DEUXIÈME PARTIE
Cest le sentiment de toute l'Eglise , qui nous doit ici tenir lieu de règle, que Marie, après Jésus-Christ , a été la première des élus de Dieu; et il est d'ailleurs évident que le premier effet de son élection , ou de sa prédestination , a été la grâce singulière en quoi j'ai fait consister le privilège de sa conception. Grâce souveraine, dont elle put bien dire dès lors : Tout ce que je suis, et tout ce que je serai jamais, je le suis en vertu de cette grâce dont Dieu me prévient aujourd'hui : Gratia Deisum id quo(i
SUR LA CONCEPTION DE LA VïEllGE.
»um, (I. Cor,, 15.) Grâce féconiîc, qui dès ce mo- ; menMà lui donna lieu de pouvoir ajouter avec Tapôtre, mais bien plus justement que Tapôtre : Kt gratia ejus in me vacua nonjuît (Ibid.) : Et cette grâce de mon Dieu o*a point été stérile en moi. Car il est vrai, chrétiens, que cette grâce fut, à regard de Marie, comme une onction céleste dont Dieu la remplit dans Tinstant même qu'elle fut conçue. Mais pourquoi? Pour sanctifier sa personne, et pour relever le mérite de toutes les actions de 8a vie. Ne perdez rien de ces deux pensées. Pour sanctifier sa personne de la manière la plus parfaite et la plus avantageuse dont une pure eréature peut être sanctifiée au-dessous de Dieu, et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie, c'est-à-dire , pour rendre toutes ses actions précieuses devant Dieu, et dignes de Dieu. Deux merveilleux effets que je distingue , et qui , par les deux conséquences que j'en tirerai , en comparant toujours la conception de Marie avec la nôtre, nous feront connaître à nous-mêmes Theureux état où nous élève , par le baptême , la grâce de notre adoption. Grâce qui sanctifia la personne de Marie , et qui la sanctifia de la manière qui convenait à une créature que Dieu formait actuellement, et qu'il destinait pour être la mère de son Fils; car dans ce bienheureux moment, Marie , déjà pleine de grâce, et pleine de l'Esprit de Dieu , eut droit de dire bien mieux qu'Isaïe : Dominus ab utero vocaoit nie (Is4i. , 49) ; Avant que je visse le jour, le Seigneur m'a appelée : De ventre ma tris mex recorda fus est nominis mei (Id.); Dès le sein de ma mère il m'a fait sentir l'impression de sa grâce , et s'est souvenu de mon nom. Oui , dès cet instant le Verbe de Dieu se souvint de l'auguste nom , du sacré nom , du nom vénérable que Marie devait un jour jwrtcr ; et parce que c'était d'elle qu'il voulait naître, au lieu qu'il dit à IsaTe, Servus meus es tu y quia in te gloriabor (Id.); Vous êtes mon serviteur, et c'est en vous que je me glorifierai ; il dit à Marie, quoiqu'elle fût son humble servante : Vous êtes celle que j'ai choisie pour être ma mère, car c'est en cette qualité que vous êtes aujourd'hui conçue, et voilà pourquoi non-seulement je me glorifierai , mais dès maintenant je me glorifie en vous. Dès cet instant-là , dis-je, le Verbe de Dieu, en vue de son incarnation prochaine , se fit comme une gloire particulière , et crut se devoir à lui- même de sanctifier cette vierge, de l'enrichir de ses dons, et de la combler de ses faveurs les plus exquises. Le souvenir que c'était celle dont 11 devait être bientôt le fils , sa tendresse lui fit oublier les lois générales de sa justice rigoureuse , pour la séparer de la masse commune des enfants d'Adam ; pour la privilégier, pour la distinguer, pour l'honorer, en consacrant les prémices de sou être par cette onc-
tion de sainteté dont elle fut remplie; et son fils présomptif, rendant par avance, si je puis ainsi parler, cette espèce de respect à sa matenrilé future : De ventre matris mex recordatus est nominis mei. Ce n'est pas tout.
J'ai dit que la grâce de la conception de Marie, n même temps qu'elle sanctifia sa personne, fut en elle comme une source intarissable de mérites, pour consacrer et pour relever toutes les actions de sa vif. Ceci n'est pas moins digne de votre attention : car, selon les règles et les principes de la théologie, i! ett encore vrai que la mère de Dieu , durant tout le eoun de sa vie , n*a pas fait une seule action qui n*ait tiré son mérite et sa valeur de cette première grâce. Autre abtme des trésors infinis de la misérieorde divine : Oaltitudo divitîarum ! ( Rom. ,U.) Pour vous fain mieux entendre ce que je veux dire , je vais vous et donner une figure sensible; et la voici. Imaginez-vous, mes chers auditeurs, ce petit grain de rÉvar)gile,qin, semé dans le champ, et y ayant germé, croit peaà peu jusqu'à devenir un grand arbre. Rien de plus juste pour exprimer ma pensée. Dès que ce graio a pris racine, il pousse son germe, il sort de la terre; à force de s'élever il jette des branches, il se couvre de feuilles , il se pare de fleurs , il porte des fruits; mais en sorte que tout cela n'a de subsistance et de vie que par lui : car c'est de la racine et de ce grain que les plus hautes branches de l'arbre tirent la sève qui les nourrit; et cette sève ainsi répandue, entretient la fraîcheur des feuilles, fait la beauté des fleurs, donne aux fruits leur goût et leur saveur. Voilà le symbole de la grâce que reçut Marie dans sa conception. Ce fut comme un germe divin qui se forma dans son cœur, mais dont la vertu se répandit ensuite dans tout le corps de ses actions. Tout ce qu'a jamais /ait Marie a été saint, et d'un mérite inestimable devant Dieu: pourquoi? parée que tout ce qu'elle a fait partait d'un principe de sanctification qui était en elle et qui donnait le prix à tout. Or, quel était ce principe de sanctification? La grâce de sa conception. Cette grâce, je l'avoue, n'était que la racine des dons sublimes dont le del ensuite I9 combla , et qui l'é evèrent à une perfectiou si éminente : mais parce que la racine était sainte, les branches le furent aussi : Si radix sancta, et rami. {Rom,, 11. ) Qu'est-ce que j'entends par les branches? Ce sont les vertus que cette incomparable vierge pratiquait, les bonnes œuvres qu'elle faisait, les devoirs qu'elle accomplissait, le culte qu'elle rendait à Dieu , les offices de charité dont elle s*acquittait envers le prochain, les exercices d'humilité qui la rendaient si attentive sur eJlemême. Car ce n*est point une vaine conjecture, mais une vérité solide, que tout cela fut sanctifié par la même grâce qui sanctifia son âme au moment de sa conception ; et que cette grâce qu'elle ne perdit
SUR LA CONCEPTION DE LA VIERGE
fut , pour me servir du terme de TÉvangile , 1 sacré dont la bénédiction et l'efficace se niqua à tous les temps de sa vie.
le là, chrétiens, faisant un retour sur nous- , il nous est aisé de conclure ce que nous s par la grâce et avec la grâce. Car le bap- [ui , selon les Pères , est , comme j'ai dit , le mi de notre conception spirituelle , et même ;ence, qui est celui de notre justification, »nnent une grâce qui , pour être d*un ordre Eérieur à celle de Marie, ne laisse pas d'o- 1 nous par proportion les mêmes effets. Je re que nous recevons une grâce qui sanctifie rsonnes, en nous élevant jusqu'à la dignité ts de Dieu, et qui répand sur toutes nos acin mérite par où elles deviennent dignes de !t de la vie éternelle que nous devons possé- 3ieu. A quoi sommes-nous sensibles, si nous »mmes pas à ces deux avantages si précieux ? u de la grâce qui nous sanctifie, nous sommes mts de Dieu. Cest ce que nous a expresdéclaré celui d'entre les apôtres qui pou- )ux nous en instruire, et à qui ce secret fut quand il reposa , comme bien-ainié disciple, «in de son maître. C'est lui qui nous a mis 1 ce titre authentique de notre adoption ; et )us apprenant ce que nous sommes , pose )ndemeiit de son if:vangile, que le pouvoir nfant de Dieu nous a été donné à tous : '4)1 autem receperunt eum , dedU eis potestaos Deifieri. ( Joan., 1 . ) Or, il est de la foi pouvoir est essentiellement attaché à la abituelle dont je parle. Si nous savions priser le Dieu; si le péché ne nous aveuglait pas, nous ôter le sentiment de notre propre jr, c'est de cette grâce que nous ferions otre gloire : l'unique pensée qui nous occuet dont nous serions vivement touchés , ce le respecter dans nous cette qualité d'ene Dieu , de la soutenir par notre conduite, référer à tous les honneurs du siècle, et de souvent dans nous-mêmes, pour faire cette 'éflexion : Qui suis-je devant Dieu et auprès 1? tandis que je suis dans l'état de sa grâce , it de l'appeler mon père , et il veut bien , tout u'il est, me reconnaître parmi ses enfants, e qu'il estime en moi, et sur quoi je dois md pour me glorifier et pour me confier en us les autres titres, ou de naissance ou de i, qui pourraient dans le monde me distinont titres vains, titres périssables, titres eux : titres vains, puisqu'ils ne sont pascapar eux-mêmes de me rendre agréable à Dieu ; érissables , puisque la mort les efface si tôt et évanouir ; titres dangereux pour le salut, puisst si facile d'en abuser, et si difficile de n'en
abuser pas , et qu'on n'en peut attendre autre cliose que d'être jugé de Dieu plus exactement et plus rigoureusement. Toute ma confiance doit donc être dans ce titre honorable d'enfant de Dieu : et malheur à vous, mes chers auditeurs, si jamais il vous arrivait de faire consister la vôtre dans une grandeur seulement humaine! Je ne prétends point pour cela diminuer les avantages, même extérieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifié par la grâce du Créateur, doit m'inspirer un autre sentiment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie cette grandeur de la naissance, dont l'Église même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fût d'un sang noble et royal : pourquoi? pour faire éclater, dit saint Chrysostôme, la vertu de sa grâce, et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur état, non-seulement que la grandeur peut servir de fonds à la plus éminente sainteté, mais que la sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fonds qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que, selon le dessein de la Providence, ils peuvent, sans rien confondre , être grands et être saints; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints, et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu, quand ils sont saints.
Divine leçon que leur fait aujourd'hui le Saint- Esprit , en leur proposant la généalogie de la mère de Dieu, comme la plus auguste de l'univers. Mais cette leçon , qui ne regarde que les grands , n'aurait pas assez d'étendue. Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de juste sur la terre, de quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis né de Dieu, et cette grâce qui me sanctifie, n'est rien moins dans moi, qu'une participation de la nature de Dieu. C'est l'idée que chacun de nous, sans présomption, peut et doit avoir de soi-même, s'il est en grâce avec Dieu , puisque Dieu , en termes exprès , nous le témoigne par le premier de ses apôtres : Utper hœc effidamifU divinœ consortes naturœ. (2. Petb., 1.) Quelque languissante que soit notre foi , si nous raisonnions et si nous agissions suivant ce principe , en faudrait-il davantage pour la ranimer? Voyez, mes frères , disait saint Jean , exhortant les premiers fidèles ( et pourquoi dans le même sens ne vous le dirais- je pas aujourd'hui ? ) , voyez quel amour le Père , qui est notre Dieu , nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants , et que nous le fussions en effet : P'idele qualem charitatem dédit Pater nobis , utfilii Dei nominemur et simus, ( t . JoAN. , 3. ) Mais voyez aussi , ajoutait-il, et dois-je ajouter, quel retour de zèle, de ferveur, de reconnaissance, demande cette charité d'un Dieu ; voyes
SUR LA œNGEPnON DE LA VIERGE.
h quelle pureté de mœurs elle vous engage; voyez TobligatioD qu'elle vous impose de vous sanctifier en esprit et en vérité , pour n*étre pas indignes de cette adoption , qui vous donne un Dieu pour père ; voyez si c'est trop exiger de vous, quand Dieu prétend que pour cela vous cessiez d*étre des hommes charnels, et que vous commenciez à vivre en hommes raisonnables; voyez si toute la perfection contenue dans la loi chrétienne est trop pour des enfants de Dieu ; Fidete. Ah ! Seigneur, s*écriait saint Léon , pape, méritons-uous de porter un si beau nom , si nous venons à le flétrir, oubliant la noblesse de notre origine , pour nous laisser dominer par des vices honteux ; et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appartenir, si nous marchons encore dans les voies corrompues du siècle? Être enfant de Dieu, et succomber à toutes les passions de l'homme, et être sujet à toutes les faiblesses de l'homme, et s'abandonner aux désirs déréglés de l'homme , ne serait-ce pas un monstre dans l'ordre de la grâce ? C'est néanmoins , mes chersauditeurs,cequi doit confondre tant d'âmes mondaines , et sur quoi je veux bien me promettre que, dans l'esprit d'une sainte componction , chacun s'appliquera de bonne foi à reconnaître devant Dieu son injustice et à la pleurer. Poursuivons.
En vertu de la grâce qui nous sanctifie comme enfants de Dieu, nous sommes les héritiers de Dieu, et les cohéritiers de Jésus-Christ dans le royaume de Dieu : 5/ autemJUii, ethxredes; àseredesquidem Dei, cohxredes autem ChristL (Rom., 8.) Héritiers de Dieu , parce que Dieu , dit saint Augustin, ne nous a point promis d*autre héritage que la possession de lui-même. Or, c'est la grâce sanctifiante qui nous assure cet héritage céleste; et Dieu , le meilleur et le plus libéral de tous les pères , ne peut nous le refuser, tandis que sa grâce est en nous, et que nous sommes en grâce avec lui. Cohéritiers de Jésus-Christ; car nous devenons capables , non-seulement de posséder, mais de mériter le royaume de Dieu, et de le mériter par autant de titres que nous pratiquons de bonnes œuvres, et que nous faisons d'actions chrétiennes : puisqu'il est encore de la foi , que toutes nos œuvres élevées, sanctifiées , et comme divinisées par la grâce, nous servent de mérite pour la gloire; que chacune, en particulier, est pour nous comme un droit acquis à cette gloire ; que les plus viles et les plus basses en apparence ont une sainteté proportionnée à cette gloire ; qu'à un verre d'eau donné pour Dieu , est dû , par justice et par récompense, un degré de cette gloire ; et qu'ainsi la vie du juste sur la terre devient un mérite continuel, doijjt Dieu, selon saint Paul, veut bien être dès maintenant le dépositaire , pour en être éternellement le rémunérateur. Il est vrai : i mais aussi , renversant la proposition , concluez ^
de là, quelle perte jfoit un pécheur qui vient à déchoir de rétat de grâce, puisqu'il n'est pas moîM de la foi , que hors de cet état toutes nos cravrei sont des œuvres mortes , de nul prix devant Dieu, et incapables de nous obtenir la réconapense def élus de Dieu. Ce n'est pas que, dans Tétat du péché, quoique privés de la grâce habituelle , nous ne poissions faire des actions louables et vertueuses, dei actions saintes et surnaturelles , des actions i utiles pour le salut, puisqu'au moins elles ] nous servir de dispositions pour nous convertir à Dieu : mais je ne vous instruirais pas à fond de votre religion, si je ne vous avertissais que toutai ces actions , quoique saintes , quoique sumatureDei, quoique utiles , hors de l'état de la grâce ne méritent rien pour le ciel ; que Dieu ne nous en tiendra jamais compte dans l'éternité, et qu'au lien qa'étaot consacrées par la grâce, elles nous auraient acqids des trésors de gloire; du moment qu'elles n'ont pas cet avantage, elles ne peuvent nous conduire àei royaume, que Dieu, comme juge équitable , téacm à ses amis. Or, ma douleur est de voir des chrétiens insensibles à de si importantes vérités, des chrétiens qui perdent la grâce tranquillement, qoi la perdent sans chagrin et sans trouble , et qui par là ne montrent que trop leur peu de foi et mène leur secrète irréligion. O homme! concluait le grand saint Léon , indigné du scandale que je déplore, et touché d'un si prodigieux aveuglement, ô homme! qui que vous soyez, reconnaissez donc aujourd'hui votre dignité , et , sanctifié eonune vous l'êtes par la grâce qui vous associe à la nature divine , ne retombez pas dans votre première bassesse : j4gnoscey o homo, dignitatem tuam, et divkUB consors factus naturœ, noii in veterem vilitaiem degeneri conversatione redire, (LEO.)Mais il faut pour cela, mes chers auditeurs, que, nous appliquant l'exemple de Marie, nous apprenions oe que nous devons à la grâce : c'est la dernière partie.