TROISIÈME PARTIE
Mais il faut convenir, chrétiens, et l'expérience nous le fait voir, que Dieu laisse encore quelquefois aux pécheurs du siècle, après une vie passée dans le crime, le temps et les moyens de se reconnaître à la mort. Je sais même, et il est vrai que plusieurs alors ont en effet recours à la miséricorde de Dieu, se tournent vers Dieu, semblent revenir à Dieu par la pénitence. Mais ce que j'ajoute, et cequi vousdoit paraître, comme à moi, bien terrible, c'est que toute pénitence n'est pas recevable au tribunal de Dieu. Pourquoi ? parce que toute pénitence 'est pas une pénitence efiQcace ; mais qu'il y a mille pénitences fausses et trompeuses, sur quoi l'on ne peut compter, et dont nous ne pouvons attendre nul fruit de salut. Si donc le pécheur, séduit par de spécieuses apparences, s'égare jusque dans sa pénitence même, où en est-il ? État bien déplorable ! savoir avec assurance qu*on est criminel, et ne savoir pas si l'on est pénitent! avoir tous les dehors de la pénitence, et peut-être n'en avoir pas le fond! D'où il s'ensuit que ce qui devait être un principe de confiance pour le pécheur, est la matière de ses inquiétudes; que ce qui paraît le devoir sauver, est souvent ce qui le doit perdre, et qu'en mourant dans l'exercice de la pénitence, il peut encore être réprouvé, parce qu'il peut encore mourir dans son péché. Voilà ; mes chers auditeurs, ce que la religion nous enseigne, et sur quoi est fondé cet avis que nous donne le Sage , de trembler même pour les péchés remis, parce qu'à notre égard, dit saint Chrysost6me , ils ne peuvent être tout au plus que présumés tels : De propitiato peccato noli esse sine metu, {EccU., 5.)
Or, si cela convient à tous les pécheurs , on peut dire, et il est vrai , que c'est le caractère propre de ceux qui ne reviennent jamais à Dieu durant la vie , et qui persévèrent dans leurs désordres jusques à la mort. Car, bien loin qu'ils puissent compter sur leur pénitence, ils doivent positivement s'en défier. Je n'en dis point encore assez; j'ajoute que de la manière dont ils se proposent de la faire, cette péaiteace, Us ont presque tout lieu d'en désespérer.
Pourquoi? j'en donne, après saint Augustin, trois raisons. Premièrement parce que rien en soi n*est plus difficile à l'homme que la vraie pénitence. Secondement , parce que , de tous les temps celui où la vraie pénitence est plus difficile, c'est le temps de la mort. Troisièmement , panse qu'entre tous les hommes à qui la vraie pénitence est difficile aux approches de la mort, il n'en est point pour qui elle doive plus l'être que pour ceux qui ne l'ont jamais faite pendant la vie. Trois propositions inccatestables, et qui, bien pénétrées, ne laissent plus aux pécheurs du siècle d'autre parti à prendre que celai d'une prompte et d'une sincère conversion à Dieu. Encore un moment d'attention ; ceci le demande. Rien de plus difficile à l'homme que la vraie pénitence ; car pour eela il faut qu'il change de cœur; il faut qu'il se haïsse lui-même, qu'il se renonce luimême, qu'il se dépouille de lui-même, qu'il se détruise en quelque sorte et qu'il s'anéantisse luimême; c'est-à'dire, qu'il cesse d'être ce qu'il était, et qu'il devienne un homme nouveau. Il faut qu'il ait horreur de ce qui lui paraissait le plus aimable, et qu'il commence à aimer ce qu'il avait le plus en horreur ; qu'il n'ait plus de passions que pour les combattre, plus de sens que pour les captiver, plus d'esprit que pour le soumettre , plus de corps que pour lui déclarer la guerre et le mortifier; car c'est en quoi consiste, je ne dis pas la perfection, mais l'essence et le fond de la pénitence chrétienne. Or, vous savez s'il est aisé à un pécheur d'en venir là- Point de temps où cette pénitence soit plus difficile, et par conséquent plus rare, que le temps de la mort; car à la mort, dit saint Augustin, ce n'est point vous proprement qui quittez le péché , c'est le péché qui vous quitte ; ce n'est point vous qui vous détacliez du monde, c'est le monde qui se détache de vous ; ce n'est point vous qui rompez vos liens, ce sont vos liens qui se rompent par un effet de notre commune fragilité : Si vis agere pcenUen^ tiam, quandojampeccare nonpotes, peccata te demiserunt, non tu iUa. ( Aug. ) Or, afin que votre pénitence fût devant Dieu ce qu'elle doit être , il &u-drait que cette séparation, que ce détachement, qu^ ce divorce vînt de vous-même. Vous me direz qu^K l'un sert à l'autre et qu'on a moins de peine à se dé — tacher des choses quand elles-mêmes elles nous abaife^ donnent ; mais moi je vous réponds avee saint Am~ broise qu'il en va tout autrement , et que le cœur de l'homme n'est jamais plus passionné, jamais plus ardent pour les objets qui entretiennent sa cupidité, que quand ces objets lui échappent, et qu'une foro8 supérieure nous les arrache ou qu'elle nous arrache à eux. Tout ce que nous pouvons faire alors, c'est de souffrir; mais de s'en détacher volontairement i lui-même , ce qui néanmoins est essentiel à la pénl- 1 tance , c'est à quoi nous sentons des répugnanees ;
SUR LIMPÉNITENŒ FINALE.
iaGnieset œ qui demande les plus^ands efforts. Mais enfin, et en particulier, pour qui la vraie péniteDce doit-elle à la mort avoir des difficultés pks insurmontables, et pour qui peut-on dire qu'elle est quelquefois comme impossible ? Ah! chrétiens, n'e8t*oe pas pour ces pécheurs obstinés qui n'en ont eu nul. usage dans la vie, et qui se sont fait de leur împénitence une habitude et un état ? Car que s'ensuit-il de cet endurcissement de cœur où ils ont vécu, et de cette présomption d'esprit qui leur fait croire à la mort qu'ils veulent se convertir ? c'est que leur pénitence alors n'est communément , pour ne rien dire de plus , qu'une pénitence insuffisante : pourquoi? parce qu'elle n'est ni volontaire dans son principe, ni surnaturelle dans son motif. Pénitence forcée Y et pénitence toute naturelle : deux qualités de U pénitence des démons dans l'enfer, et des pédieors à la mort.
Pénitence forcée : Tose défier le pécheur même le plus présomptueux de n'en pas convenir. Car où est la liberté, quand le cœur, si je puis parler ainsi , n'est mû que par les ressorts , ou d'une crainte servile, ou d'une nécessité inévitable? Est-ce un re- . noncement libre au péché , quand on n'y renonce que parce qu'on n'est plus en état de le commettre? Est-ce une soumission libre à Dieu, quand on ne s'y soumet que parce qu'on est déjà sous le glaive de sa justice, et qu'on ne peut plus s'en défendre? Est-ce une séparation libre du monde, quand on ne 8*ensépareque parce qu'il n*y a plus de monde pour nous? Cependant la pénitence , pour être efQcace et vraie, doit être volontaire et libre; et dès qu'elle ne Test pas, fût-elle d*ailleurs aussi vive, aussi touchante que celle d'Ésaù , qui , selon l'expression de FÊcritare, le fit, non pas gémir, mais rugir, irrugiit eiamore magno ( Gènes. > 27. ) « c'est une pénitence de réprouvé. De \h vient que les Pères , d'un consentement si universel, ont parlé de la pénitence des mourants en des termes propres , non-seulement a consterner, mais à désespérer les pécheurs. De là vient que l'Église, à qui il appartient d*en juger, s'est autrefois montrée si peu favorable à ces sortes de pénitences, et que, sans les rejeter absolument, ce qu'elle n'a jamais cru devoir faire pour ne pas borner la miséricorde de Dieu, elle a, au reste, usé de toute la rigueur de sa discipline à l'égard de ces pénitents de la mort, pour nous apprendre combien leur pénitence lui était suspecte. De là Tient que, suivant les anciens canons rapportés dans les conciles, ceux qui ne demandaient letMtptéme qu'à l'extrémité de la vie , n'étaient, ce semble, reconnus chrétiens qu*avec réserve; jusque-là même qu'on les tenait pour irréguliers ; et saint Cyprien en apporte la raison; c'est, dit-il, qu'on les regardait comme des hommes qui ne servaient Ijfeo que par contrainte, et qui n'étaient à lui que wonnALovt — r. /.
parce qu'ils n'avaient pu éviter d'y être. Et en effet , reprend saint Augustin, celui qui ne condamne les dérèglements de sa vie , que lorsqu'il faut malgré lui qu'il sorte de la vie , fait bien voir que ce n*est pas de bon gré, mais par nécessité, qu'il les condamne : Quiprius a peccatU relinquUur quant ipse relinqucU, Tion ea libère, sed quasi ex neces^ silate condemnat. (Ano.)
Pénitence naturelle ettout humaine, c'est-à-dire, qui n'a ni Dieu ni le péché pour objet. Car que craignen^iIs , ajoute saint Augustin , ces pénitents prétendus ? craignent-ils de perdre Dieu, de déplaire à Dieu 9 d'encourir la disgrâce de Dieu? Non, mes frères, répond ce saint docteur, ils ne craignent rien de tout cela, et la preuve en est évidente , puisque , tandis qu'ils n'ont eu rien antre chose à craindre, ils n'ont jamais pensé à se convertir; Ils craignent de brûler, et ils ne craignent point de pécher : Ardere metumU, peecare non metuwU. (Aug.) Or, dès là leur pénitence est vaine ; pourquoi ? parce que ce n'est plus la grâce ni le Saint-Esprit, mais Tamonr-propre qui Texcite; il suffit de s'aimer soimême, sans aimer Dieu, pour faire une telle pénitence; mais il ne suffit pas de s'aimer soi-même pour faire une pénitence chrétienne, et pour se remettre en grâce avec Dieu. On meurt donc dans Texercice de la pénitence, et néanmoins on meurt dans son péché , parce que le péché n'est pas détruit par toute pénitence , et que s'il y en a une incapable de le détruire, c'est celle-là. Ce qui faisait conclure à saint Gr^oire pape, qu'il y avait plus de pécheurs dans le christianisme qui périssaient par la fausse pénitence , que par l'impénitence même , et qu'ainsi la prédiction de Jésus-Christ avait toute une autre étendue que nous ne pensons , quand il nous dit : Inpeccaio vestro moriemini.
Cette conséquence vous trouble; mais est-ce moi, dirétiens , qui l'ai tirée ? et pouvais-je ou la supprimer, un l'affaiblir sans être prévaricateur de mon ministère? Puis-je faire parler les Pères autrement qu'ils n'ont parlé, et effacer de l'Évangile ce qui y est écrit? Effrayé que je suis moi-mêitae*, dois-je vous laisser dans une sécurité trompeuse, sans vous donner la même frayeur que je ressens? Je n'ignore pas, mes chers auditeurs , que ce qui est impossible aux honunes ne l'est point à Dieu, et qu'il peut, maître qu'il est des cœurs, opérer dans le cœur même le plus impénitent, une pénitence parfaite. Je n'ignore pas que ce fut ainsi que ce fameux criminel, crucifié avec Jésus-Christ, fit pénitence sur la croix, et qu'il mourut dans la grâce après avoir vécu dans le péché. Mais je sais aussi ce que remarque saint Ambroise, que c'était alors le temps des miracles que Dieu était engagé à faire des coups extraordinaires pour honorer la mort de son Fils % qu'il fallait au Sauveur des hommes de tels prodi-
SUR L'AMBITION
ges pour prouver sa divinité, et que cette conversion, qui, dans tous les siècles, a passé pour un exemple singulier, doit par là même, bien loin de consoler les pécheurs et de les rassurer, répandre au contraire dans leurs âmes une sainte frayeur. Voilà ce que je sais; et ce qui me confirme encore davantage dans la créance de cette triste vérité, que presque tous ces pécheurs du monde, qui ne font pénitence qu*à la mort, avec toute leur pénitence , meurent dans leur péché : Inpeccaio vestro moriemini.
Vous me demandez comment ce dernier mjrstère de réprobation s'accomplit, et par quelle voie l'impénitence de la vie les conduit à cette fausse pénitence de la mort? Je réponds, et c'est ce que je vous conjure de méditer sans cesse; car voici un des points les plus solides et les plus importante; je réponds , et je dis que Timpénitence de la vie conduit les pécheurs à la fausse pénitence de la mort par voie d'illusion, et il n^ a, ce me semble, personne qui n'entre d'abord dans ma pensée. Je m*explique néanmoins, et je veux dire que le pécheur n'ayant jamais &it nul exercice de la pénitence, que ne l'ayant jamais pratiquée pendant qu'il a vécu , il n'a jamais appris à la connaître; d'où je conclus qu'il y doit être trompé à la mort; et que, par une conséquence très-naturelle, il doit alors aisément confondre la vraie pénitence avec une pénitence imparfaite et défectueuse. Car comment pourraiMI bien juger de ce qu'il n'a jamais connu ? et s'il n'en peut bien juger, comment n'y sera-t-il pas surpris ? commoit, dis-je, ne le sera-t-ll pas, surtout dans une matière aussi délicate que celle-là, et où il s'agit de discerner les mouvements les plus secrets et les plus intérieurs de Tâme? Si dans le cours de la vie cet homme avait fait quelque pénitence, en la faisant il s'en serait formé peu à peu l'idée; et à force de s'éprouver soi-même, il aurait enfin reconnu en quoi diffère une douleur efficace de celle qui ne l'est pas ; mais il n'en a jamais fait l'essai , et il se trouve là-dessus à la mort sans habitude et sans expérience : est-il surprenant que l'ennemi lui impose, que son propre sens l'égaré, qu'il prenne la figure pour la vérité, l'accident pour la substance; qu'il compte les désirs pour les effete, les grâces et les inspirations pour les actes, et que, préoccupé de ses erreurs, tout pénitent qu'il est en apparence, il meure en effet dans son péché : In peccato vestro moriemini.
C'est à vous maintenant, chrétiens, à délibérer; ou plutôt y a-Ml à délibérer un moment, et la juste conclusion, n'est-ce pas vous disposer par la vraie pénitence de la vie à la vraie pénitence de la mort? Car de prétendre que vous serez tout à coup maîtres dans une science où les illusions sont si fréquenié», 5/ subtiles, si dangereuses; de croire que votre
coup d'essai sera un dief-d'œuvre, c'est la plus aveugle témérité. Vous pleurerez , mais vous ne vous convertirez pas; vous pousserez des soupirs, vous gémirez devant Dieu, mais vous ne vous converti* rez pas ; vous lèverez les mains au ciel, voustendrei les bras vers le crucifix, mais vous ne vous couver* tirez pas : pourquoi ? parce que sous ces dehors spécieux d'une douleur apparente, vous aurez toujours un cœur de pierre, et c'est là que j'applique ces paroles du Prophète : De medio petrarum dabunt voces ( Ps. 108. } Vous tromperez, sans le vouloir, ceux qui vous verront et qui vous entendront; vous tromperez jusques au ministre qui vous donnera ses soins, et qui pensera les avoir utilement employés pour vous. Vous vous tromperez vousmême, mais vous ne tromperez pas Dieu; et, en sortent de ce monde , au lieu de trouver, ainsi que vous l'espériez, un Dieu de miséricorde, vous ne trouverez qu'un Dieu vengeur. Ije temps de le chercher, ce Dieu de miséricorde, c'est la Vie; le temps de le trouver, c'est la mort ; et le temps de le posséder, c'est l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, ete.
SERMON