DEUXIÈME PARTIE
C'est une maxime fondée sur toutes les règles de la prudence, qu'en matière de délibération, il fiaiut toujours commencer par ce qu'il y a de sûr et d'évident, pour se déterminer ensuite sur les points douteux et obscurs ; et un des égarements de l'homme dans la recherche de la vérité, est de s'attacher, comme il arrive quelquefois , à ce qu'il y a d'obscur et de douteux, pour s'en faire un sujet de peine, sur les points mêmes les plus sensibles et les plus certains. Or, cet égarement dont les conséquences d'ailleurs sont si pernicieuses, est celui même ou nous tombons sur le sujet de la prédestination. Je m'explique : dans le mystère de la prédestination considéré par rapport à nous , il y a quelque chose d'incertain et quelque chose d'assuré, quelque chose d'évident et quelque chose de caché. Ce qu'il y a d'évident et d'assuré, c'est que Dieu, de quelque manière qu'il prédestine les hommes, est un Dieu de miséricorde et de bonté, et que si jamais il nous réprouve, ce ne sera que parce que nous n^aurons pas voulu coopérer à notre salut, et que nous aurons abusé des moyens et des secours qu'il nous avait fournis. Principe indubitable dans la religion, et que nous comprenons sans peine : mais ce qu'il y a d'incertain et de caché, c'est la manière dont Dieu a prédestiné les hommes, pourquoi il traite les uns plus favorablement que les autres , pourquoi il choisit ceux-ci préférablement à ceux-là, pourquoi il ne donne pas toujours tous les secours qu'il pourrait absolument donner : car ce sont là ces questions profondes dont parlait le pape Célestin premier, sur lesquelles l'Écriture ne s'est point expliquée suffisamment à nous, et que Dieu veut que nous regardions comme des secrets qui lui sont réservés. De là vient que l'Église elle-même n'a point porté jusque-là ses décisions , et qu'elle a mieux aimé nous laisser dans l'obscurité et dans le doute, que de pénétrer dans les conseils de Dieu; et voilà encora une fois ce que nous ne comprenons pas. Or, pre-
SUR LA PRÉDESTINATION
Dd garde, chrétiens, ce qui nous trouble dans ce mystère de la prédestination , c'est ce que nous n*y comprenons pas et dont nous doutons : mais au contraire, ce que nous y comprenons, et de quoi nous ne doutons pas, a une vertu admirable pour nous consoler, pour nous fortiûer, pour dissiper tous les nuages qui s^élèvent dans nos esprits , et pour nous rasrarer.
Si doue on agissait conformément aux desseins de Diea, on corrigerait Tun par Fautre; et des vérités eonsolantes que Dieu nous a expressément réfâées pour animer notre espérance et pour la soutenir, on se ferait des armes pour combattre ces pensées et ces défiances qui ne sont tout au plus fondées que sur des incertitudes. Mais que faisons- Doos? tout le contraire : de ces incertitudes mal coDçoes nous nous faisons des sujets de tentation au préjudice des assurances que Dieu nous a posi- i tmment données; je ne sais si vous m'entendez j Utn : et parée qu'il y a dans le mystère de la pré- 1 destination certains points qui sont au-dessus de nos eonnaissances , qui nous étonnent et qui nous effiraient, nous nous en préoccupons jusqu'à douter si Dieu en effet nous a sincèrement aimés, jusqu'à croire qu'il n'a pas eu la volonté de nous sauver, jusqu'à nous abandonner à un désespoir qui presque toujours est suivi des derniers désordres : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ U operaUonem immundiiix omuis. {Ephes,, 4.) Y a-t-ii un égarement plus dangereux et plus funeste? Revenons-en, chrétiens, aux deux grands principes que l'Évangile nous met aujourd'hui devant les yeux pour nous préserver d'un tel malheur, la bonté de Dieu d'une part et notre liberté de l'autre : la bonté de Dieu, dans l'offre que le Sauveur du monde fut au paralytique de le guérir; notre liberté, dans la condition qu'il y ajoute, en lui demandant s'il le veut : fis sanusfierif la bonté de Dieu, qui nous répond de Dieu ; et notre liberté, qui nous Ait imputera nous-méme notre perte : toutes deux, qui doivent nous relever de ce découragement où notre lâeheté nous plonge, pour nous entretenir dans Fimpénitence. .
Car voici commAit je raisonne, et comment il me semble que tout homme chrétien doit raisonner. Je ne connais pas les voies secrètes que Dieu a tenues ni les mesures qu'il a prises dans la disposition de mon salut, et il ne m'appartient pas de les examiner : mais je sais par-dessus toutes choses que Dieu est bon , et que ce mystère de prédestination qui me paraJt d'abord si terrible, est souverainement le mystère de sa miséricorde. Je sais, et c'est ce qui doit faire ma plus solide consolation , qu'en conséquence de ce mystère, mon sahit est entre les mains de Dieu : voilà ce que je sais, et dont je ne me départnrai jamais. C'était le sentiment de l'Apôtre :
Scio ad credidi. (2 Tîm., !.) Je'sais, disait-il, quel est celui à qui j'ai confié mon dépôt; et cette connaissance sur laquelle je me fonde, me rend inébran* lable dans ma confiance. Que Dieu soit bon , en puis-je douter, à moins que je ne doute de son être même, et, comme parle saint Augustin , que je ne lui dispute jusqu'à son essence. Si donc enme parlant de Dieu, on m'en fait une image qui me le re« présente comme un Dieu cruel, comme un Dieu qui ne m'a créé que pour me perdre, comme un Dieu qui attache mon salut à des choses que je ne puis faire, et qu'il ne veut pas me donner le pouvoir de faire, déterminé toutefois à me punir si je ne les fais pas : en un mot , comme un Dieu qui dispose tellement de ses créatures , qu'il n'y a point de père , pour peu équitable et pour peu sensible qu'il sait qui n'eût honte d'en user de même à l'égard de ses enfants ( car c'est l'idée qu*en donnait Calvin, et la prédestination dans les maximes de sa secte renfermait tout cela) ; si , dis-je, on me figure un Dieu de la sorte, je ne dois point m'alarmer, beaucoup moins désespérer. Car j'ai de quoi m'inscrira en ûiux contre cette idée chimérique et injurieuse à Dieu ; j'ai de quoi la détruire, en disant : non , ce n'est point là le Dieu qui m'a fait ce que je suis. S'il était tel , je ne pourrais plus l'aimer; et si je ne pouvais plus l'aimer, il ne serait plus mon Dieu, ni je ne serais plus sa créature. Ce n'est point là le Dieu que l'Écriture m'apprend à réclamer comme le Dieu de mon salut , Deus sakdis mex. Étant de ce caractère , il serait plutôt le Dieu de ma damnation. Il est vrai que c'est un Dieu terrible dans ses conseils ; mais il n'est pas moins vrai que ses conseils sont les conseils d'un Dieu souverainement aimable, et que sa miséricorde, au moins dans cette vie, l'emporte toujours sur sa justice. Or, dans cette idée, non-seulement sa justice surpasserait sa miséricorde, mais elle l'anéantirait ; et Dieu , si j'ose parler ainsi , dépouillé du plus divin de ses attributs, ne serait plus à mon égard qu'une partie de lui-même. Je le craindrais , mais de la crainte des démons. Je croirais en lui, mais d'une espèce de foi, qui ne produirait que l'aversion et la haine. Or, en quelque sens que je prenne les choses, la première règle que me donne le Saint-Esprit, c'est d'avoir toujours des sentiments avantageux de la bonté de mon Dieu , Sentite de Domino in bonitate {Sap.j 1); et si l'idée queje me forme de la prédestination ne s'accorde pas avec ces sentiments , je dois conclure que c'est une idée fausse et qu'il ne m'est plus permis de m'y arrêter.
Je dis plus, et je prétends que ce mystère de la prédestination de Dieu, bien loin d'avoir de quoi nous troubler, doit positivement nous consoler; et pour en être persuadé, il me suffit de me souvenir que c'est le mystère de cette charité éternelle dont
SUE LA PRÉDESTINATION
Dieu nous a aimés : In charitate perpeùua dilexi te. (Jbrem., 31 .) Je puis donc bien Fadmirer cet incompréhensible mystère : je puis m'écrier avec l'Apôtre : OaUUudo{Rom,j 11) !ô profondeur! ôabime! mais le terme qui suit , me fak bien connaître que cette profondeur et cet abîme n*a rien qui doive me décourager, puisque TApâtre me dit que c'est un abîme de trésors et de richesses : O aUUudo cUvitiarum ! Or, un abîme de richesses peut me causer de la surprise , mais non pas me jeter dans rabattement et dans la déûance.
C'était aussi sur ce fondement que saint Pierre apprenait aux fidèles à établir la paix de leurs âmes : OmnemsoUicUudinemvestramprojicieîUes ineum, guorUam ipsi est cura de vobis. ( 1 Petb. , 5.) Déchargez-vous, leur disait-il, mes frères de toutes ces inquiétudes et de ces anxiétés qui pourraient vous accabler : et sur qui vous eu décliargerez-vous ? sur votre Dieu qui vous aime en père, et qui veut toujours prendre soin de vous. J'avoue que notre salut est entre ses mains, et qu'il dépend même bien plus de lui que de nous. Mais n'est-ce pas ce qui doit faire le comble de notre joie, de pouvoir dire à Dieu, comme David : In manibus tiUs sortes meas. ( Ps. 30. ) : C'est entre vos mains , Seigneur, qu'est ma destinée; je ne dis pas seulement ma fortune temporelle, mais mon éternité. Quand il serait en mon pouvoir de mettre mon sort ailleurs , où pourrais-je le placer plus sûrement qu'entre les mains de ce Dieu également puissant, bon et fidèle? S'il était entre les miennes , où en serais-je : et aussi léger aussi fragile que je le suis, sur quoi compterais-je, et où serait ma confiance et mon appui? Quelle pensée plus douce pour un chrétien , que de considérer Dieu comme le gardien et le dépositaire de son salut ? et pour le pécheur le plus invétéré dans ses désordres, quel fond d'espérance que cette réflexion qu*il peut faire , mon salut est encore dans les mains de Dieu! Dieu pourrait-il le punir plus sévèrement, que de lui abandonner la conduite de cette grande affaire, en l'abandonnant à lui-même? et quand Dieu veut en effet exercer toute la rigueur de sa justice sur une Ame libertine, n'est-ce pas ainsi qu'il en use? N'éprouvons-nous pas, quand nous sortons de l'état du péché, que le premier mouvement de notre conversion est d'aller trouver en Dieu ce salut que nous avions perdu dans le commerce du monde? Et si les impies veulent nous rendre témoignage de ce qui se passe dans eux , ne seront-ils pas obligés de reconnaître et de confesser que le dernier pas qui les conduit à l'endurcissement, est cette damnable conclusion qu'ils tirent , que désormais il n'y a plus pour eux en Dieu de salut, et qu'il serait inutile de l'y vouloir chercher? Il est donc de notre intérêt que le salut dépende de Dieu, et gue ce soit lui qui en dispose le premier par cette
préparation de grâces que saint Augustin appelle prédestination.
Mais enfin , dites-vous , les saints ont tremblé en considérant ce mystère ; et si ce mystère à fait trem* hier les saints, pourquoi ne pourra-t-il pas déseï* pérer les péciieurs? Encore un mot pour votre édi* fication : J'achève par la plus invincible de toutes les preuves. J'en conviens ; les saints ont tremblé dans la vue de ce mystère : mais bien loin que ce qui leur a causé tant de frayeur puisse autoriser notre désespoir, je soutiens que c'est ce qui le condanuie; et la raison en est sensible. Car ils n'ont tremblé, que parce qu'ils savaient que ce mystère, outre la dépendance infinie qu'il a de Dieu, avait eneore un encliaînement nécessake avec leur liberté; et qu'ils ont envisagé leur liberté comme la source de tous les dérèglements. Or, cela même, c'est ce qui rend notre désespoir inexcusable par rapport à notre salut : pourquoi ? Parce que du moment que notre liberté y entre , il s'ensuit toujours , que si nous nous perdons, ce n'est que parce que nous le voulons. Notre libertinage voudrait n'en pas convenir, et un de ses artifices est de nous faire croire, par exemple, qu'il est impossible de se sauver dans le monde, au moins dans certaines conditions du monde , pour avoir droit de se porter à tout, et pour se maintenir dans la possession de tout entreprendre«et de tout faire. Mais Dieu, chrétiens, renverse bien ce prétexte par la menace foudroyante qu'il fait aux impies dans l'Écriture : Focavi , et renidstis : ego quoque in interitu nestro ridebo. ( 1 . Prov», 1. ) Car il ne dit pas, je vous ai appelés, et vous n'avez pu me suivre : paroles qui, tout Dieu qu'il est, le rendraient responsable de notre perte, et nous donneraient en quelque sorte gain de cause contre lui. Mais je vous ai appelés, et vous n'avez pas voulu venir a moi , c'est-àtdire vous ne l'avez pas voulu efficacement, vous ne l'avez pas voulu absolument, vous ne l'avez pas voulu constamment, vous ne l'avez pas voulu de la manière dont vous aviez coutume de vouloir les choses quand vous les vouhez de bonne foi. Or, supposé qu'il ait tenu à nous de le vouloir, quel sujet avions-nous donc ou avons-nous encore de désespérer? Si, pour devenir grands et riches, nous n'avions qu'à le vouloir, qui désespérerait de l'être? Voyez, mon frère, dit saint Augustin, si vous pouvez vous plaindre dans un point où l'on n'exige rien de vous, sinon que vous le vouliez ? FidesilaborestyUbiveilesatis estfiAnQ.) Le désespoir des damnés est de penser : je le pou vais , et je ne l'ai pas voulu. Que dis-je? leur désespoir ne vient pas seulement de là , il vient de peo ser : je le pouvais alors, mais je ne l'ai pas voulu etmaintenant que jele voudrais, je ne le puis plus. Or, notre condition dans cette vie n'est jamais telle Car nous ne pouvons jamais dire : je le Teux et jt
SUR LA PRÉDESTINATION
ne le puis pas; mais nous devons toujours dire avec oenitude : je le puis encore par la grâce de mon Dieu , et il ne s'agit pour moi que de le vouloir.
Voilà , mes ehers auditeurs , par où Dieu confondra un jour nos désespoirs; ou plutôt ces honteux relâchements dont le désespoir que je combats est le principe. En vain nous retrancherons-nous sur les difficultés du salut : Vous le pouviez, nous répondra Dieu , mais vous ne Ta vez pas voulu ; et bien Idn que ce prétexte d*une impossibilité prétendue de se sauver dans le monde , nous rende moins coupables devant lui , ce sera , dit saint Ghrysostôme , le premier chef de notre condamnation. Car le premier de tous nos devoirs était de savoir, de croire, d'être bien persuadés que nous pouvions nous sauver dans le monde, et dans la condition du monde où Dieu nous avait engagés. De nctus être donc figurés que nous ne le pouvions pas, et d'avoir par là ruiné toute Fespérance chrétienne, de nous être par là réduits nous-mêmes à un abandon criminel , c'est par où Dieu commencera notre jugement.
Nous voulons le salut : car où fut jamais Tinsensé qui ne le voulut pas? mais nous le voulons d'une volonté générale et indéterminée: on s'en tient à des désirs vagues, sans descendre jamais aux moyens. Nous le voulons d'une volonté faible et lâche; le moindre obstacle nous arrête, elles plus légères difficultés nous rebutent. Nous le voulons d'une volonté inefficace et sans action; dès qu'il faut mettre la main à l'œuvre et travailler, nous assujettir à certains devoirs indispensables, à certaines pratiques, à certaines règles , le courage nous manque et nous nous rendons. Nous le voulons d'une volontéétroite et bornée ; nous sommes prêts à prendre telle et telle voie, à faire telle et telle chose, mais rien au delà.
Est-ce ainsi, nous dira Dieu, que vous vouliez tout le reste? Est-ce ainsi que vous vouliez la guérison d'une maladie mortelle? Est-ce ainsi que vous vouliez le gain d'un procès ? Combien de ces volontés stériles et sans effet Dieu ne réprouvera-t- 3 pas en les rejetant comme de fausses volontés? Pilate voulait sauver Jésus-Christ : en sera-t-il cru pour dire : je le voulais. Hérode voulait épargner Jean-Raptiste : osera-t-il dire qu'il le voulut comme il failait le vouloir? Ce jeune homme de l'Évangile foulait être parfait; mais le voulait-il quand il s'en retourna triste et afiQigé après l'avis que lui donna le Sauveur du monde? Non, non, chrétiens , ne nous (lattoos pas , en disant que nous voulons nous sauver; c*est imposer à Dieu et nous démentir nousmêmes, puisqu'au même temps nous nous rendons malgré nous mille témoignages secrets, que le salut est de toutes les choses du monde celle que nous voulons moins, et que nous nous efforçons moins de vouloir.
Et c'est ici qu'il faut encore vous découvrir une autre erreur, que vous n'avez peut-être jamais remarquée, mais dont vous conviendrez sans peine, pour peu que vous vous appliquiez à la comprendre. Car que faisons-nous? Excellente réflexion de saint Chrysostôme, et qui vaut une prédication tout entière ! Que faisons-nous? le voici : Dieu nous déclare en mille endroits de PÉcriture, et dans les termes ^les plus exprès, qu'il veut nous sauver; Qui vuU omnes homines saloos fieri ( 1. Cob., 9; 1. Tim., 2), et en mille endroits de l'Écriture il nous reproche dans les mêmes termes que nous ne le vouIojis pas : Quoties volid congregare fiUos iuos, et noluisU. (Matth., 23.) Mais nous, par une obstination bizarre, nous tâchons à nous persuader que nous le voulons, et nous prétendons que c'est Dieu qui ne le veut pas. Au lieu de douter de nous-mêmes , et de nous tenir sûrs de lui , nous nous défions de lui , et nous nous répondons de nous. Nous cherchons des subtilités pour nous prouver qu'il ne le veut pas, lorsqu'il le veut; et nous sonunes ingénieux à nous faire accroire que nous le voulons, lorsqu'il est constant que nous ne le voulons pas. Mais à quoi se termine l'un et l'autre ? à une négligence totale et absolue de tout ce qui regarde le salut. Cependant il sera toujours vrai, quoi que nous fassions, que notre perte vient de nous, de nous, dis-je, librement et volontairement; que c'est nous qui ;«vons péché, nous qui nous sommes égarés, nous qui nous sommes précipités dans l'abîme.
Ah! mes chers auditeurs, n'entrons point tant dans ces questions impénétrables de la grâce et dans ce ténébreux mystère de la prédestination; mais tenons-nous-en à ce qu'il a plu à Dieu de nous révéler. C'est un mystère qui a servi de fonds aux hérésies, faisons-en pour nous un mystère de foi; c'est un mystère où l'on a donné aisément dans l'erreur, attachons-nous aux décisions de l'Église; c'est un mystère dont les libertins se sont prévalus pour demeurer dans leurs dérèglements, servons-nous-en pour nous exciter à la pratique des bonnes œuvres. Portons même encore, s'il le faut, la chose plus loin et à une extrémité tout opposée, et disons comme ce solitaire , attaqué d'une violente tentation de désespoir : Eh bien! si je suis réprouvé , au moins je glorifierai Dieu dans cette vie. Mais pourquoi le pen*serais-je de la sorte, puisque Dieu mecommanded'espérer en lui, puisqu'il m'a obligé de l'invoquer conune mon Sauveur, puisqu'il m'invite à la pénitence, puisqu'il me punit si je ne la fais pas , et que par là il m'apprend que je puis la faire si je le veux, et me sauver. Voilà ce que je ne puis ignorer, ce que je reconnais, et ce qu'il me sufiQt de connaître pour me soutenir, pour m'animer, pour m'encourager.
Il n'y a donc point d'état dans la vie où l'on doive désespérer de son salut; car la vie présente est la
Toie du salut; et tandis que je suis dans la voie, je puis toujours arriver au terme, parce que j*ai toujours tous les moyens nécessaires pour y parvenir, que je puis toujours les prendre , et que je Q*ai qu*à le vouloir et à le bien vouloir. Autrement, pourquoi Dieu me demanderait-il si je veux être guéri, f^is sanu8fieri?{J0AJH.<, 3.) David devient tout à la fois coupable et d'un meurtre et d'un adultère; cependant tout coupable qu'il est, il ne perd pas pour cela toute espérance. Quedis-je? au lieu qu'avant son péché il appelait Dieu seulement son souverain et son roi, Rex meus et Deus meus {Ps. 5. ), après son péché, comme remarque saint Augustin , il lui parle d'une manière plus tendre : Mon Dieu et ma miséricorde, Deus meus, misericordia mea. {Ps., 58. ) Sur quoi ce Père s'écrie : 0 nom de consolation et de confiance! ô nom qui ne me permet pas de me défier jamais de mon Dieu! O nomen sub quo nemini /as est desperare ! (Aug.)
Cequi fit le malheur de Judas , et ce qui le damna, ce ne fut pas précisément sa trahison , mais son désespoir. Il pouvait être un apostat, un sacrilège, un traître , et devenir ensuite un prédestiné ; comme saint Pierre, de déserteur et de blasphémateur, devint le prince des apôtres et le chef de l'Église. Ce qui mit entre ces deux pécheurs une différence si essentielle, ce ne fut pas le péché, mais la vraie pénitence de l'un et la fausse pénitence de l'autre , mais la confiance de l'un et la défiance de l'autre. Si Judas eût espéré comme saint Pierre , ce serait actuellement un saint comme lui ; et si saint Pierre eût désespéré comme Judas , ce serait actuellement comme lui un réprouvé. L'un crut qu'il y avait encore pour lui un fonds de miséricorde , et voilà le commencement de sa prédestination ; mais l'autre crut qu'il n'y avait plus de pardon pour lui , et voilà sa condamnation. Grande leçon pour vousmêmes, chrétiens; écoutez-la. Bien loin qu'il vous soit permis de désespérer des bontés de Dieu , ce désespoir est un nouveau crime que vous sgoutez aux autres. Car, dans quelque abime que vous vous soyez plongés, il y a toujours un précepte qui vous oblige à vous confier en Dieu. Plus même vous êtes pécheurs , plus devez-vous redoubler votre confiance, et dire avec David : Ah! Seigneur, usez envers moi de miséricorde et de votre grande miséricorde : Secundum magnam misericordiam tuam. iPs,^ 50.) Ce qui a perdu Judas, c'est ce qui perd encore tous les jours certains pécheurs du siècle. Je dis certains pécheurs , et non pas tous les pécheurs, caries pécheurs ordinaires se perdent par un excès d*espérance; mais les insignes pécheurs, les libertins et les impies se perdent par un défaut d'espérance. Et tel est l'artifice du démon : il ôte aux uns la vraie confiance , et aux autres la Traie crainte; et à la place de cette vraie crainte,
SUR LA SAGESSE, etc.
de cette vraie confiance, il donne à ceux-là une fausse confiance, et à ceux-ci une fausse crainte.
Apprenez-moi donc, à mon Dieu, à bien mena* ger ces deux sentiments, la confiance et la crainte : la confiance sans la crainte m'emportera au-dessus de moi et me rendra présomptueux; et la crainte sans la confiance m'éloignera de vous, et me rendra pusillanime. Apprenez-moi comment je dois craindre en espérant, et espérer en craignant : craindre votre justice , mais au même temps espérer en votre miséricorde; espérer en votre miséricorde , mais au même temps craindre votre justice. Le Seigneur n'a parlé qu'une fois, disait le Prophète royal; il n'a prononcé qu'une parole, et j'en ai entendu deux; savoir, qu'il est tout-puissant et plein de miséricorde : Semel locutus est Deus, duo hxc autUvi, quia potestas tibi est et misericordia. (Ps. 61.) Que veut dire cela? demande saint Augustin. Il est vrai, répond ce Père, que Dieu n'a jamais produit qu'une porole au-dedans de luimême, qui est son verbe ; mais ce verbe, cette parole sortie de Dieu, nous a fait entendre deux voix, celle de la miséricorde et celle de la justice : Misericordiam, quaplenaest terra; etjustUiam, qua reddet unicuique secundum opéra sua, (Auo.) La voix de la justice nous menace, et la voix de la miséricorde nous rassure. L'une et l'autre, par cet admirable tempérament de confiance et de crainte, nous conduit dans le chemin de l'éternité bienheureuse que je vous souhaite , etc.
SERMON
POUR
LE DIMAKCBE DE LA DEUXIÈME SEICAIIIE.