DEUXIÈME PARTIE
Pouvoir présenter à Dieu le sacrifice du corps de Jésus-Christ, et avoir pour cela dans le christianisme un caractère particulier, c'est en quoi consiste l'essence du sacerdoce de la loi de grâce. Joindre au sacrifice adorable du corps de Jésus-Christ le sacrifice de soi-même, et s'immoler soi-même à Dieu au même temps qu'on lui of&e ce divin agneau immolé pour le salut du monde, c'est , dans la doetrine de saint Augustin , ce qui met le comble au sacerdoce de la loi de grâce, et ce qui lui donne sa dernière perfection. Sacerdoce de la loi de grâce, dont je conviens que les prêtres seuls sont les premiers et les principaux ministres, mais auquel il est pourtant vrai que tous les chrétiens, en qualité de chrétiens , ont droit et même obligation de partidper. Sacerdoce de la loi de grâce, qui , par cette raison, nous impose à tous, de quelque condition que nous soyons , l'indispensable devoir de nous offrir nous-mêmes à Dieu comme un supplément du sacrifice de Jésus-Christ : car voilà, encore uoi fois, ce qui fait devant Dieu la perfection du sacerdoce chrétien, dont l'apôtre relevait si haut l'excellence et la dignité; voilà par où ce sacerdoce lui paraissait si auguste , quand il le comparait au sacerdoce de l'ancienne loi ; et voilà ce qui nous k doit rendre vénérable, cet engagement où nous sommes, et ce pouvoir que nous avons d'être, comme le Sauveur, des hosties vivantes présentées à Dieu par l'union de notre sacrifice avec le sacrifice de l'Homme-Dieu. Or je prétends que saint André a su pleinement s'acquitter de ce devoir : et où? sur la croix. D'où je conclus que c'est sur la croix, comme sur l'autel mystérieux que Dieu lui avait préparé, qu'il a heureusement trouvé la consommation de son sacerdoce. Ne perdez pas le fruit de cette vérité, qui, toute avantageuse qu*elle estait saint dont je vous fais l'éloge , sera encore plus utile et plus édifiante pour vous.
Je l'ai dit, mes chers auditeurs, et je le r^pète^ il faut , pour nous rendre dignes de Dieu, que nous joignions le sacrifice de nous-mêmes au sacrifiée du corps de Jésus-Clirist : c'est le devoir essentiel à quoi le christianisme nous engage; et je ne crains point de passer pour téméraire, ni de rien avancer qui ne soit conforme à la plus exacte théologie, quand je soutiens que sans cela notre sacerdoce n'a pas , selon Dieu , toute la perfection qu'il doit avoir; car il est de la foi , qu'encore que le sacrifice de l'humanité de Jésus-Christ ait eu par lui-même une vertu infinie pour nous sanctifier et pour nous r^
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.Mndlier avec Dieu , Dieu néanmoins, par une conduite particulière de sa providence , ne Ta accepté , pour nous accorder en effet la grflce de cette récon» ciliation et de cette sanctiGcation , qu^autant qu'il a prévu que ce sacrifice devait être et serait accompagné de notre coopération. Il est de la foi qu'encore qu'il n'ait rien manqué au sacrifice de notre rédemption de la part de Jésus-Christ , qui l'a offert pour nous comme notre médiateur et le souverain prêtre, il peut y manquer quelque chose de notre part; &k sorte que ce sacrifice, tout divin qu'il est , par le défaut de notre correspondance, nous devienne infructueux , et ne soit pour nous de nulle efficace. Or ce qui peut manquer de notre part au sacrifice de Jésus-Christ, c'est le sacrifice personnel que Dieu exige de nous, et que nous lui devons &ire de nous-mêmes, mais que souvent nous ne lui faisons pas. De là vient que saint Paul, à qui ce mystère avait été spécialement révélé, se faisait une loi Inviolable d'accomplir tous les jours dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus- Christ : Adimpleo ea qnxdesurUpasiionum Christi in came mea. (Coloss., 1.) Il restait donc encore pour saint Paul quelque chose à ajouter au sacrifice do Fils de Dieu : Prenez garde : quelque chose par rapport à saint Paul même; quelque chose d'où dépendait en un sens, pour saint Paul même, le mérite, ou plutôt l'application actuelle du sacrifice du Fils de Dieu ; quelque chose par où saint Paul même se croyait obligé de remplir la mesure des souffrances du Fils de Dieu. Or comment la remplissait-il , cette mesure? Par la ferveur de sa pénitence, par l'austérité de sa vie, par la mortification de sa chair ; car c'étaient Va , remarque saint Chrysostôme, autant de sacrifices de lui-même qu'il unissait à ce grand sacrifice de la croix , et en vertu desquels il pouvait dire : Adimpleo ea quœ desunt paêsionum Christi in came mea.
Cest de là même aussi que saint Augustin trouvait des liaisons si étroites entre ces deux sacrifices, je dis entre le sacrifice de Jésus-Christ et le sacrifice de nous-mêmes, qu'il ne voulait pas qu'on séparât jamais l'un de l'autre : tellement que comme J^us-Christ , en qualité d'Homme-Dieu , a été notre victime , nous devons être la sienne en qualité de chrétiens. Écoutez les paroles de ce saint docteur, que je ne dois pas omettre dans une matière ai importante : Cujus redemptoris ac Domini, et nos sacrificium esse debemus per ipsummet qf/erendi y qui in homine quem suscepit, s<tcr\ficium ipsepro nobisfieri dignatus est» ( August. )
D'où il s'ensuit que toutes les fois que nous assistons aux divins mystères, nous devons faire état que ce n'est pas seulement pour y présenter l'agneau sans tache , qui est immolé sur l'autel , mais pour y être nous-mêmes présentés et immolés. Et cela.
reprend saint Augustin, non-seulement par la raison de l'union intime qui est entre lui et nous , et qui fait qu'étant notre chef, et nous les membres de son corps , il ne peut ni ne doit jamais être sacrifié que nous ne le soyons avec lui : Quia cum Ecclesia Christi sit corpus , et Christus Ecclesise caput, tam ipsaper ipsum , quam ipse per ipsam débet offerri (AUG.); mais par la convenance môme et le principe de nos plus justes et de nos plus indispensables obligations : car quel désordre , Seigneur, que je parusse devant vos autels dans une moindre disposition d'humilité , que celle où vous y paraissez ; que vous y fussiez la victime de mon péché , et que l'expiation de ce péché ne me coûtât rien ? II ne suffit donc pas, conclut saint Léon , pape , que nous offrions à Dieu le sacrifice du corps de Jésus-Christ, si , selon le précepte de l'apôtre , nous ne nous offrons encore nous-mêmes, comme il ne nous suffirait pas de lui offrir nos corps et même nos âmes , si nous n'avions à lui offrir le sacrifice du corps de Jésus-Christ. Notre sacrifice, sans celui de Jésus-Christ, serait un sacrifice indigne de Dieu : et celui de Jésus-Christ sans le nôtre serait, non pas insuffisant, mais inutile pour nous. L'un avec l'autre , c'est ce ^ui consomme le grand ouvrage de notre justification, et ce qui fait le vrai sacerdoce des chrétiens.
Or voilà, mes chers auditeurs, ce que nous voyons dans le glorieux apôtre dont nous honorons aujourd'hui la mémoire. Qu'est-ce que saint André, et sous quelle idée, nous attachant aux actes de son martyre, devons-nous le considérer? sous l'idée d'un prêtre fervent , d'un prêtre zélé , d'un prêtre plein de religion, qui, tous les jours de sa vie, ne manqua jamais d'immoler sur l'autel l'agneau de Dieu, et qui, par sa mort, couronna son sacerdoce en s'immolant lui-même sur la croix : car ce sont là les deux principales actions que son histoire nous marque, et à quoi je réduis toute la sainteté de son ministère. Écoutez ceci : André est conduit devant le tribunal d'un juge païen; et ce juge, avant que de le condamner, entreprend de le pervertir, et le presse de racheter sa vie en sacrifiant aux idoles. Mais, Moi , lui répond l'homme de Dieu, sacrifier aux idoles ! Ne savez-vous pas qui je suis? ignorezvous la profession que je fais de servir le Dieu da ciel et de la terre, et l'honneur que j'ai de lui sacrifier chaque jour, non pas le sang des boucs ni des taureaux , mais l'agneau qui efface les péchés da monde ? Ego omnipotentiDeoimmoh quotidie, non taurorum cames, sed agnum immaculatum, ( Act, mart. S. Andr, ) Oui , poursuit le généreux apôtre , c'est entre mes mains que cet agneau est tous les jours immolé ; mais la merveille que vous ne connaissez pas , et que j'ai à vous découvrir, c'est qu*après l'immolation de cet agneau, il est toujours vl-
vant, et que sa chair, quoique distribuée aux fidèles, demeure encore tout entière, parce qu'elle est désormais incorruptible : Cujuscamempostquam omnis pkbs credentlum manducaverit , agmts qui sonctificcUus est integer persévérât, et vivus. ,( j^ct. mart.S.Andr,) Témoignage invincible en faveur du sacrifice de la messe , et qui pourrait seul réfuter toutes les erreurs des derniers hérésiarques touchant la divine eucharistie , puisqu'il nous apprend comment Dieu, dès le premier âge de TÉglise, a pris soin d'établir la tradition de ce mystère. Mais, •ans m'arréter à cette controverse , et pour profiter, en passant, d'un exemple si authentique, permettez-moi , mes frères , une ,courte digression qui ,, toute bornée qu'elle est dans la morale qu'elle renferme, ne laissera pas d'avoir son utilité; car ceci nous regarde , nous qui , revêtus de la dignité du sacerdoce , sommes spécialement les ministres de notre Dieu et de ses autels. Qu'est-ce qu'un prêtre de Jésus-Christ ? le voici. Un homme engagé par sa vocation à entrer tous les jours dans le sanctuaire ; un homme disposé , conune saint André , à offrir tous les jours à Dieu le sacrifice non sanglant du corps du Sauveur. Voilà à quoi nous sommes appelés. Mais être prêtre, et n'en faire que rarement la plus noble fonction ; être prêtre , et même , si vous voulez , grand-prêtre , et ne paraître à l'autel qu'à certains jours de cérémonies , qu'en certaines occasions d'éclat, que lorsqu'on ne peut s'en dispenser, que quand on s'y trouve forcé par un respect humain et par un devoir de bienséance; être prêtre , et s'abstenir des choses saintes pour mener une vie toute profane, pour entretenir dans le monde de vains commerces, pour se dissiper dans les divertissements du siècle, ou plutôt mener une vie dissipée, profane, mondaine, jusqu'à être malheureusement obligé de s'abstenir des choses saintes ; être prêtre , et se mettre , par sa conduite , hors d'état de célébrer les sacrés mystères, s'en rendre positivement indigne , et au lieu de se reprocher cette indignité volontaire comme un crime et un sujet de confusion, s'autoriser par là dans l'éloigneroent de Dieu où l'on vit , et s'en faire un faax prétexte de piété; être prêtre de la sorte, ah ! mes frères, s'écriait saint Chrysostôme , est-il rien de plus opposé à la sainteté du sacerdoce, rien de plus injurieux à Jésus-Christ , rien de plus triste pour son épouse, qui est l'Église? et moi j'ajoute, rien de plus contraire à l'exemple que Dieu nous propose dans la personne de saint André?
Mais André en demeure-Ml là? non, chrétiens : comme il est prêtre de la loi nouvelle, après avoir iaunolé la chair de Jésus-Christ, et satisfait à ce qu'il y a de plus essentiel dans son ministère, il y joint ce qui en doit être la perfection en s'immo- Ittit soi-même ; et c'est ici que la croix lui servit de
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moyen pour parvenir à l'accomplissement de im désirs, et à la gloire consonunée de son sacerdoce. Je m'explique : sur le refus qu'il fait de sacrifier aux idoles, on lui présente l'instrument de sonsup» plice ; et comment envisage-t-il cette croix? comme un autre autel où il va présenter à Dieu le sacrifieede sa personne et de sa vie. Oui , Seigneur, ditnl , s'a* dressant à Jésus-Christ, c'est pour cela que je l'embrasse cette croix , parce que c'est sur elle que je vais remplir dans toute son étendue mon sacerdoee. Assez longtemps, ô mon Dieu ! j'ai fait Toffice de sacrificateur à vos dépens ; il Ouït que je le fasse aux dépens de moi-même. Je vous ai milto foia sacrifié pour moi : il faut que je me sacrifie «M fois pour vous, et que, par cet effort de reconnaissanee, vou rendant amour pour amour et sacrifice pour sacrifice, j'aie enfin la consolation d'être crucifié pooi votre gloire, comme vous l'avez été pour mon salut. Ainsi parle-t-il ; et , sans différer, il étend sur la croix son corps vénérable : il n'attend pas que les boa^ reaux l'y attachent, il prévient leur cruauté para ferveur, ne voulant pas devoir à un autre l'honoeiir de son crucifiement, mais regardant encore comme un précieux avantage d'être tout ensemble et la Ti^ time et le prêtre de son sacrifice : car c'est en oele, dit saint Augustin, qu'a particulièrement consisté l'excellenceet le mérite du sacerdocede Jésu»Oinst Dans l'ancienne loi , on n'avait rien vu de semblible; les hommes les plus saints s'étaient conteotéi d'honorer Dieu par des victimes étrangères ;etparee que ce culte était imparfait, le Fils de Dieu, comme pontife, était venu faire à son Père cette pleine obbtion où il voulut être tout à la fois le sacrificateur et l'hostie ; Idem sacerdos et victima ( AuonsT.) : mais ce qui fut vrai de Jésus-Christ l'est encore de saint André, avec toute la proportion néanmoins et tout le rapport qu'il peut y avoir entre un homme et un Homme-Dieu. André mourant sur la croix put dire après le Sauveur du monde : Vous n*avez pins voulu. Seigneur, de la chair et dusang des animau, mais vous m'avez formé un corps; les anciens holocaustes ont commencé à vous déplaire, ou du rooini ont cessé de vous plaire , et alors j'ai dit : Me void , je viens , je me présente, recevez-moi comme votre victime : Tune dixi : Ecce venio. (Psalm. 39.)
Voilà , mes chers auditeurs , le modèle que Die* vous met à tous devant les yeux ; je dis , à tous saos différence ni de condition ni de rang. En quelque état que vous soyez , vous êtes , conuife chrétias, nécessairement associés au sacerdoce royal de Jésus-Christ; et c'est à vous, quoique laïques, que parlait saint Pierre, quand il appelait les chràieos race choisie, prêtres-rois, nation sainte, peuple conquis : f^os autem genus electum, régale sacer* doiium, genssancta. ( 1 . P£tb. , 3. ) Il est de la foi que sans autre caractère que celui de chrétiens , p^
POUB LA FÊTE DE SAINT ANDRÉ
la seule onction du foapléme, le Sauveur des hommes nous a faits rois et prêtres de Dieu son Père : JSê fecisli nos Deo nostro regnum et sacerdotes. ( jépoc,, 5. ) Si je vous disais qu*en cette qualité il ne tient qu'à vous d'offrir tous les jours à Dieu le même agneay qu'immolai't saint André , et qu'en efifet vous Toffirez aussi bien que lui toutes les fois que vous assistez au sacriGce de votre religion , peutêtre seriez-Yous surpris de vous voir élevés par là à une si haute dignité. Mais vous devez Tétre encore bien plus , ou d'avoir ignoré jusqu*à présent ce que vous êtes : ou de l'avoir su , et d'avoir manqué de zèle pour vous acquitter dignement d'une si glorieuse fonction : car puisque ce n'est pas en simple témoins, mais en ministres du Seigneur, que TOUS assistez à ce sacrifice, et que l'oblation du corps de Jésus-Christ ne s'y fait pas seulement en Totre présence, mais en votre nom, quelle attention, quel respect, quelle ardeur de dévotion y devez-vous apporter? C'est ce qui rend vos irrévérences si criminelles et même si abominables; c'est ce qui en fait comme' autant de sacrilèges. Ah! chrétiens, quelle indignité, que vous présentiez au Dieu immortel , avec un esprit égaré , un cœur froid, sans nul recueillement, sans nul sentiment, le même sacrifice où notre saint apôtre a épuisé tout le feu de sa charité! Que dis-je? quelle profanation, que vous y veniez pour y voir le monde et pour y être vus , pour y étaler tout le faste du monde et tout rappareil de votre luxe, pour y contenter votre vanité, votre curiosité, et peut-être pour y entretenir vos plus honteuses passions! Scandale digne de toute la colère de Dieu , et qui n'est devenu , par l'impiété de notre siècle , que trop commun.
Mais ce n'est pas à quoi je m'arrête : ce que je prétends que vous remportiez de ce discours , c'est une sincère et forte résolution d'offrir continuellement à Dieu, comme saint André, le sacrifice de vos corps, et de l'unir au sacrifice du corps de Jésus-Christ, puisque c'est par là que vous devez participer à l'honneur et à la perfection du sacerdoce de la loi de grâce , à quoi votre vocation vous engage indlspensablement. Ce que je vous demande, c'est que vous vous appliquiez sans cesse ce que saint Paul recommandait si expressément aux Romains, quand il leur disait : Obsecro vos per misericordiam Dei. {Rom., 12.) Je vous conjure, mes frères , par la miséricorde de notre Dieu, et de quoi? de lui offrir vos corps dans cet état de sainteté , dans cet état de pureté où ils puissent lui plaire, et où vous puissiez lui rendre un culte raisonnable et spirituel , ne vous conformant point au siècle présent, mais vous renouvelant chaque jour dans l'intérieur de l'esprit : paroles qui comprennent, en abrégé, tout le fond de la vie chrétienne , et qui devraient être le-plus ordinaire sujet de vos considérations. Mais ,
' dites-moi , mes chers auditeurs , vos corps ont-Ils ces qualités nécessairement requises pour être la matière de ce sacrifice que saint Paul veut que vous présentiez à Dieu ? sont-ce des corps purs , des corps exempts de la corruption du péché, en un mot, des corps dignes d'être offerts avec le corps de Jésus- Christ, et de composer avec lui ce sacrifice complet dont je viens de vous parler? S'ils ne sont pas tels, oserez-vous les offrir à Dieu ; et si vous n'osez les offrir à Dieu , comment pouvez*vous paraître vousmêmes devant Dieu» et approcher de ses autels? Ah? chrétiens, si l'on vous disait que vous devez absolument, et à la lettre, faire de vos corps le même sacrifice que saint André ; que vous devez être prêts, comme lui , à sacrifier votre vie par un long et cruel supplice; que vous devez souffrir, comme lui, un rigoureux martyre; que vous devez comme lui , vous résoudre à mourir pour Dieu , et que, sans cela, il n'y a point de salut pour vous; si, dis-je, Dieu mettait votre foi à une pareille épreuve, quoique vous fussiez obligés de vous y soumeUre, du moins auriez-vous droit de craindre et de vous défier de vous-mêmes. Mon zèle à vous animer, à vous encourager, à vous soutenir dans une si dangereuse conjoncture, quelque ardent qu'il pût être, ne m*empêcherait pas de compatir à votre fublesse, et de trembler le premier pour vous. Mais quand je vous dis que ce sacrifice de vos corps, dont il est aujourd'hui question, se réduit, dans la pratique, à les maintenir dans une pureté convenable, à leur faire porter le joug d'une salutaire tempérance , d'une exacte sobriété, d'une prudenteaustérité, d'une solide mortification; à leur retrancher les débauches qui les détruisent , la mollesse qui les corrompt, l'oisiveté qui les appesantit; à réprimer leurs révoltes, à ne pas vivre selon leurs cupidités, à les rendre souples à la loi de Dieu , à les assujettir aux observances de la religion, à les endurcir au travail , choses communes et praticables dans les états mêmes du monde les moins parfaits : qu'avez-vous à répondre? quand cette régularité de vie, quand cette sévérité de mœurs, quand cette exactitude serait pour vous une espèce de croix, pour riez- vous justement vous en décharger ou refuser de la prendre? ne devriez-vous pas vous tenir heureux de la trouver dans des choses d'ailleurs si conformes à vos obligations , et rendre grâces à Dieu de ce qu'enfin vous avez appris quel est ce sacrifice de vos corps par où il veut être glorifié?
Cependant, chrétiens, voici le désordre, et, si je l'ose dire, la honte et l'opprobre du christianisme : des hommes associés par le baptême au sacerdoce de Jésus-Christ, et qui, selon la règle de l'apôtre, devraient offrir leurs corps comme des hosties pures devant Dieu , en font des victimes pour le démon , pour la sensualité, pour l'impureté , pour l'adultère.
POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER
SERMON
Saint Paul ne voulait pas que, parmi les Ûdèles, on prononçât même les noms de ces passions infâmes : mais le moyen de s*en taire , dans le honteux débordement des vices qui infectent FÉglise de Dieu? Pouvons-nous, disait saint Cyprien, cacher nos plaies , quand elles sont mortelles; et ne vaut-il pas mieux les découvrir pour les guérir , que de les dissimuler pour nous perdre? 0 mon Dieu ! où en sommes-nous , et à quelle extrémité le péché nous a-t-il portés? Vous, Seigneur, qui, dans l'ancienne loi, étiez si jaloux de la pureté des victimes qu'on vous présentait, et qui rejetiez celles où il paraissait la moindre souillure, comment pouvez-vous maintenant agréer les nôtres ? Le sacrifice d'un corps impur et esclave du péché, bien loin de vous plaire, ne doit-il pas plutôt vous offenser et vous irriter? Mais enfin , me dira-t-on , quelque corrompus qu'aient été jusqu'à présent nos corps par le péché, ne peuventils plus être offerts à Dieu? Oui, chrétiens, ils le peuvent, sinon par le sacriGce de la continence, au moins par celui de la pénitence : et c'est en ce sens que saint Paul nous avertit de les faire désormais servir, non plus au péché , mais à la justice. Dieu même tirera de vous alors une gloire particulière, et vous relèverez d'autant plus le triomphe de sa grâce, qu'elle aura eu dans vous de plus forts et de plus dangereux ennemis à surmonter. La pénitence vous tiendra lieu de croix, et cette croix sera l'autel où vous vous immolerez. Ah! Seigneur, répandez sur cet auditoire chrétien l'esprit de sainteté dont fut rempli le grand apôtre que nous honorons; répandez sur cette église qui porte son nom , l'abondance de votre grâce; donnez-nous cet amour de la croix, sans quoi il est impossible que nous vous fassions jamais le sacrifice de nous-mêmes ; inspirez-nous le même sentiment qu'eut saint André à la vue de la croix, lorsqull s'écria : 0 croix, source de mon bonheur! O bona crux! (Jet. mart. S. Ândr,) Faites que nous le disions comme lui, que nous le penfiions;comme lui , et que , par la voie de la croix, nous parvenions à la même gloire que lui, qui est la gloire éternelle, où nous conduise, etc.
POOl
LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER
EccencneêtabbreviaiamanusDomint, utsalvaremtftmL
Voici an miracle de la verta de Diea , qui fait bleo voir m
le bras da Seigneur n'est pas raccoord, et qoli peJoLS
sauver son peuple. IsaIe , chap. 69. ^^
Monseigneur », Quel est donc ce miracle dont nous avons été nous-mêmes témoins, et en quel sens peuvent eoovenir ces parolesdu prophète à Tbomme ajiostoliqiw dont nous solennisons la fête? Est-ce l'éloge de François Xavier que j'entreprends, ou n*est-ee m l'éloge de la foi qu'il a préchée? et si le Seignev dans ces 4erniers siècles, a fait éclater sa toute-' puissante vertu par la conversion d'un nouvcM monde, est-ce au ministre de ce grand oovnn qu'il faut en attribuer la gloire , ou n'est-ce pas pltttôt au maître qui l'avait choisi , et qui l'a si heureusement conduit dans l'exercice^e son ministère? Pa^ Ions donc, chrétiens, non pas pour exalter le mériu de l'apdtre des Indes et du Japon , mais pour rceonnahre la force de l'Évangile qu'il a porté à tant de nations barbares; et tirons, des merveilleux suoeèi de sa prédication, une preuve sensible et toute récente de l'incontestable vérité de la foi à laquelle il asoumislesplusfièrespuissancesderorient: Ecee nonestabbreviata manus DominL Voici un prodige que Dieu nous a mis devant les yeux, pour nous convaincre et pour conOrmer notre foi peut-être chancelante, toujours au moins faible et languissante; c'est la propagation du christiam'sme en de vastes pays d'où l'infidélité l'avait banni, et où Xavier, sur les ruines de l'idolâtrie et malgré tous les efforts de l'enfer, a eu le bonheur de le rétablir. Je ne prétends point égaler par là cet ouvrier évaogélique aux premiers apôtres. Je sais quelles furent les prérogatives de ces douze princes de l'Église et quelle supériorité le ciel leur donna, soit par l'avantage de la vocation, soit par l'étendue du pouvoir, soit parla plénitude de la science. Mais après tout,' comme saint Augustin a remarqué que ce n'était point déroger à la dignité de Jésus-Christ , de dire que saint Pierre a fait de plus grands miracles que lui : aussi ne crois-je rien diminuer de la prééminence des apôtres, quand je dis que Dieu pour l'ampliflcation de son Église, a employé saint François Xavier à faire un miracle non moins surprenant ni moins divin que ce que nous admirons dans ces glorieux fondateurs de la religion chrétienne. C'est, monseigneur, ce que nous alloug voir;el
» Messire François Faure,éTéquê d'Amiens.
POUR LA FÊTE DE SAINT FRAT^ÇOIS XAVIER
je ne puis douter qu'entre les honneurs que reçoit de la part des hommes l'illustre saint dont nous eélébroos la mémoire, il n'agrée surtout le culte et le témoignage de piété que votre grandeur vient ici lui rendre. On sait quel fut son respect et sa profonde vénération pour les évéques , légitimes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ , et les dépositaifesde l'autorité de Dieu ; on sait avec quelle soumission il voulut dépendre d'eux ; que c'était sa grande maxime; que c'était, disait-il lui-même, la bénédiotion de toutes ses entreprises, et que c'est enGn une des plus belles vertus que l'histoire de sa vie nous aîtmarquées. Mais, monseigneur, si Xavier eût vécu de nos jours , et qu'il eût eu à travailler sous la con- Aiite et sous les ordres de Votre Grandeur, combien, eatre ce caractère sacré qui vous est commun avec lilusieurs , eû^il encore honoré dans vous d'autres grâces qui vous sont particulières : Aussi zélé qu'il ^ait pour l'honneur de l'Évangile, combien eût-il wéwéré dans votre personne un des plus célèbres prédicateurs qu'ait formés notre France, un homme dont le mérite semble avoir eu du ciel le même partage que celui de Moïse , et à qui nous pouvons si bien appliquer ce qui estdit dece fameux législateur,: GlorificavU Ukan in conspectu regum, et JussU tiU coram populo suo (Eccles., 45 ) : Dieu l'a glorifié devant les têtes couronnées par le ministère de sa sainte parole, et lui a donné ensuite l'honorable commission de gouverner son peuple. Voilà, monsdgneur, ce qui eût sensiblement touché le cœur de Xavier : et votre grandeur n'ignore pas comment ies nôtres sur cela même sont disposés. Que n*aî-je, pour traiter dignement le grand sujet qui me fait aujourd'hui monter dans cette chaire, et paraître en votre présence , ce don de la parole et cette éloquence vive et sublime qui vous est si naturelle! mais le secours du Saint-Esprit suppléera à ma faiblesse, et je le demande par la médiation de Marie. j4ve. Maria.
Une des difficultés les plus ordinaires que formaient autrefois les païens contre notre religion, c'était, si nous en croyons le vénérable Bède, qu'on n'y voyait plus ces miracles dont leur parlaient les chrétiens, et qu'ils produisaient comme les preuves certaines de sa divinité : ce qui faisait conclure à ces ennemis du christianisme , ou qu'il avait dégénéré de ce qu'il était, ou qu'il n'avait jamais été ce qu'on prétendait. A cela, les Pères répondaient diversement. Il est vrai, disait saint Grégoire, pape, que ce don des miracles n'est plus aujourd'hui si commun qu'il l'a été dans la primitive Église; mais aussi n'est-il plus désormais si nécessaire qu'il l'était alors : car la foi, naissante encore, n'était, dans ces premiers temps, qu'une jeune plante qui , pour croître et pour se fortifier, devait être arrosée et nourrie de ces grâces extraordinaires ; mais main-
BOOLDàLOUE. — T. U.
tenant qu'elle a jeté de profondes racines , et ^'elle est en état de se soutenir, elle n'a plus besoin de ce secours. Cette réponse est solide; mais celle de saint Augustin me paraît plus sensible et plus convaincante, lorsqu'il raisonnait de la sorte, en disputant contre les infidèles : Ou vous croyez les mi* racles sur quoi nous appuyons la vérité de la religion chrétienne, ou vous ne les croyez pas : si vous les croyez , c'est en vain que vous nous en demandez de nouveaux', puisque Dieu s'est assez expliqué par ceux qu'il a opérés d'abord dans l'établissement du christianisme : si vous ne les croyez pas , du moins faut-il que vous en reconnaissiez un , bien authentique et plus fort que tous les autres, savoir, que, sans miracles , le monde ait été converti à la foi de Jésus-Christ : Si Ckristi miraculis non creditit, saltem huic miractUo credendum est, mundum sine miraculis fiasse converswm (August.) En cfifet, qu'y a-t-il de plus miraculeux qu'une telle couver* sion? Mais permettez-moi, mes chers auditeurs, d'ajouter ma pensée à celle de ces grands hommes : car je dis que les miracles de l'Église naissante n'ont point cessé : je prétends qu'ils subsistent encore, et que Dieu les a continués jusque dans ces derniers siècles; et je puis toujours m'écrief, avec le prophète, que le bras tout-puissant du Seigneur n'est point raccourci : Ecce non est abbreviafa manus Domini, Pour vous en ùire convenir avec moi , je vous demande quel est de tous les miracles qui se sont faits dans l'établissement de l'Église, le plus merveilleux et le plus grand? n'est-ce pas, comme dit saint Ambroise, l'établissement de l'Église même? Rappelez dans votre esprit de quelle manière la loi chrétienne s'est répandue dans le monde; la sublimité de ses mystères incompréhensibles , et même opposés , en apparence , à la raison humaine; la sévérité de sa morale, contraire à toutes les inclinations de l'homme et à ses sens; les violents assauts et les combats qu'elle a eu à essuyer ; la faiblesse des apôtres dont Dieu s'est servi pour la prêcher, et toutefois les succès étonnants de leur prédication dans les royaumes, dans les empires et dans tous les États. Il n'y a point d'esprit droit et équitable qui, pesant bien tout cela, n'y découvre un miracle visible, et qui n'avoue avec Pic de la Mirande, que c'est une extrême folie de ne pas croire à l'Évangile : Maximm insanix est Evangelionon credere. (Pic. MiB.) Or je soutiens que saint François Xavier a renouvelé ce miracle, et je soutiens qu'il l'a renouvelé par les mêmes moyens que les apôtres de Jésus-Christ y ont employés : en deux mots, Xavier, pour la propagation de la foi, a fait des choses infiniment au-dessus de toutes les forces humaines; c'est la première partie : Xavier» comme les apôtres, a fait ces prodiges de zèle par des moyens qui ne tiennent rien de la j^udence et
POUR LA FÊTE PE SAINT FRANÇOIS XAVIER
de la sagesse humaine; c*est la seconde partie. Un monde converti par François Xavier, voilà le succès de FÉvangile : Xavier travaillant à convertir tout un monde par les abaissements et les souffrances, voilà la conduite de l'Évangile : le succès et la conduite joints ensemble, c'est ce que j'appelle le miracle de l'Évangile; et voilà le partage de ce discours et le sujet de votre attention.