‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 84 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est point assez pour mourir dans l'état de la grâce que le pécheur soit résolu de recourir un jour à la pénitence, etqu*il se propose de sortir, au moins à la mort, de son péché. Comme cette grâce de la pénitence finale ne dépend point absolument de lui , et que, par un secret jugement de Dieu , elle est attachée à mille circonstances qui ne sont point en son pouvoir, il faut , afin qu'il ait le bonheur de se reconnaître en mourant, que toutes ces circonstances concourent ensemble a sa conversion. Qu'une seule vienne, à manquer, le voilà frustré de son espérance, et, eût-il mille fois désiré de mourir delà mort des justes , eût-il dit cent fois à Dieu , Moria» tur anima mea mortejustorum {Num, 23), ses désirs sont inutiles et ses espérances vaines. Pourquoi ? parce que dans le cours de la Providence, qu'il n'a pas plu à Dieu de changer, il s'est trouvé un obstacle, qui, par des causes en apparence naturelles, mais

SDR L'IMPENITENCE FINALE.

d*im ordre divin et supérieur, lui a rendu impossible cette pénitence, sur laquelle il faisait fond, et qu*il regardait comme sa dernière ressource. Il peut donc arriver que Thomme, sans devenir coupable d*un nouveau péché , meure dans son péché, parce qu*H peut mourir dans un défaut involontaire et même forcé de toute pénitence; et c^est ce que j*appelle impénitence malheureuse, et ce que je considère comme un autre abîme , non plus de la corruption et de la malice du coeur humain , mais de la justice adorable et impénétrable de Dieu, qui paraît tout entière dans la mort de ces pécheurs surpris , trompés, délaissés, exclus même dès cette vie de la voie du salut , et en qui s'accomplit encore plus sensiblement cette vérité évangélique : Inpeccato vutro moriemini. Renouvelez, chrétiens, votre attention.

Quand on vous rapporte l'exemple d'une mort subite, et que dans la consternation où de pareils événements jettent les esprits, on vous dit que cet homme jouissait d'une parfaite santé, vient d'être enlevé tout à coup sans avoir pu prononcer une parole; qu'un tel, dans la chaleur d'une débauche, ou dans Temportement d'une querelle , vient de rester sans sentiment et sans vie; qu'un assassinat vient d'être commis dans la personne de celui-ci , ou que la ruine d'un édifice vient d'envelopper et d'écraser celui-là ; quand on nous fait le récit de ces sortes de morts et de bien d'autres; et que, selon toutes les règles de la vraisemblance, elles nous paraissent non-seulement subites, mais imprévues, parce que c'étaient des pécheurs publics et scandaleux , nous sommes saisis de frayeur; et sans entreprendre de juger, nous ne doutons point que ce ne soit alors que se vérifie à la lettre la menace du Fils de Dieu , In peccatovestro moriemini. Mais vous vous consolez au même temps, chrétiens, par la pensée que ce sont des accidents extraordinaires; et quelque fréquents qu^ils puissent être, vous ne manquez pas d'affaiblir ainsi les salutaires impressions qu*ils pourraient et qu'ils devraient faire sur vos cœurs. Vous vous trompez; permettez-moi de vous le dire, vous vous trompez : ces genres de mort ne sont, ni si rares, ni si singuliers que vous voulez vous le persuader ; et je soutiens que, dans la rigueur même du terme, eu égard à la conscience et au salut, il n'est rien de plus commun qu'une mort subite : en voici la preuve.

Car j'appelle avec saint Augustin mort subite et imprévue, celle où le pécheur tombe tout à coup dans un état qui le rend pour jamais incapable de conversion et de pénitence. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire et même de plus universel ? que voit-on autre chosetous les jours ? Au lieu qu'une diute, qu'une apoplexie, qu'un meurtre fait plus d'éclat et donne plus d'effroi ; combien d'autres causes dont nous sommes moins frappés, nous rédui-

sent à cette impénitence malheureuse ? un transport dans le feu d'une fièvre ardente, un délire sans mtervalle, une léthargie dont on ne revient point , un ^rement d'esprit, un assoupissement mortel; tout cela n'opère-t-il pas sans cesse le même effet , et n'ôte-t-il pas à un moribond le pouvoir de se convertir, en lui étant le pouvoir de se reconnaître? Mettez un pécheur dans tous ces états , n^est-il pas vrai qu'il est déjà mort comme chrétien , s'il n'est pas absolument mort comme homme? Je veux qu'il dispute encore des journées entières un reste de vie animale, qui ne sert plus qu'à le faire languir; qu'importe, si la vie raisonnable et la vie sumatiirelie sont éteintes ? que peut la grâce , toute pui»> santé qu'elle est, lorsque la nature qui devait lui servir de fond , ne peut plus agir?

Sans même parler de ces symptômes où la raison est tout à fait obscurcie, le seul épuisement de toutes les forces, la seule douleur du corps ne suffit* elle pas pour oter à l'esprit toute sa réflexion, et par conséquent pour nous fermer les voies de la pénitence? Combien de pécheurs, jusque dans le cours des maladies les plus réglées, meurent ainsi d'une mort subite, non selon le monde , mais selon Dieu? Ils meurent, dit saint Chrysostôme, sans un nouveau péché , parce qu'ils ne sont plus en état d'en commettre; ils meurent sans qu^on leur puisse reprocher d*abuser alors du temps que Dieu leur donne, parce qu'ils ne peuvent plus proprement ni en abuser ni s'en servir; ils meurent dans une impénitence, qui , quoique finale , ne leur est pas par ellemême imputée, parce qu'elle ne leur est ni connue ni libre : cependant ils meurent dans leur péché, et la malédiction de Jésus-Christ n'en est pas moins consommée : Inpeccato vestro moriemini.

Que dirai-je de ceux qui meurent dans une ignorance non coupable , mais funeste , du danger prochain où ils se trouvent , car de là s'ensuivent les mêmes conséquences et les mêmes effets de réprobation. Si l'on avait averti ce malade qu'il étaittemps de penser à lui , il aurait mis ordre à sa consdenee, ' et il serait mort chrétiennement. Mais parce qu'on lui a fait entendre le contraire, et que par de faux ménagements, on l'a trompé, il meurt sans retour à Dieu et sans conversion. De n'avoir pas su le péril où il était, est-ce un crime dans lui ? Non, chrétiens, car il souhaitait de le savoir. Mais à qui il faut s'en prendre, c'est à la faiblesse d'un confesseur, c'est à la trompeuse conjecture d'un médecin, c'est au vain respect d'un domestique , c'est à la passion aveugle d'une femme; c'est à l'Intérêt des uns, à la négligence des autres; c'est à tout ce qu'il vous plaira, mes frères, dit saint Augustin : mais après tout , le mourant en porte la peine , et pour avoir i^oré l'extrémité où il était , il meurt dans la haine de Dieu et en réprouvé. Quoi donc, me direz-vous,

SUR LTMPÉNITENCE FINALE.

était-il Juste qa*îl pértt par la faute <i*un autre ? Ah ! répond ce Père ^ si c'est par la faute d'un autre qu'il périt, ce D'est point pour la faute d'un autre qu'il est condamné , mais pour son propre péché. Dieu à qui il appartient d'en ordonner, permet que son propre pédié, qui pouvait être expié à la mort , par la faute d'un autre ne le soit pas , et que du domaine de la grâee et de la miséricorde sousiequel il était encore , il passe pour l'éternité tout entière sous celui de la jusUee : Jhpeceaio veslro moriemini.

Mais si le pécheur lui-même, en mourant, soupire après le remède, s'il le demande, et qu'il témoigne de l'empressement pour ravoir; qu'arrive-til souvent? Hélas! chrétiens, voici le comble du içalheor, el c'est ici que nous devons nous écrier : OaUUudoiRom n) ! ô profondeur des conseils de Dieu! Semblable à l'infortuné Ésaû qui, comme dit rApdtre, ne trouva point cette pénitence qu'il cherchait, quoiqu'il la cherchât avec larmes , Non enim itwemU pcenUenUx iocvMy guamquam ctan laetymiê inquUisseteam( Hebr., 12) , ce pécheur mourant, tout empressé qu'il est de recourir aux sources publiques de lagrâce, c'est-à-dire aux sacrements de Jésus-Christ, peut encore être de ceux sur qui tombe Fanathème du Sauveur des hommes : et, parce que ces sources ouvertes à tout le monde ne le sont pas pour lui, il meurt dans son péché : In peccato veMtro morieminL

C'est de quoi nous avons cent fois été témoin, ou de quoi cent fois nous avons entendu parler. Un homme est surpris, lorsqu'il s'y attendait le moins : U se voit aux portes de la mort ; et , dans l'horreur d'un ilauger si pressant , il voudrait ménager ce qui lui reste de vie. Toute sa foi se réveille ; l'image d'un Dieu irrité le frappe, le saisit ; et, frappé, saisi de cette image, il semble conjurer tous ceux qui l'approchent de le secourir , et leur dire comme Job : AfUeremini mei, nUseremini met, scUtem vos amici mei (Job., 19); pensez à moi, vous au moins qui êtes mes véritables amis, et pendant que les autres s'^oeeupent en vain auprès d'un corps que la mort va mettre au tombeau, aidez-moi à sauver mon âme. Eln effet , on s'y emploie , on y travaille , on cherche ^n prêtre^ un confesseur : mais ce prêtre , ce conf «esseur ne se trouve point; mille contre-temps cons- I>irent à l'éloigner; ce qui ne l'avait jamais arrêté, l^anéte à cette heure; il vient enûn, mais trop tard, et lorsque le malade, sans connaissance et sans parole, ne peut plus ni l'entendre ni lui répondre. £t cela pourquoi, pour accomplir l'autre partie de la prédiction de Jésus-Christ : QuœretUme, vous me chereheres, non plus dans ma personne, mais dans celle de mes ministres et des dispensateurs de mes sacrements , et vous ne me trouverez pas; et parce que Toos ne me trouverez pas dans mes ministres, et que vons n'aurez pas d'ailleurs de quoi suppléer

au défaut de leur ministère par un pur et parfait amour, vous mourrez dans votre péchié : M peccato vestro moriemini.

Je dis plus : ce prêtre, vicaire et nunistre dé Jésus-Christ ; se trouvera , mais , par un autre secret de réprobation encore plus terrible, avec tout le pouvoir de l'Église dont il est muni, il n'aura pas le don d'assister un pécheur mourant. Au lieu de le toucher, il le rebutera; au lieu deréclaireril l'embarrassera, il le troublera : il aura les clefs du ciel entre les mains ; mais il n'aura pas la clef de ce cœur pour y entrer. Car Dieu, chrétiens, ne se sert pas die toutes sortes d'instruments pour opérer ses miracles. Comme il ne nous convertit pas, tout Dieu qu'il est, par toutes sortes de grâces, aussi ne lui plaît-il pas de nous convertir par toutes sortes de personnes. Si, dans la disposition où était ce malade, il eût euun hommeéclairé, zélé, expérimeoté, plein de l'esprit de Dieu et de son onction , il serait mort en saint; mais parce que cet homme lui a manqué, et qu'il a pu faire la même plainte que le paralytique de l'Évangile , Hominem non habeoi Joân . , 6 ) , il est mort en impénitent. Encore une fois, tous ces malheurs l'ont-ils rendu devant Dieu plus criminel ? ïïon; mais ses crimes passés, dont il était coupable, joints à ces malheurs , dont il a été innocent, l'ont fait mourir, sans un nouveau péché, dans l'impénitence : In peccato vestro moriemini.

Affreux , mais juste châtiment du ciel ; et c'est ainsi que l'impénitence de la vie conduit à cette seconde împénitencede la mort, par voie de punition. Combien Dieu s'en est-il expliqué de fois dans l'Écriture ? combien de fois le Fils de Dieu nous en at-iLavertis dans l'Évangile? Car que signiûent autre chose ces menaces si expresses et si souvent réitérées : Je vous ai appelé, et vous avez fermé l'oreille à ma voix , vous m'avez méprisé : viendra le temps et le jour où je vous mépriserai , où , sans vous appeler, je vous surprendrai ; où , sans vou£ parler, je vous frapperai? Que veulent âJre des figures si bien marquées des vierges folles çui s'endorment, et dont les lampes se trouvent éteintes au moment que répoux arrive ; de ce maître qui paraît tout à coup dans sa maison , et qui , témoin du désordre où elle est par les violences et les débauches d'un domestique , le fait jeter dans les ténèbres; de ce voleur qui se cache, et qui vient dans la nuit ? Quel sujet avonsnous de nous plaindre, quand Dieu nous punit de la sorte? Ne peut-il pas user de son droit , et nous prendre en telles conjonctures qu'il lui plaît ? ne le peut-il pas, surtout après avoir si longtemps attendu, après avoir si fortement pressé et sollicité? Vous ne vous êtes pas servi du temps qu'il vous donnait, il vous l'ôtera; vous avez lassé, fatigué, épuisé sa patience, sa colère éclatera; vous n'avez pas voulu retourner à lui quand vous pouviez.

SUR LIMPÉNITENCE FINALE.

vous ne le pourrez plus quand vous le voudrez, vous Tavez oublié pendant la vie , il vous oubliera à la mort. Car ce retour est bien naturel , dit saint Augustin; tout fatal qu'il peut être, il vous est bien dû : mépHs pour mépris, oubli pour oubli. Ce n'est pas queDicune laisse quelquefois encore auxplusgrands pécheurs tout le temps et tous les moyens nécessaires; mais s'ils ne meurent pas alors dans une impénitence criminelle, dans une impénitence malheureuse, au moins meurent-ils communément dans une impénitence secrète et inconnue; c'est la troisième partie.

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