement du inonde roulât sur ce principe, que les hommes, conséquemment à la prédestination de Dieu , ne sont plus maîtres de leur volonté , où en serait , je ne dis pas le christianisme et la religion , mais même la police qui maintient tous les états! Quelle probité y aurait-il dans le commerce, qu'elle fidélité dans les mariages, quelle soumission dans les inférieurs, quelle modération dans les supérieurs? L'un dirait, la colère m'emporte, et je ne puis me retenir : l'autre, la domination me révolte , et je ne suis pas né pour obéir : celui-ci , je ne me sens pas encore assez efficacement inspiré de payer mes dettes : celle-là , j'attends que Dieu me touche , pour garder la foi conjugale. Et de là quel renversement dans l'univers, quelle dépravation de mœurs ! Vous le voyez , chrétieiis , et plaise au Ciel que cette maladie dont notre siècle n'est que trop infecté , n*achève point enio de le corrompre, et qu*eile n'en fasse pas le siède de l'iniquité consommée! Au moins est-il vrai, que les païens même en ont prévu les affreuses conséquences. Car c'est pour cela , dit saint Augustin , que Cicéron , n'ayant pas assez de lumière pour accommoder la liberté de l'homme avec la prescience de Dieu et se croyant obligé de nier l'une ou Tautre , aima mieux douter de la prescience de Dieo que de la liberté de Tbomme; pourquoi ? parce qu'en conservant la liberté de Thorame , il sauvait le fondement des mœurs, des vertus, des devoirs. Mais pour nous, ajoute saint Augustin, nous embrassons l'un et l'autre ensemble : la prescience, pour croire ce que nous devons croire de Dieu ; et la liberté, pour faire ce que Dieu demande de nous.
Nos autem utramque compiectimur : ilkm, ut bene credamus; istam, ut bene vivamus. (Aug.) Or, ce qu'il disait de la prescience , je le dis , et encore avec plus de sujet, de la prédestination.
Mais peut-être me direz-vous que le libre arbitre et cette coopération de l'homme nous donne lieu de nous glorifier. Hé bien! mes frères, reprend saint Augustin, si nous sommes justes et enfants de Dieu, ne devons-nous pas, aussi bien que saint Paul, avoir de quoi nous glorifier en lui et par lui ? Qui glorUUur, inDonùno glorietur.{Cor., l.) N'est-ce pas ains que les saints se sont glorifiés, et en particulier David, quand il s'écriait : In Deo iaudabo sermones meas (Ps., 53) : Je me glorifierai en Dieu de mes œuvres : de mes œuvres , parce que je les ai faites pour Dieu , et en Dieu , parce que c'est de lui que j'ai reçu le pouvoir de les faire : £t in Deo , et meos; in Deo, quia ab ipso; meos y quia accepi. (Aug.) N*est-ee pas pour cela , dit le même Père, que nos bonnes œuvres , qui sont des bienfaits et des grâces de la part de Dieu , sont aussi des mérites de notre part; et que quand Dieu nous récompense, il couronne en nous ses propres dons : Coronat in nobis dona sua? (Aug.) Non , non , mes frètes , conclut ce saint docteur, il ne nous est point défendu de nous glorifier dans notre Dieu , puisqu'il est vrai , au contraire , que si nous n'avons de quoi nous glorifier dans le Seigneur, il nous réprouve. Malheur à nous , disait saint Bernard , si nous paraissons devant Dieu présomptueux et superbes ; mais aussi malheur à nousmêmes , si nous paraissons devant lui sans mérites et sans œuvres. Heureuse l'épouse de Jésus-Christ , c'est-à-dire l'Église , parce qu'elle a des mérites solides sans présomption et une sainte présomption sans de vains mérites. Félix Ecclesia, aU nec mérita sine prxsumptione, nec prœsumptio sine meritis deest. (Bsbn.) Elle a de quoi présumer, mais non pas de ses mérites propres. Elle a des mérites acquis par la grâce, mais non pas pour présumer d'elle même : Habetundeprsssumat, sedtton mérita; habet mérita, sednonadprœsumendum. (Bbbn.) D'où il s'ensuit, par un secret divin, que sa présomption même la sanctifie, parcequ'elleest uniquement fondée sur Jésus-Christ ; et que ses mérites la glorifient devant Dieu, parce qu'ils procèdent d'une liberté parfaitement soumise à Dieu.
C'est ainsi, mes chers auditeurs, que tout homme chrétien doit raisonner. Confiance en Dieu , mais au même temps vigilance sur soi-même et attention à son salut pour correspondre aux desseins de Dieu : sans cela l'on tombe dans une présomption criminelle. Et savez-vous, ciirétiens, par où Dieu nous confondra sur cette présomption ? par nous-mêmes, par nos propres sentiments, et aussi bien que le serviteur de l'Évangile, par notre propre confession : Ex ore tuo. Car dans les autres affaires, tout persua-
SUR LA PRÉDESTINATION
dés que nous sommes de la providence et de la prédestination de Dieu , nous ne négligeons nen de notre part, et nous ne prenons même que trop de moyens et trop de mesures. S*agi^il d'une entreprise où notre fortune , où notre honneur est intéressé , quoique nous sachions que Dieu a prévu ce qui en doit réussir, et que le succès en est déjà marqué dans l'ordre de sa prédestination , nous ne laissons pas d'y apporter tous nos soins , d'y employer tout notre crédit , d'en prévenir toutes les suites , d'en éloigner tous les obstacles ; et nous nous faisons même de notre zèle là-dessus et de notre activité une sagesse et une vertu. Dieu sait, disons-nous, ce qui en arrivera; mais il veut néanmoins que je m'aide : car il n'est pas obligé à faire des miracles pour moi ; et sa prédestination même m'engage à me servir des moyens qu'il me présente, pour parvenir à la fin que je me propose. C'est ainsi que nous raisonnons, et en cela nous raisonnons bien. Il n'y a que l'affaire du salut , où nous prenons d'autres idées, où nous voulons que Dieu fasse tout , où nous nous reposons de tout sur la Providence, tandis que nous demeurons tranquilles et sans action.
Or, voilà, chrétiens , (^ qui achèvera notre condamnation au jugement de Dieu, cette opposition de nous-mêmes à nous-mêmes, cette contradiction de nos sentiments , cet empressement, cette ardeur à l'égard des choses temporelles , et cette lâcheté, cette négligence à l'égard du salut ; voilà ce qui nous fermera la bouche, et à quoi nous ne répondrons jamais. Que faudrait-il faire? Ah! mes chers auditeurs, la grande maxime, et que ne puis-je vous l'imprimer profondément dans le cœur ! comprenez-la bien. ïïous nous appliquons aux affaires du monde, comme s'il n'y avait ni providence, ni prédestination divine, et que tout dépendit de nous; et nous traitons l'affaire du salut comme si nous n'en étions pas chargés et que tout dépendît de Dieu. Rectifions l'un par l'autre ; servons-nous de l'excès de l'un pour suppléer au défaut de l'autre : c'est-à-dire travaillons aux affaires du monde avec un peu plus de cet abandon à la providence que nous portons trop loin dans l'affaire du salut; et travaillons à l'affaire du salut , avec plus de cet empressement et de cette inquiétude que nous avons trop dans Jes affaires du monde. Vaquons aux affaires du monde avec plus de confiance en Dieu, avec plus de soumission aux ordres de Dieu , reconnaissant que sans lui tous nos soins sont inutiles : et vaquons à l'affaire du salut avec plus de réflexion sur nous-mêmes, avec plus de défiance de nous-mêmes, avec plus de zèle pour nous-mêmes, reconnaissant que sans nous Dieu ne veut pas accomplir l'œuvre de notre sanctification. Joindre ces deux choses ensemble et les allier dans la conduite de la vie, voilà de quoi nous rendre de parfaits chrétiens.
Mais surtout revenons-en toujours a cette demanda du Sauveur, et à cette volonté dont nous devons être nous-mêmes garants : fÏ5 sanusfierif Hé bien, ne veux-je donc pas guérir de cette maladie invétérée qui cause la mort à mon âme , de cette passion déréglée, de cet attachement criminel, de cette £u« blesse honteuse? ne m'en relèverai-je jamais? ne veux-je pas enfin y mettre ordre ? car à force de nous le demander et d'en concevoir la nécessité, nous le voudrons; et à force de le vouloir , cette volonté étant le commencement de notre guérison, ou plutôt de notre conversion même, nous y parviendrons. C'est ainsi qu'on évite la présomption, et vous allez voir comment on doit encore éviter la déGance et le désespoir : c'est la seconde partie.