PREMIERE PARTIE
Pour établir solidement la vérité de ma première proposition , et pour vous en donner d'abord la juste idée que vous en devez avoir, j'appelle dans les principes de l'Écriture l'accomplissement de Tapostolat, prêcher un Dieu crucifié , et, malgré les ooDtradi^ tions de la prudence du siècle , proposer la croixaux hommes, comme la seule source de leur booheur, comme le fondement unique de leur espérance, comme le mystère de leur rédemption, comme le moyen sûr et infaillible de leur salut : ainsi Ta entendu saint Paul quand il a dit : Nos auiem prxdi' camus Chrisium crucifixum. (1. Car. , 3.) Voilà à quoi il a réduit toute la fonction du ministère évangélique; et telle est la fin pourquoi Dieu a suscité ces douze princes de l'Église, ces premiers fondateurs du christianisme , ces hommes envoyés au monde pour y annoncer Jésus-Christ, dont ils étaient les ambassadeurs, et pour y publier sa loi, dont ils ont été par office les interprètes fidèles : Legatione pro Christo fungimur. (2. Ibid. 5.) Qu'ont-ils fait? Us ont prêché la croix; et au lieu que la croix n'avait été jusque-là qu'un sujet de malédiction et qu'un opprobre; au lieu que la croix de Jésus-Christ était le scandale des Juifs, et paraissait une folie aux Gentils, à force d'en exalter la vertu ils l'ont rendue vénérable à toute la terre. Voilà, dis-je , à quoi s'est terminé leur vocation , et par où ils ont mérité le nom d'apôtres. Or , il est évident , chrétiens , que saint André s'est signalé entre tous les autres dans ce glorieux emploi , et qu'il a eu uo droit particulier de prendre , si j'ose in*exprimer de la sorte, pour devise de son apostolat. Nos autem prœdicamus Christum crucifixum. Et il est encore évident qu'il n'a jamais mieux accompli ce qui est marqué dans ces paroles, que quand il a été luimême attaché à la croix : pourquoi cela ? parce que
POUR LA FÊTE DE SAINT ANDRE
^est sur la croix qu'il a prêché Jésus-Christ crucifié , mi, si vous voulez, la loi de Jésus-Christ avec plus d^autorité et de grâce, avec plus d'efficace etfde conviction, avec plus de succès et de fruit : trois avantages que sa croix lui a procurés , et en quoi je fais consister la perfection d*un apôtre et d'un prédicateur de TËvangile. Reprenons, et suivez-moi. Non, mes chers auditeurs,, jamais saint André n'a prêché le mystère de la croix , ou la loi de Jésus-Christ , avec tant d'autorité et tant de grâce , i que quand il a été lui-même crucifié; et ma pensée sur ce point n'a presque pas même besoin d'éclaircissement ; car pour vous la rendre en deux mots , non-seulement intelligible, mais sensible, il n'appartient pas à toutes sortes de personnes de prêcher la croix. Cest une vérité éternelle qu'il faut porter sa croix; et que, pour la porter en chrétien, il la faut porter volontairement jusqu'à l'aimer, et jusqu'à s'en glorifier : Jbsit gloriariy nisi in cruce Domininostrl. {Galat.y 6.) Mais cette vérité, quoique éternelle, n'a pas la même grâce dans la bouche de tout le monde : les hommes, pour être sau- Tés, ont intérêt de la bien comprendre; mais en même temps ils ont une secrète opposition à en être instruits par ceux qui ne la pratiquent pas,* et qui n'en font nulle épreuve; et si quelquefois un mondain s'ingère de leur en faire des leçons, bien loin de s'y rendre dociles, ils se révoltent, et ne peuvent souf&ir qu'un homme à qui rien ne manque, et qui jouit tranquillement des douceurs de la vie , ose leur prêcher la- pénitence et la mortification. Aussi , comme remarque saint Chrysostôme, Jésus- Christ, tout Dieu qu'il était, pour s'accommoder là-dessus à la disposition des hommes , ne vint annoncer au monde l'évangile de la croix qu'en se faisant lui-même un homme de douleurs, c'est-à-dire an homme dévoué à la souffrance et à la croix : F'ir dolorum. (Isài., 53.) Indépendamment de cette qualité, il avait toute Pautorité d'un Dieu, j'en conylens; mais s'il n'avait été que le Fils de Dieu, ou s'il avait toujours été, comme fils de l'homme, dans la béatitude et dans la gloire , sans participer à nos peines, il lui eût manqué, par rapport à nous, une certaine autorité d'expérience et d'exemple , sur quoi est fondé le droit dont je parle , de prêcher aux autres la croix : et de là vient qu'il se détermina à souffrir : car c'est ce que le grand apôtre a prétendu nous déclarer, quand il a dit que la sagesse de ce divin législateur avait paru en ce qu'étant Fils de Dieu , il avait appris par lui-même, et parce qu'il avait souffert comme homme , l'obéissance qu'il exigeait des hommes, et qu'il voulait les obliger de rendre à sa loi ; loi parfaite , mais sévère , dont toutes les maximes vont à nous faire comprendre la sainteté, l'utilité, la nécessité de la croix : Qui cum
esset FtUm DH, didicU ex ils quas patsu$ est, obedietUiam. {Hebr,, 5.)
En effet, il est aisé d'exhorter les autres à la pratique d'une vie austère , au retranchement des plaisirs, au crucifiement de la chair, tandis qu'il n'en coûte rien. Un homme bien nourri, disait saint Jérôme, n'a point de peine à discourir de l'abstinence et du jeûne; un homme abondamment pourvu de tout, à qui rien ne manque, et qui est en possession de mener une vie agréable et commode, s'érige aisément en prédicateur de la plus exacte réforme. Mais quelque éloquent et quelque zélé qu'il puisse être, on croit toujours avoir droit d'en appeler à son exemple, et de lui répondre que ce zèle de réforme ne lui convient pas, que ce langage lui sied mal, et que, s'il veut porter les choses à cette rigueur, il devrait chercher des auditeurs dont il fût un peu moins connu. Non pas dans le fond que ce reproche soit absolument l^itime, puisque Jésus- Christ ordonnait qu'on obéît aux pharisiens, du moment qu'ils étaient assis sur la chaire de Moïse, et qu'on respectât leur doctrine, quoique leur conduite y fût toute contraire; mais parce qu'il est vrai que cette contrariété entre la doctrine et la vie est au moins un spécieux prétexte dont notre malignité ne manque pas de se prévaloir contre les vérités dures qu'on nous prêche; et parce que naturellement nous nous élevons contre quiconque entreprend de nous assujettir à toute la rigueur de nos devoirs, et n'est pas pour cela bien autorisé. Or làdessus saint André a eu tout l'avantage que peut avoir un apôtre; car il a prêché la croix dans un état où les censeurs les plus critiques et les ennemis de la croix les plus déclarés n'avaient rien à lui reprocher. 11 ne l'a pas prêchée comme ces docteurs hypocrites dont saint Matthieu parle , qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux pesants, et qui ne voudraient pas eux-mêmes les remuer du doigt; il ne l'a pas prêchée comme ceux dont saint Paul disait à Timothée, qu'il viendrait dans les derniers jours des hommes qui auraient l'apparence de la plus éclatante piété, mais qui seraient remplis de l'amour d'eux-mêmes, enflés d'orgueil et pervertis dans la foi ; c'est-à-dire, il ne l'a pas prêchée comme ont fait presque dans tous les siècles certains prétendus réformateurs de l'Église, qui connus d'ailleurs pour des hommes sensuels, n'en étaient pas moins hardis à invectiver contre la mollesse; déplorant les relâchements de la pénitence, tandis qu'ils en rejetaient les œuvres pénibles et laborieu-^ ses'; plus occupés peut-être de leurs personnes et du soin de leurs corps, que n'aurait été un mondain de profession. Non, chrétiens, ce n'est pas ainsi que saint André a prêché la croix ; mais pour la prêcher, il s'est mis lui-même sur la croix. La eioix a
été la chaire d*où il s^est fait entendre : c*est de là, comme nous lisons dans les actes de sa vie, qu*il exhortait le peuple à embrasser ce moyen salutaire et nécessaire, dont dépend tout le bonlieur des élus de Dieu ; et Yoilà non-seulement ce qui Tautorisait, mais ce qui donnait de la force à sa parole, pour annoncer le mystère de la croix avec plus d*efficace et de conviction.
C*est le second avantage de son apostolat, dit saint Chrysostôme, d*avoir montré par là jusqu'à quel point il était persuadé lui-même de la vérité qu'il prêchait , et d'avoir eu par là même le don d'en persuader si fortement les autres, que, tout inûdèles qu'ils étaient, ils n'ont pu résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu qui parlait en lui. Il faut, ajoutait saint Bernard (et permettez-moi d'appliquer sa pensée à mon sujet), il faut que le prédicateur de l'Évangile, pour convertir les cccurs, fortiGe sa voix ; et parce que sa voix n'est que faiblesse , il faut qu*elle soit accompagnée d'une autre voix puissante et pleine de force : DabU voci suœ vocem vMutis, (Psalm. 67.) Mais quelle est cette voix puissante et pleine de force? La voix de l'action, cette voix inflniment plus éloquente, plus pénétrante, plus touchante que tous les discours : montrez-moi par vos exemples et par vos oeuvres que vous êtes vousmême persuadé, et alors votre voix me persuadera et me convertira : Ikibis voci tu» vocem virtuUs; fi quod mihi suades, prias tibi videaris persuaêîsie. (Bebn.) Or, voilà par où saint André triompha , et de l'inGdélité des païens , et de la dureté des Juifs. Il veut que sa voix soit pour eux cette voix toute-puissante qui , selon le prophète , abat les cèdres et brise les rochers ; il veut que sa voix ait la vertu d'amollir lescœurs les plus endurcis, et de soumettre les esprits les plus superbes : P^ox Domini confringentis cedros, vox Domini concutientis desertum. (Psalm. 28. ) Que fait-il ? il commence par les convaincre qu'il est lui-même parfaitement et solidement convaincu de ce qu'il leur prêche; qu'il est, dis-je, (convaincu de la nécessité d'embrasser la croix de Jésus-Christ , de s'attacher à elle par un esprit de foi , et de s*en appliquer les fruits par le long usage des souffrances de la vie.
Car quelle preuve plus authentique leur peut-il donner sur cela de la persuasion où il est, que l'empressement et Tardeur qu'il témoigne pour souffrir ? On lui prononce son arrêt, et tout à coup il est saisi d'un mouvement de joie qui va jusqu'à l'extase et au ravissement ; le peuple veut s'opposer à l'exécution de cet arrêt , et André s'en tient offensé ; on le conduit au supplice , et d'aussi loin qu'il envisage la croix qui lui est préparée , il la salue dans des termes pleins d^amour et de tendresse ; il se fait une émotion populaire, pour le délivrer : Eh quoi ! mes frères , leur dit-il , êtes-vous donc jaloux de mon
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bonheur ? faut-il qu^en vous intéressant pour moit vous conspiriez contre moi , et que , par une ùum compassion , vous me fassiez perdre le mérite dHae . mort si précieuse? Le juge intimidé s'offre h réia^ gir, et André le rassure; le juge commande qo'oe le détache de la croix, et André proteste que c'ert en vain , parce qu'il y est attaché par des liens invisibles que l'enfer même ne peut rompre, qoi aoot les liens de sa foi et de sa charité : s'il n'était m effet persuadé, pènserait-il , parlerait-il, agIrait-Q, souffrirait-ii de la sorte? et pour marquer que ses sentiments sont sincères, persisterait-il deux jours entiers dans le tourment le plus cruel , biduo pat» dens {JcL meurt. 5, j4nd.); publiant toujours que Jésus-Christ est le seul Dieu qu'il faut adorer, et que toute la sainteté , toute la prédestination des hommes est*renfermée dans la croix ? Mais supposé le témoignage que saint André rendit à cette vérité, quelle conséquence les spectateurs de son martyre n'étaient-ils pas forcés de tirer en faveur de Jésus- Christ et de sa religion? considérant cet homme, d*ailleurs vénérable par l'intégrité de sa vie, illustre par les miracles qu'il avait faits au milieu d'eux, et qui, par sa conduite pleine de sagesse, s'était attiré le respect des ennemis mêmes de son Dieu; le voyant, non pas mépriser ni braver la mort par une vaine philosophie , mais la désirer par un pur zèle de se conformer à son Sauveur cruciflé; aimer, par ce motif de christianisme, les deux choses que le monde abhorre le plus, savoir, l'ignomime et b douleur; et malgré les révoltes de la nature, ftire de la croix l'objet de son ambition et ses plus chères délices. Tout païens, tout Juifs qu'ils étaient, que pouvaient-ils conclure de là, sinon qu'il y avait dans cet apôtre quelque chose de surhumain, et que la chair et le sang n'ayant pu former en lui des sentiments si élevés au-dessus de l'homme, il ûdiait qu'ils lui vinssent de plus*haut? A moins qu'ils ne voulussent s'aveugler eux-mêmes et s'obstiner dans leur aveuglement, pouvaient-ils ne pas reconnaître qu*il n'y a que Dieu qui puisse inspirer à un homme mortel un amour de la croix si héroïque ; et à moins qu'ils n'eussent'des cœurs de pierre, quoique païens et infidèles, pouvaient-ils n'être pas touchés, n'être pas ébranlés , n'être pas cliangés par la Tue d'un spectacle si surprenant et si nouveau?
De là même aussi , mes chers auditeurs , suivit le succès prodigieux de la prédication de saint André et la bénédiction que Dieu donna à son apostolat. Si nous en croyons les actes de son martyre, de tout le peuple attentif à l'écouter prêchant'^sur la croix , à peine resta-t-il un païen qui , éclairé des lumières de la grâce et cédant à la force d'un tel exemple, ne renonçât à Tidolâtrie et ne confessât Jésus-Clirist : au lieu que Jésus-Christ crucifié avait pu dire ce que Dieu , par la bouche d'un pro-
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pliète, disait à Israël, Tota die expandi 'numus measadpopulum non credentem. ( Isai., 65.) Tai tendu mes bras à un peuple rebelle et incrédule ; saint André eut au contraire la consolation de tendre les bras à un peuple docile, qui reçut sa parole avec respect, et qui s'y soumit avec joie, pour accomplir, ce semble, dès lors ce qu*aTait dit le Fils de Dieu , que celui qui croirait en lui , ferait non-seulement les mêmes œuvres , mais encore de plus grandes œuvres que lui : Qui crédit in me, opéra qttm ego/aeio, et ipsefaciet, et mqfora horwn faciet. ( JOAN., 13.) Des milliers d*infidèles, que le supplice de cet apôtre avait rassemblés autour de sa croix, eonrertis par ce qu*ils ont vu et par ce qu*ils ont entendu , 8*en retournent glorifiant Dieu. De la ville de Patras , où Dieu , par le ministère d'André , opère ces effets miraculeux, le bruit, disons mieux, le fruit s'en répand dans toutes les provinces voisines ; on voit avec étonnement les temples des idoles abandonnés; le culte des démons, aboli; le règne de la superstition, détruit; le nom de Jésus-Christ, partout révéré. Le frère même du proconsul , jusquelà zélé défenseur des fausses divinités, rend hommage à la vérité. Entre les Églises naissantes, celle d'Achàie, où saint André a souffert, devient en peu de jours la plus nombreuse et la plus fervente : qui fait tout cela? la foi d*un Dieu crucifié, prêché par un apôtre crucifié ; je veux dire , le zèle d'un apôtre , qui, à l'exemple de son maître, prêche la croix du haut de la croix , et qui , selon la belle expression de saint Jérôme, confirme, par son amour pour la croix, tout ce qu'il enseigne de l'obligation rigoureuse, mais indispensable, de porter la croix : Omnem doctrinam suam crucis disciplina roborans, (HiBBON.) En effet, donnez-moi un prédicateur de l'Évangile parfaitement mort à lui-même, sincère amateur de la croix, et qui dise de bonne foi avec saint Paul , Mihi tnundus crudfixus est, et ego mundo (Galat.j 6) : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde; rien ne lui résistera : avec cela, il triomphera de l'erreur, il confondra l'impiété, il exterminera le vice, il convertira les villes entières; avec cela, les pécheurs les plus endurcis Fécouteront et le croiront, les libertins et les impies se soumettront à lui, les sensuels et les voluptueux subiront le joug de la pénitence : pourquoi? parce que telle est, dit saint Jérôme, la vertu de la crou préchée par un homme souffrant lui-même et mourant sur la croix : Omnem doctrinam suam crucis disciplina roborans.
Voilà donc, chrétiens, le prédicateur que Dieu a suscité pour votre instruction; et qui peut dire à la lettre , qu'il n'a point employé , en vous prêchant , les discours persuasifs de la sagesse humaine , mais les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu : Et sermo meus et prxdicatio mea, non in pcr-